CHAPITRE Vtf GT-SIXIEME
Des connaissances intellectuelles de la vérité toute nue; de leurs différences, et comment l'âme s'y doit comporter.
Pour écrire comme il faut de la connaissance des vérités toutes nues, il serait nécessaire que Dieu conduisît lui-même ma plume. Car vous devez savoir, mon cher lecteur, que ces connaissances, telles qu'elles sont en elles-mêmes, surpassent la portée de notre esprit et la force de nos expressions. Toutefois parce que j'en traite ici nou pas exprès, mais autant qu'il est besoin pour instruire l'âme et pour la conduire à l'union divine, vous agréerez, s'il vous plaît, que j'en parle en peu de mois, selon les règles que je me suis prescrites.
La connaissance des vérités toutes nues est différente des visions que nous avons expliquées dans le chapitre vingt-deuxième. L'entendement ne la reçoit pas de la manière qu'il connaît les choses corporelles ; car elle consiste en ce que l'esprit voit distinctement les vérilés divines ou les vérités qui regardent les choses passées , présentes ou futures, ce qui est conforme à l'esprit de prophétie. Il paraît par là que ce genre de connaissance se divise en deux espèces : les unes regardent le Créateur; les autres concernent les créatures. Et quoique toutes deux soient agréables à l'âme, néanmoins le plaisir que celles qui ont Dieu pour objet lui causent est si grand qu'on ne peut rien trouver qui nous en donne une juste idée ; les paroles même nous manquent pour l'exprimer ; car ce sont les connaissances et les délices de Dieu même à qui rien ne saurait être semblable , selon le langage de David (Psal. xxxix, 6). Ces connaissances se font dans l'esprit directemcntàl'égarddc Dieu, lorsqu'on prend de très-hauts sentiments de ses attributs, comme sontsa toute-puissance, sa bonté infinie et les autres. Toutes les fois aussi que cette divine intelligence éclaire l'âme, elle imprimée l'âme et lui fait sentir ce qu'elle découvre et sent elle-même ; car l'âme étant alors élevée à une pure contemplation, voit bien qu'il est impossible de rien dire de Dieu, sinon peut-être en termes généraux, que l'abondance des délices intérieures et des biens spirituels fait prononcer à l'âme, tandis qu'elle souffre passivement celte opération ; on ne peut néanmoins comprendre parfaitement ce qu'elle sent et ce qu'elle goûte en cet état.
Le prophète royal ayant expérimenté quelque chose de semblable, n'a pu s'en exprimer que d'une manière commune : Les jugements du Seigneur, dit-il, sont véritables, c'est-à-dire les jugements que nous faisons de Dieu, ou les sentiments que nous avons de ses perfections, et les choses que nous expérimentons sont véritables, justifiées en ellesmêmes, plus souhaitables que l'or et les pierres précieuses, plus douces qu'un gâteau de miel (Psal. XVIII, 10, 11).
Moïse n'explique aussi qu'en termes généraux ce qu'il éprouva dans la connaissance que Dieu lui donna de soi-même; car au moment que Dieu se présenta à lui en passant, il en fut si ébloui et si étonné qu'il tomba par terre et qu'il s'écria : Ah! Dieu, souverain Seigneur de toutes choses, miséricordieux, clément, patient, plein de compassion , Dieu véritable, qui faites miséricorde à ceux à qui vous la promettez en auelquc grand
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nombre gu ils soient (Exod., XXXIV, 6, 7). Saint Paul ne put, non plus que David et que Moïse, faire entendre ce qu'il avait vu dans Dieu, lorsqu'il fut ravi jusqu'au troisième ciel. De même l'âme en qui Dieu répand les connaissances extraordinaires de lui-même, ne saurait dire que très-imparfaitement ce qu'elle voit en lui et ce qu'elle goûte en
?s°* elle-même pendant celte sublime contemplation.
^^ Ces connaissances générales de Dieu ne regardent jamais les choses
particulières, et en tant qu'elles sont attachées à ce souverain principe des créatures, on ne peut les expliquer en détail, si ce n'est peut-être
*«*S lorsqu'elles ont pour objet quelque chose de créé, et alors on n'en peut
Ç| donner en quelque manière l'explication.
Personne ne peut avoir ces connaissances éminentes et amoureuses, avant que de jouir de l'union divine, puisqu'elles appartiennent à cette union et qu'elles consistent en un certain attouchement spirituel qui se
jHj fait entre Dieu et l'âme; car c'est Dieu lui-même qu'on voit et qu'on goûte. Kt quoique cette vue ne soit pas si claire qu'elle est dans la gloire du paradis, toutefois cet attouchement spirituel est si sublime,
L* qu'il pénètre tout l'intérieur, ou , pour parler ainsi , toutes les moelles
jjMj; (je l'âme. Cependant le démon ne peut se mêler dans les opérations divines, n'ayant pas le pouvoir de rien l'aire de semblable, puisqu'il n'y a rien qu'on puisse comparer à un bien si avantageux ; il ne peut non
a*!!; plus verser dans l'âme une pareille douceur ni un plaisir égal ; car cette connaissance fait goûter en quelque façon l'essence divine et la vie
*^i éternelle. Néanmoins le démon pourrait quelquefois représenter à l'âme des perfections et des goûts sensibles qui sembleraient la rassasier et la remplir, il pourrait encore s'efforcer de lui persuader que ce serait Dieu même qu'elle sentirait ; mais il ne pourrait faire couler ces fausses images et ces consolations imaginaires dans le fond de l'âme, ni
&*& l'enflammer subitement de l'amour de Dieu, comme les douceurs divines font ordinairement.
Car quelques-unes de ces connaissances et de ces touches intérieures que Dieu répand dans l'âme l'enrichissent de telle sorte qu'une seule suffit, non-seulement pour la délivrer tout d'un coup des imperfections qu'elle n'avait pu vaincre durant tout le cours de sa vie, mais aussi pour l'orner avec profusion des vertus chrétiennes et des dons divins. Ces mouvements sacrés sont si agréables et donnent à l'âme une si douce consolation que toutes les peines de sa vie et toutes ses douleurs lui semblent bien récompensées; elle devient si courageuse et elle est
ij£| tellement animée à souffrir pour Dieu qu'elle s'afflige lorsqu'elle n'est pas assiégée de toutes sortes de souffrances.
Elle ne saurait cependant s'élever à ces connaissances et à ces touches divines par sa coopération, ni par les efforts de son imagination et de son esprit; car ces connaissances sont au-dessus de toutes ces choses, et Dieu les produit en elle, sans qu'elle y contribue par ses puissances ni par sa capacité : il les lui accorde, lorsqu'elle y pense et qu'elle les désire le moins ; il ne faut qu'un léger souvenir de la majesté divine ou de quelque autre chose, quoique très-petite, pour exciter tous ces mouvements en elle, lesquels sont quelquefois si sensibles et si puissants qu'ils passent jusqu'au corps et qu'ils le font trembler presque en toutes ses parties. D'autres fois, ils se font sentir dans l'esprit lorsqu'il est tranquille, avec un plaisir tout divin et sans causer aucun tremblement dans le corps.
Ils naissent quelquefois dans l'âme lorsque l'âme entend une parole de l'Ecriture ou qu'on lui parle de Dieu; mais ils sont alors plus faibles et plus languissants et n'ont pas la même efficace cl la même douceur; ils sont néanmoins d'une plus grande force, cl il faut les estimer davantage (lue toutes les connaissances des créatures et des œuvres de Dieu.
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