LU. III. CHAP. M
par la science des contraires, les avantages que la destruction des espèces naturelles de la mémoire procure à l'âme.
En premier lieu, étant délivrée du trouble et des mouvements que les opérations de la mémoire lui causaient, elle jouit d'une paix agréable et d'une grande pureté de conscience, ce qui la dispose à la sagesse, tant divine qu'humaine, et à la pratique des vertus chrétiennes et morales.
En second lieu, l'ame est exempte des suggestions, des tentations et des impressions du démon, qui emploie les images de la mémoire pour la tenter et pour la jeter en quelque impureté et en quelque péché, comme nous avons dit, selon le langage du prophèle-roi : Ils ont pense au mal, ils en ont parlé (Psal. LXX1I,8). Or, le démon n'a plus ce pouvoir lorsqu'on a détruit ces idées.
Troisièmement, cet oubli prépare l'âme à recevoir les opérations et les lumières du Saint-Esprit, qui se relire, comme dit le Sage, des pensées jolies et impures [Sap., I, o).
Mais quand l'homme spirituel ne recueillerait point d'autre fruit d'avoir purgé sa mémoire de ses espèces que de se délivrer de ses peines et de ses passions, il serait assurément bien récompensé, puisque, d'ailleurs, ces mouvements et ce trouble ne servent de rien à l'âme pour détourner les accidents qui lui arrivent ni pour apaiser la douleur qu'elle en conçoit. C'est dans ce sens que David dit que l'homme passa comme une vaine image, et qu'il se trouble inutilement (Psal .\W\IU,T) , parce que le trouble ne lui peut être d'aucune utilité. De sorte que , si tout le monde se renversait, ce serait en vain qu'on s'en troublerait, et l'âme en recevrait plutôt du mai que du bien ; au lieu que, si elle supportait paisiblement tout ce désordre, non-seulement elle en profiterait davantage, mais elle jugerait encore plus sainement des adversités et y apporterait le remède convenable avec plus de facilité et d'efficaciié.
Salomon était sans doute bien informé de la perte que ce trouble cause et du fruit que cette paix produit, lorsqu'il disait : J'ai reconnu qu'il n'est rien de meilleur que de conserver la joie de son cœur, et de faire tout le bien qu'on peut en sa vie ( Eccle., III , 12). Pour nous apprendre qu'en tous les événements les plus contraires, il vaut mieux nous réjouir que nous affliger, de peur de perdre le calme de l'esprit et la douceur intérieure qui nous aident à porter patiemment la bonne et la mauvaise fortune. Or, il est constant que personne n'entrera dans cette agréable tranquillité sans sortir des idées et des opérations de sa mémoire et sans se soustraire aux occasions de voir, d'entendre ce qui se passe e* de converser avec le monde. Nous sommes naturellement si fragiles et si enclins aux choses extérieures, que, encore que nous soyons accoutumés et exercés à nous en priver, néanmoins si nous envisageons ce que la mémoire nous présente, à peine pourrons-nous éviter la rencontre de quelque objet qui aura la force d'interrompre la paix de notre cœur, de nous jeter dans quelque fâcheuse altération, comme le prophète Jérémie craignait de l'éprouver. Je me souviendrai des créatures, dit-il, et mon âme séchera en moi-même ( Threnor., 111,20).