CHAPITRE SIXIÈME
Du second genre des opérations de la mémoire; savoir : de ses connaissances imaginaires et surnaturelles.
Quoique nous ayons expliqué suffisamment les connaissances imaginaires du premier genre et de l'ordre purement naturel, il est à propos
LA MONTKE DU MONT C. ARMEL
de diviser cette matière en un second ordre, qui contient les idées et la connaissance dos choses surnaturelles que la mémoire conserve en ellemême, telles que sont les visions, les révélations, les paroles intérieures r! les sentiments spirituels que Dieu communique surnaturellement à l'âme et dont les images demeurent d'ordinaire dans la fantaisie, tant elles y sont vivement gravées; ce qui nous oblige à donner aussi quelque avis à l'homme spirituel, de peur qu'il n'y embarrasse sa mémoire, cl qu'il ne s'en fasse un obstacle à l'union divine.
Je dis donc que l'âme qui veut obtenir ce bien ne doit jamais réfléchir sur les choses claires, distinctes et particulières dont elle a eu l'expérience par une voie surnaturelle, de peur que les images n'en restent dans la mémoire. Il faut toujours présupposer, comme un principe nécessaire en ce sujet, que, plus l'âme se fixera dans la connaissance distincte, claire et surnaturelle de quelque objet, moins elle aura de disposition et de capacité pour entrer dans l'abîme de la foi, où toutes les autres choses sont absorbées. Nulle des espèces et des connaissances surnaturelles qui peuvent se présenter à la mémoire n'est Dieu lui-même et n'a aucune proportion avec Dieu, et ne peut être un moyen prochain pour s'unir à lui. 11 est cependant de la dernière nécessité que l'âme se vide de tout ce qui n'est pas Dieu pour aller à lui et pour y parvenir par la foi. La mémoire doit , pour celte raison , se dégager de toutes ses idées, aGn de s'unir aussi à Dieu par l'espérance. En effet, la possession est contraire à l'espérance, puisqu'on espère que ce qu'on ne possède pas. Car la foi, dit saint Paul (Hebr., \l,l), est le soutien des choses que nous espérons et l'évidence de celles que nous ne voyons pas. Ainsi , plus la mémoire se dépouille de ses espèces , plus elle a d'espérance, et conséquemment elle est unie plus étroitement au Seigneur.
A l'égard de Dieu, plus l'âme espère, plus elle obtient. Or, elle espère plus quand elle se prive de toute possession, et, lorsqu'elle s'en sera privée entièrement, elle possédera Dieu aussi parfaitement qu'on peut s'unir à lui en cette vie. 11 se trouve néanmoins des personnes qui ne veulent nullement rejeter la consolation que les représentations de la mémoire leur donnent et qui ne peuvent ensuite goûter la douceur que la possession de leur Créateur verserait abondamment en leur âme ; car celui qui ne renonce pas à toutes les choses qu'il possède ne peut êlre le disciple de Jésus-Christ ni impétrer de la bonlé divine l'union et la jouissance de Dieu.