‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 199 sur 448 · LIVRE II. CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAPITRE XXIX

si subtile et si spirituelle qu'il ne la connaît pas parfaitement, et, comme c'est lui-même qui raisonne de son propre fonds, ses raisonnements sont quelquefois faux, et quelquefois vraisemblables, et toujours défectueux; parce que ayant commencé par la contemplation de la vérité solide et certaine, et se servant pour opérer de sa capacité, ou plutôt de sa grossièreté et de sa bassesse, il lui est facile de prendre le change, et d'inventer beaucoup de choses, comme si c'était un autre qui parlât. J'ai connu une personne qui formait des paroles successives, et entre les paroles véritables qu'elle formait sur le très-saint sacrement de l'eucharistie, il y en avait de fausses et d'erronées.

Et je suis étonné de ce qui se passe en ce temps-ci. Il y a des personnes qui n'on.t qu'une légère teinture de la méditation; néanmoins lorsqu'elles font un retour en elles-mêmes, si elles sentent quelques-unes de ces paroles intérieures, elles s'imaginent que ces paroles sont de Dieu, et elles disent sans façon : Dieu m'a dit telle chose, Dieu m'a répondu telle chose, encore que cela ne soit pas véritable, et que ce soient elles qui se parlent à elles-mêmes. L'amour qu'elles ont pour ces paroles intérieures, et le désir qui les porte à y parvenir, est cause qu'elles se répondent à elles-mêmes, et qu'elles se persuadent que c'est Dieu qui leur fait ces réponses. Voilà pourquoi ces gens-là tombent dans de jH| grandes extravagances, s'ils ne se resserrent dans des bornes raisonnables, et si leur confesseur ou leur directeur spirituel n'a soin de les s i détacher de tous ces discours intérieurs, dont ils tirent plus de subtilités 1 1 frivoles et d'impureté d'âme, que d'humilité et de mortification d'esprit. Ils s'imaginent qu'ils ont acquis quelque chose de grand, et que Dieu leur a parlé, quoique tout cela ne soit rien. En effet, tout ce qui ne nous inspire ni l'humilité, ni la charité, ni la mortification, ni la simplicité, S g ni le silence, qu'est-ce, je vous prie, et que pouvons-nous en penser? ,t=^ Cela me fait dire que c'est un très-grand obstacle à l'union divine, et ES que l'âme qui en fait état s'éloigne de la foi obscure où l'entendement f*§ doit demeurer, afin d'aller à Dieu par amour, et non par la lumière de plusieurs raisonnements. k-4]

Si vous demandez pourquoi l'entendement doit être privé de la con- <£| naissance des vérités dont le Saint-Esprit l'éclairé, et qui ne peuvent gw venir du démon, je vous répondrai que l'Esprit de Dieu illumine l'entendement dans sa récolleclion, et selon la mesure de sa récolleclion ; et comme l'entendement ne saurait trouver de récolleclion plus grande que celle qu'il pratique dans la foi , le Saint-Esprit ne lui communique jamais de plus grandes lumières que dans la foi. Plus l'âme est pure et "; ^ exacte en la perfection d'une foi vive, plus elle a de charité infuse. Or, plus elle a de charité infuse, plus elle est enrichie des lumières et des S2J dons de Notre-Seigneur. Et quoique je ne désavoue pas que l'âme reçoit quelque lumière de la connaissance de ces vérités , cette lumière est aussi différente de la lumière obscure qu'elle puise dans la foi, que »--«è| le métal le plus vil et le plus grossier est différent de l'or le plus pur et le plus éclatant. La même lumière de la foi surpasse aussi la lumière de celle connaissance, avec autant d'excès que la mer tout entière surpasse une goutte d'eau. Cette lumière découvre à l'âme une, ou deux, fe£ ou trois vérités ; et la lumière de la foi lui donne généralement la sagesse de Dieu qui est son Fils, avec une connaissance simple et universelle, qui se communique à l'âme dans la foi divine. Si vous me dites Oj que ces deux choses sont bonnes, et que l'âme n'oppose aucun obstacle à l'autre, je vous répondrai qu'elles se fout un empêchement mutuel T§ l'une à l'autre, lorsque l'âme en fait de l'estime; parce qu'elle s'occupe alors de choses à la vérité claires et évidentes, mais après tout qui ne «

sont de nulle importance. Elles suffisent néanmoins pour arrêler la communication de la loi dans ses plus profondes obscurités, où Dieu

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enseigne secrètement l'âme, et l'élève surnalurellemcnt aux vertus et aux dons les plus sublimes, quoiqu'elle en ignore la manière.

