LIVRE II. CHAPITRE XXVI
Et parce que ces lumières et ces touches intérieures viennent de Dieu subitement et sans attendre le consentement de la volonté, l'âme ne doit pas s'efforcer de les obtenir de lui ou de les acquérir par son travail ; mais elle doit s'humilier et se résigner à ses ordres ; car il achèvera son ouvrage de la manière qu'il lui plaira. Je ne dis pas que l'âme doive se tenir dans un état purement négatif à l'égard de ces opérations, comme je l'ai dit à l'égard des autres connaissances, parce que celles-ci sont une partie de l'union à laquelle nous désirons conduire l'âme.
Or, le moyen le plus excellent que nous ayons pour recevoir ces connaissances et ces mouvements divins, c'est l'humilité et la résolution de souffrir la privation de ces dons pour l'amour de Dieu, avec une parfaite résignation à sa volonté et sans regarder nulle récompense ; car les personnes qui se font propriétaires des biens surnaturels de Dieu, n'en sont jamais favorisées, puisque Dieu ne les distribue qu'aux âmes qu'il aime et dont il est aimé purement et sans intérêt; c'est ce que le Fils de Dieu nous a voulu faire entendre par ces paroles que saint Jean rapporte : Celui qui m'aime sera aime' de mon Père, el je l'aimerai, et je me découvrirai à lui (Joan., XIV, 21 ; où l'on voit assez clairement , qu'il signiGe les connaissances et les touches intérieures que Dieu communique à l'âme qui l'aime en vérité et sans dissimulation. >
La seconde espèce des connaissances ou visions que Dieu nous donne intérieurement, est différente de celle dont nous avons traité, en ce que celle-ci regarde les choses qui sont au-dessous de Dieu. Cette espèce contient la connaissance de la vérité des choses comme elles sont en elles-mêmes , et de celles qui se passent entre les hommes , et des accidents aussi qui leur arrivent. Elle est dételle nature, que quand l'âme connaît ces vérités , elle y donne son consentement avec tant de fermeté, lors même que personne ne lui en parle, qu'elle ne peut consentir à ce qui est contraire, quoiqu'elle se fasse violence pour cet effet, parce que son esprit découvre quelque autre chose eu ce qui lui est représenté spirituellement , et il en est aussi convaincu , que s'il en avait une connaissance intuitive. Ce qui peut se rapporter à l'esprit de prophétie ou à la grâce extraordinaire que saint Paul appelle le don de discernement des esprits (I Cor., XII, 8, 10 . Mais après tout , quelque indubitable que soit cette connaissance , l'âme doit suivre les ordres de son directeur, lorsqu'il lui commande d'y renoncer, afin qu'il la dispose par l'exercice de la foi à l'union divine, à laquelle elle doit aller plutôt par la foi que Dar les connaissances extraordinaires.
Nous avons dans les livres sacrés des témoignages évidents de ces deux articles. Le Sage parle du premier, savoir de la connaissance particulière des choses , en ces termes : Dieu m'a donne' la véritable connaissance des choses créées , afin que je connaisse la disposition de l'univers, la vertu des éléments, le commencement, le milieu et la fin des temps, leurs changements, le cours des années, la disposition des étoiles, la nature des animaux , la fureur des bêtes, la force des vents, les pensées des Jwmmes, les différences des moindres arbres , la vertu des herbes; tellement que j'ai appris tout ce qu'il y a de plus caché et de plus inconnu. Car la sagesse qui est l'ouvrière de toutes les créatures me les a enseignées (Sap., Vil, 17, 18, etc.). Or, quoique cette connaissance dont Dieu a éclairé l'esprit de Salomon soit générale, elle est néanmoins une marque des connaissances particulières que Dieu donne à l'âme par des voies surnaturelles; non pas qu'il lui accorde une science générale et habituelle comme il l'a communiquée à Salomon, mais c'est qu'il lui découvre évidemment la vérité de quelques-unes des choses, dont le Sage fait ici le détail. Et s'il arrive que Dieu favorise quelques âmes de s th. ni. - 31
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rcs connaissances habituelles, ces connaissances ne sont pas toutefois si universelles que celles de Salomon , mais elles sont réglées selon la différence des dons que saint Paul remarque, et que Dieu ili-tribuc aux hommes comme il lui plaît, entre lesquels sont : La sagesse, la science, la foi, la prophétie-, le discernement des esprits , la coîinaissance et l'interprétation des lanyues (1 Cor., XII , 10, il). Dieu fait part gratuite nient de ces dons à qui il le trouve bon , comme aux prophètes , aux apôtres , et à plusieurs autres saints.
