‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 170 sur 448 · CHAPITRE SEIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIEME

Les représentations imaginaires que Dieu opère surnalurellement dans la fantaisie, ne peuvent servir comme moyen prochain à l'âme, pour parvenir à l'union divine.

Puisque nous avons parlé des représentations que l'âme peut recevoir naturellement par les opérations de l'imagination et de la fantaisie, il est juste de traiter de celles qui lui sont infuses surnaturellcnieni , et qui étant assujetties aux images corporelles, appartiennent aussi aux sens intérieurs et matériels. Or, nous entendons par ces représentations imaginaires , toutes sortes d'espèces et de figures , qui peuvent être gravées surnaturellement dans l'imagination, et qui représentent les choses plus parfaitement que les images naturelles, et frappent plus vivement l'esprit et le cœur. Car les espèces corporelles que les sens extérieurs produisent, qui représentent les objets à l'âme, et qui y résident comme dans leur siège naturel, peuvent être aussi présentées surnalurellement à l'âme sans le secours des mêmes sens , parce que la fantaisie et la mémoire sont comme le réservoir de ces images au regard de l'entendement , lequel les y contemple, en forme ses connaissances, et en porte tel jugement qu'il lui plait.

Il faut donc savoir que comme les sens extérieurs proposent naturellement les images de leurs objets aux sens intérieurs, qui sont la fantaisie et l'imagination : ainsi les mêmes images leur peuvent être représentées surnalurellement sans le ministère des mêmes sens extérieurs , et faire même une impression plus vive et plus efficace. C'est de ces espèces dont Dieu se sert pour faire connaître plusieurs choses à l'âme, comme on le peut voir dans l'Ecriture. En effet, il montra autrefois sa gloire sous la figure de la fumée, qui remplit le tabernacle du temps de Moïse (Exod., XL, 32). Il la fit éclater par le moyen des séraphins , qui lui couvraient de leurs ailes le visage et les pieds (Isa., VI, 2). Il fit voir à Jérémie une verge qui veillait (Jérém., I, 11). Il donna ainsi plusieurs visions imaginaires au prophète Daniel.

Le démon s'efforce pareillement de séduire les âmes par des représentations qui paraissent vraisemblables, comme il est marqué dans le troisième livre des Rois (III Req., XXII, 11). Car il forma des cornes de fer dans l'imagination des prophètes que le roi Achab consulta , pour signifier que ce roi détruirait les Assyriens : mais l'effet prouva que cette prédiction était fausse; et de cette manière le démon trompa ce malheureux prince. La vision que la femme de Pilate eut en dormant , et qui ne tendait ou'à empêcher les Juifs de condamner Jésus-Christ à

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mort, cl plusieurs autres Mies imaginaires sont de même nature, et n'ont pour fin que de surprendre les hommes.

Or, ces sortes de visions imaginaires arrivent plus souvent à ceux qui ont fait quelque progrès dans les Voies de Dieu , que les ligures corporelles des sens extérieurs : de plus en tant que toutes sont des images, elles ne diffèrent pas les unes des autres. Mais en ce qui regarde leurs perfections el leurs effets . il y a une différence considérable. Celles qui sont surnaturelles et plus intimes à l'âme, sont plus subtiles et plus délicates, et font de | lus grands effets. Celles qui sont tout ensemble surnaturelles et extérieures, sont moins intimes à l'âme et moins subtiles. Ce qui n'empêche pas que quelques-unes de ces images extérieures ne produisent des effets plus forts, selon qu'il plaît au Seigneur de se communiquer à l'âme : mais nous ne parlons ici des premières figures, qu'en tant qu'elles sont intérieures cl plus étroitement unies à l'âme.

Au reste, c'est dans l'imagination que le malin esprit fait tous ses efforts et emploie tous ses artifices contre l'homme; parce que ce sens esl la porte qui lui donne entrée dans l'âme : l'entendement y prend aussi ou y laisse les espèces intelligibles, qui l'aident à former ses connaissances spirituelles. Si bien que Dieu d'un côté et le démon de l'autre se servent de ce sens, pour offrir les figures imaginaires à l'entendement ; mais comme Dieu est toujours dans l'âme , il use toujours de ce moyen pour l'instruire ; il l'enseigne encore par lui-même ou par d'autres voies spirituelles.

Néanmoins, comme mon dessein n'est pas de rn'arrêter plus longtemps à donner des règles, pour distinguer les visions qui'vienrieht de Dieu, d'avec celles qui viennent du prince des ténèbres, je prétends seulement montrer, qu'on ne doit pas s'embarrasser ni dans les visions qui sont bonnes, de peur d'opposer quelque obstacle à l'union divine , ni dans les visions qui sont illusoires, de peur d'être séduits et entraînés dans le précipice. Au contraire, il faut rejeter le plus qu'on peut les unes et les autres, aGn que l'âme soit plus pure, plus simple cl plus propre pour s'unir à son Créateur. La raison est , parce que toutes les représentations imaginaires sont renfermées dans des homes trèsétroites; et la sagesse divine à laquelle l'entendement doit s'unir est infinie, toute pure, toute simple, et n'est bornée d'aucune connaissance distincte, particulière et finie. Il est donc nécessaire que l'âme qui veut s'unir à la sagesse divine ait quelque proportion et quelque ressemblance avec elle, et cohséquemment qu'elle soit affranchie des espèces de l'imagination , lesquelles lui donneraient des limites. 11 faut qu'elle ne soit point attachée à aucune connaissance particulière, el qu'elle soit pure, simple, sans bornes, sans idées matérielles, afin d'approcher en quelque manière de Dieu , qui n'est resserré dans aucune espèce corporelle , ni dans aucune intelligence particulière , comme le Saint-Esprit nous l'apprend dans le Deuléronome , lorsqu'il dit : Vous avez entendu ses paroles, et vous n'avez nullement vu sa figure Dent., IV, 12 . Ce qui ne l'empêche pas de dire qu'il y avait là des ténèbres, des nuées cl de l'obscurité qui signifient la connaissance confuse en laquelle l'âme acquiert l'union de Dieu. L'Esprit divin dit encore : Vous n'avez vu ni image ni ressemblance de Dieu (Ihid., llj, lorsque le Seigneur parla du milieu du feu sur le mont Horeb.

Dieu nous fait aussi comprendre que ces représentations matérielles ne peuvent élever l'âme à l'union divine, Iorsqu'en reprenant Aaron et Marie, qui avaient murmuré contre Moïse, leur frère, il leur déclare le sublime état de l'union et de l'amitié que ce saint homme avait avec lui, comme il est rapporté dans le livre des Nombres : S'il se trouve quelque prophète parmi vous , je lui apparaîtrai en vision ou je lui parlerai en

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