Le fruit de cette communication successive ne consiste pas à y attacher l'entendement ; aH contraire, l'entendement s'écarterait plutôt d'elle par ce moyen, comme la sagesse divine semble le dire à l'âme dans le cantique : Détournez vos yeux de moi, car ils m'ont fait envoler (Cant., VI, k). C'est-à-dire, ils me contraignent de m 'éloigner de vous et de m'élever au-dessus de moi. L'âme doit donc appliquer sa volonté à Dieu simplement, sincèrement et avec amour, sans faire aucun effort d'esprit pour connaître les biens que Dieu lui donne surnaturellement; car c'est par les mouvements de l'amour qu'il les communique. Aussi ni la capacité naturelle de l'entendement, ni l'effort d'aucune autre puissance de l'âme ne peuvent atteindre à des choses si sublimes, puisqu'elles ne sont infuses dans l'âme que surnaturellement et d'une manière passive. Tellement que l'esprit qui s'efforcera de les comprendre, les rétrécira, les changera, les rendra différentes de ce qu'elles sont en elles-mêmes; et, de cette sorte, il s'exposera au péril de se tromper, en faisant des raisonnements que son propre sens lui suggérera, où il n'y aura rien de surnaturel ni d'élevé, et où tout sera naturel, fort vil et tort abject.

Il se trouve néanmoins des esprits si vifs et si pénétrants, qu'aussitôt qu'ils se recueillent pour méditer une vérité, ils raisonnent naturellement avec une grande facilité; ils forment Incontinent des paroles intérieures et des expressions très-vives de leurs pensées, lesquelles cependant ils attribuent à Dieu, se persuadant qu'elles viennent de lui, quoique en effet ce ne soit que l'ouvrage de l'entendement. Car lorsque l'entendement s'est dégagé, en quelque façon, de l'opération des sens, il peut faire toutes choses par la seule lumière naturelle, et sans aucun secours extraordinaire : ce qui arrive souvent à plusieurs, qui s'abusent eux-mêmes en croyant qu'ils sont élevés à une oraison sublime et à de grandes communications avec Dieu, et qui écrivent même ou font écrire tout ce qui leur vient en l'esprit, quoique pour l'ordinaire ces prétendues merveilles ne contiennent aucune vertu solide, et ne soient bonnes qu'à nourrir l'orgueil et la vanité.

Il est nécessaire que ces gens-là s'accoutument à mépriser ces choses, et à se fonder dans la solidité d'un amour vraiment humble et dans le continuel exercice des bonnes œuvres. Il faut encore qu'ils imitent la vie souffrante du Fils de Dieu, se mortifiant sévèrement en toutes choses, puisque c'est par celte voie, et non par plusieurs discours intérieurs, qu'on acquiert les biens spirituels et surnaturels.

On remarquera aussi que l'esprit de ténèbres s'insinue souvent en ces paroles intérieures que nous appelons successives, surtout lorsque les personnes qui les forment dans leur cœur y sont attachées; car, au moment qu'elles commencent à se recueillir intérieurement , il leur présente des sujets d'égarements si abondants, en suggérant" à leur entendement diverses pensées et en formant diverses paroles, qu'il les détourne peu à peu de la vérité, et qu'il les engage dans l'erreur par l'apparence de quelques objets vraisemblables. C'est ainsi qu'il a coutume d'agir avec ceux qui ont fait quelque pacte tacite ou exprès avec lui, et qu'il se communique à quelques hérétiques, et principalement aux hérésiarques, en formant dans leur entendement des raisonnements subtils à la vérité, mais fau* et erroués.

11 s'ensuit de ce que nous avons dit jusqu'ici, que trois causes peuvent concourir à la production des paroles intérieures successives, savoir : le Saint-Esprit, qui meut l'entendement et qui l'éclairé; la lumière naturelle de l'entendement même; et le démon, par ses secrètes suggestions. 11 faudrait donner maintenant des marques pour connal-

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