‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 190 sur 448 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

en cette vie une claire connaissance de ces visions , on les peut néanmoins connaître dans l'âme par le moyen d'une certaine connaissance amoureuse , accompagnée de touches intérieures très-douces, qui regardent les sentiments spirituels, dont nous traiterons ci-après avec le secours de Dieu.

Je dis maintenant que les visions des substances corporelles que l'âme reçoit spirituellement, sont semblables en la manière de les produire aux visions matérielles. Comme les yeux voient les choses corporelles par la lumière naturelle , de même l'œil de lame qui est l'entendement, voit intérieureuienl, les mêmes choses corporelles par la lumière surnaturelle que Dieu lui donne, et il n'y a de la différence qu'en la manière de voir. Néanmoins l'âme voit plus clairement et plus subtilement les choses spirituelles, que les yeux ne voient les choses corporelles, parce que Dieu répand en elle, quand il lui plaît, une lumière surnaturelle, qui lui fait voir tontes les choses qui sont dans le ciel et sur la terre, sans que ni leur absence ni leur présence y apportent aucun obstacle. Gela se fait de la même façon , que si on ouvrait une porte, au travers de laquelle on verrait par intervalle des éclairs, qui perceraient les nuées pendant une nuit obscure, et qui feraient paraître distinctement quelques objets, et les laisseraient ensuite dans les ténèbres, comme ils étaient auparavant. Alors les images des choses qu'on aurait vues demeureraient dans l'imagination. Or, les visions des choses spirituelles se font ainsi dans l'âme, mais beaucoup plus parfaitement. Car quelquefois ce qu'elle a vu en esprit avec le secours de «elle lumière surnaturelle, lui est si profondément imprimé, qu'elle le voit dans elle-même comme elle le voyait au commencement; cela se passe en elle, comme on voit dans un miroir la figure des objets qu'on lui présente. Si bien que les espèces des choses que l'âme a vues spirituellement, ne se séparent jamais de l'âme, quoiqu'elles semblent quelquefois en être éloignées.

Les effets que ces visions font dans l'âme , sont le repos , la lumière, la joie semblable en quelque façon à celle des bienheureux, la douceur, la pureté, le penchant ou l'élévation de l'esprit vers Dieu ; et l'âme les sent quelquefois plus, quelquefois moins; quelquefois elle sent une chose plus abondamment qu'une autre, selon la capacité de l'esprit qui reçoit ces goûts spirituels, ou selon qu'il plaît à Dieu de les exciter dans l'âme.

Le démon peut aussi faire dans l'âme de semblables visions, par le moyen de quelque lumière naturelle, en se servant de la fantaisie, dans laquelle il représente des objets présents ou absents, revêtus d'une lumière spirituelle. C'est pourquoi il y a des docteurs qui enseignent, qu'il montra au Fils de Dieu par une vision intellectuelle, tous les royaumes du monde et toute leur gloire; étant impossible qu'il les lui fit voir des yeux du corps (Matt., IV, 8). Mais on remarque une grande différence entre les visions que le malin esprit produit, et celles dont Dieu est l'auteur, et entre les effets des unes et des autres. Les visions du démon jettent l'âme dans l'aridité et dans la sécheresse d'esprit pendant l'oraison. Elles la portent à s'estimer soi-même, à recevoir volontiers ces visions, à en faire beaucoup d'état. Elles ne lui laissent aucun désir de l'humilité chrétienne, ni aucune tendresse de l'amour divin. De plus elles ne s'impriment pas dans l'âme avec douceur et avec consolation , comme les visions de Dieu; elles n'y demeurent pas longtemps, et même elles s'effacent promptement, si ce n'est que l'estime que l'âme en fait l'excite à s'en souvenir et à les conserver; mais alors elle ne sent pas les bons effets que les visions divines ont accoutumé ae produire.

Les visions ont encore un autre défaut : lorsqu'elles représentent

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482 LA MONTÉE !)l' MONT-CARMEL.

les créatures qui n'ont point de proportion avee Dieu, elles ne peuvent être à l'esprit un moyen prochain pour s'unira Noire-Seigneur; tellement qu'il est utile à l'âme de les repousser, afin qu'elle puisse avancer en la perfection par la pratique de la foi, qui est le moyen le plus prochain pour arriver à l'union divine. Ainsi l'âme ne doit ni les conserver ni s'appuyer sur elles : ce serait s'occuper de ces images et des créatures qu'elles représentent dans l'intérieur; ce serait au<si ne pas aller à Dieu par l'abnégation de toutes les choses créées. Que si néanmoins ces idées continuent à se présenter à l'âme, elles ne lui nuiront point, pourvu que l'âme les néglige. Il est vrai que la mémoire qu'elle en eonserve peut l'exciter à l'amour de Dieu et à la contemplation des choses divines; mais la foi pure et l'entière séparation de ces images la portent davantage à ces exercices, quoiqu'elle ne sache pas comment cela s'accomplit, ni d'où ces opérations procèdent. Le pur amour de Dieu l'embrasera et lui causera des inquiétudes, dont elle ignorera et le fondement et la source. En voici néanmoins la cause : c'est que quand l'âme s'est délivrée de toutes ces choses, quand elle est arrivée au parfait dénûment d'esprit , la foi jette en elle de plus profondes racines, et s'étant augmentée, l'amour de Dieu devient aussi plus grand et plus ardent. De là vient que plus l'âme se dépouillera des choses extérieures et intérieures, plus elle recevra de foi, d'espérance et de charité. Néanmoins, elle ne connaît pas quelquefois cet amour et ne lo comprend nullement, parce qu'il réside, non pas dans le sentiment et dans la tendresse, mais dans la partie supérieure de l'âme, dans la force et dans l'efficace, ce qui paraît parle courage que cet amour lui inspire pour agir. Il arrive cependant quelquefois qu'il se répand dans le sens et qu'il lui fait goûter de la douceur et de la tendresse.

Voilà pourquoi il est nécessaire que l'âme qui veut jouir de cet amour et du plaisir spirituel de ces visions, soit soutenue d'une grande force et appliquée à une sévère mortification, pour se priver de toutes choses et pour mettre son amour et sa joie en Dieu qu'elle ne voit et ne sent pas, qu'elle ne peut ni voir ni sentir en cette vie et qui est incompréhensible à l'esprit, et élevé au-dessus des créatures. Si l'âme en use autrement, encore qu'elle soit si éclairée, si humble et si forte, que le démon ne puisse la précipiter par ces visions dans l'erreur ni dans lu présomption, toutefois elle ne passera pas plus outre dans les voies de la sainteté ; car elle opposera un grand obstacle à l'abnégation d'esprit, qui est requise pour s'unir à Notre-Seigneur.

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