Mais ce que nous disons maintenant est, qu'outre ces grâces gratuites , les personnes qui sont parvenues à la perfection ou qui en approchent , ont d'ordinaire la connaissance des choses présentes et même des choses absentes , parce qu'elles les voient par la lumière , qui est répandue en leur esprit , lorsqu'il a été puriGé de tout ce qu'il avait de grossier et de terrestre. A quoi nous pouvons appliquer ces paroles des Proverbes : Comme on voit dans l'eau te visage de ceux qui s'y regardent , de même le coeur des hommes est découvert aux sages (Prov., XX VII , 19), c'est-à-dire, à ceux qui ont acquis la sagesse des saints. De même les esprits illuminés du ciel connaissent souvent plusieurs choses; ils ne les connaissent pas néanmoins toutes les fois qu'ils voudraient: c'est le propre de ceux-là seulement qui sont pleins de ces connaissances habituelles. Toutefois ils ne connaissent pas toujours toutes choses, puisque cela dépend du bon plaisir de Dieu, qui fait celte laveur quand il le juge à propos.
11 faut cependant savoir que ceux qui ont ainsi dégagé leur esprit de toute impureté, obtiennent plus facilement la connaissance des secrets du cœur, des sentiments cachés, de tout l'intérieur des autres , de leurs inclinations et de leurs talents , et ils les connaissent ordinairement par des signes extérieurs, quoique fort légers; par exemple , une parole, un tour d'œil, un mouvement de tête , ou quelque autre geste, sera capable de les faire pénétrer dans le fond de l'âme. En effet , comme le démon peut connaître de celte sorte notre intérieur, parce qu'il est tout esprit, de même l'homme Spirituel y peut avoir accès par ces moyens, puisque , selon le langage de l'Ajrotfe, l homme spirituel juge de toutes choses, et que l'esprit divin sonde ce qu'il y a de plus cache, jusqu'aux plus profonds secrets de Dieu ( I Cor., II, 15, 19).
11 est vrai que ces signes extérieurs ne peuvent les conduira naturellement à la connaissance des pensées et de tout l'intérieur des hommes, mais ils le peuvent surnaturellement par les lumières que les spirituels reçoivent d'en haut en cette occasion ; que , s'ils se trompent quelquefois, ils découvrent néanmoins très-souvent la vérité. 11 ne faut pas cependant se fici à ces sortes de connaissances; il faut même les rejeter et n'en faire nul état , par la raison que le démon a coutume de s'y mêler pour nous séduire.
A l'égard de ce que font les hommes ou de ce qui leur arrive , il est constant, par un témoignage tiré du quatrième livre des Rois , que les hommes spirituels en ont la connaissance , quoiqu'ils en soient éloignés; car il est rapporté, en cet endroit , q;:e Giézi , serviteur de notre père saint Elisée, lui ayant voulu celer l'argent qu'il avait reçu de N.iaman, ce prophèle lui dit : IS'étais-je pas là présent en esprit lorsque tel homme est revenu ou devant de vous (IV Iïrg., V, 26) ? Ce qui se fit de celle manière, parce qu'Elisée voyait eri esprit les choses, comme si on les eût faites en sa présence. Nous avons encore dans le même livre, une preuve de celle vérité, c ir Elisée connaissait tout ce que le roi de Syrie disait en secret, et traitait avec les princes de son royaume ; et ce prophèle en faisait un fidèle rapport au roi d'Israël, qui prévenait , par ce moyen , les desseins de son ennemi* ce qui donna sujet au roi de Syrie de se plaindre, et de dire à sa ministres : Pourquoi ne me dé-
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clarez-rous pas celui qui me-trahit auprès du roi d'Israël? Non, seinneur. répondit un de ses serviteurs . on ne vous Ir.iliit p s ; mais c'est le prophète FAisée. qui demeure eu Israël, et qui dit à soi roi toutes les résolutions que vous avez prises dans votre cabinet (IV Reg., VI. 12 .
Os deux espèces de connaissances sont aussi données à l'âme d'une manière passive et sans aucune cobpéri lion de sa part, car lorsqu'elle n'\ pense nullement , elle reçoit une intelligence très-vive de ce qu'elle lit ou de ce qu'elle entend dire, el cette intelligence est souvent plus claire que les paroles ne signifient ; et , quoiqu'elle ne comprenne pas les paroles, et qu'elle ne sache pas même si elles sont lutines ou non, elle connaît distinctement ce qui lui est représenté.
11 y a beaucoup de choses à dire ici des artifices que le malin esprit emploie pour nous tromper; car il se sert des sens corporels pour former les idées des choses qu'il présente à l'âme, et il lui en imprime les connaissances intellectuelles si vivement , qu'elles lui paraissent très-véritables el très-certaines , de sorte que , si l'âme n'est très-humble et très-circonspecte , il lui persuadera sans doute mille mensonges. En effet, les suggestions font une grande violence à l'âme, surtout lorsqu'elle a quelque chose de la faiblesse des sens : il lui imprime alors les connaissances qu'il veut avec tant d'efficacité, de force, de persuasion et de fermeté, qu'elle a besoin, pour les chasser, de beaucoup de prières et d'efforts : car il fait voir souvent avec évidence , quoique faussement, les péchés d'autrui, les mauvaises consciences, les personnes criminelles, et il le fait à dessein de ternir leur réputation , et d'inspirer le désir d'en parler mal , afin qu'on commette -plusieurs péchés. Il allume même le zèle des spirituels , et il tâche de leur persuader qu'ils n'ont point d'autre vue que de faire prier Dieu pour ces pécheurs; car encore qu'on ne puisse douter que Dieu révèle quelquefois à ses saints les besoins de leur prochain , afin qu'ils le prient de leur donner les remèdes nécessaires, comme il fil connaître à Jérémie l'infirmité du prophète Baruch (Jerem., XLV, 2), pour l'instruire des moyens de le soulager ; néanmoins le démon fait souvent la même chose , quoique ce ne soit qu'une illusion , afin de noircir les justes des taches de plusieurs péchés imaginaires, ou de les accabler d'afflictions, comme l'expérience nous l'apprend depuis longtemps. Il offre eneore à l'esprit, et il y verse d'autres connaissances , qu'il s'efforce de faire recevoir et croire comme véritables.
Ces lumières extraordinaires, soit qu'elles viennent de Dieu ou du démon, sont peu avantageuses à l'âme pour s'approcher du Seigneur, principalement lorsqu'elle veut s'en servir et s'y attacher; au contraire, si elle n'a pas soin de les refuser et de s'en délivrer, elles lui seront un empêchement d'aller à son Créateur, et la jetteront en plusieurs erreurs, puisqu'elle tombera dans tons tes inconvénients dont nous avons parlé jusqu'à présent. C'est pourquoi t ;■ ayant traité suffisamment ci-dessus, je n'en dirai rien davantage, mais je mécontenterai d'avertir les personnes spirituelles de repousser soigneusement cette sorte de connaissance, de marcher vers Dieu par le chemin de l'igdo rance et de la simplicité, de rendre un compte exact à leur confesseur ou à leur directeur, de tout ce qui leur arrive en cette matière, el d'exécuter ses ordres avec une fidélité inviolable. Four ce qui est de celui qui les dirige, il doit les faire passer promptement par ce dangereux chemin, et ne pas souffrir qu'elles s'y arrêtent , puisque tout cela ne contribue en rien à les unir à Dieu; d'autant que, sans ce secours, les effets des connaissances que l'âme reçoit demeurent dans elle, quand Dieu le veut et l'ordonne ; si bien qu'il n'est pas nécessaire de m'etendre plus au long sur ces effets, de peur de fatiguer le lecteur. Il suffit de dire que comme les bonnes connaissances produisent de bons effets et
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tendent à de bonnes fins, de même les mauvaises connaissances produisent de mauvais effets, et tendent à de mauvaises fins. 11 faut donc y renoncer de la manière que nous l'avons auparavant enseigne.
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