LIV. 111. CHAP. Mil
Quanl à la première porte dont nous parlons maintenant, il est certain que l'homme spirituel , qui s'arrête à ces sortes d'images et de connaissances, en fera de temps en temps un jugement faux e! trompeur; car, si personne ne peut bien connaître ce qui se passe naturellement en son imagination ni en former un jugement pur et infaillible, nous pouvons beaucoup moins juger sûrement des choses surnaturelles, tant parce qu'elles surpassent ia portée de notre esprit que parce que nous n'en avons que très-rarement l'expérience. Si bien qu'il prendra de fois à autre l'ouvrage de la fantaisie pour l'ouvrage de Dieu, l'ouvrage de Dieu pour l'ouvrage du démon et l'ouvrage du démon pour l'ouvrage de son Créateur. Les images même de son bien et de son mal, du bien et du mal d'autrui, et les autres espèces de celte nature s'attacheront avec tant de force à son imagination et lui paraîtront si vraisemblables, qu'il les estimera très-certaines, quoique ce ne soit que des illusions et des mensonges. Quelquefois aussi celles qui seront véritables passeront dans son esprit pour fausses.
Mais au cas qu'il ne s'égare pas, quant à la vérité de ces choses . il pourra néanmoins errer , quant à leur qualité , en pensant que celles qui ne sont que petites sont grandes, et que celles qui sont grandes ne sont, en effet, que très-petites, et que ce qu'il garde en son imagination est une chose de telle nature , au lieu que c'est une chose d'une autre nature, en prenant ainsi, selon l'expression d'Isaïe, les ténèbres pour la lumière, et ta lumière pour les ténèbres, l'amer pour le doux, et le doux pour l'amer {Isa., V, 20). Ce sera enfin une espèce de miracle , si , ne se trompant pas en une chose, il ne se trompe pas en une autre ; car, quoiqu'il n'en juge pas fort déterminément, c'est assez qu'en les estimant beaucoup, ii en porte jugement, quoique avec peu d'application, pour souffrir, ou le dommage que j'explique , ou quelqu'un de ceux que nous remarquerons dans les chapitres suivants.
Si l'homme spirituel veut donc prévenir toutes sortes de tromperies, il ne doit point examiner ce qu'il a dans l'esprit ni ce qu'il sent, ni quelle est celte vision, celte connaissance ou ce sentiment; il ne doit non plus, ou les désirer ou en faire état, ou s'en rafraîchir la mémoire, sinon pour les dire à son directeur, afin qu'il apprenne de lui comment il les faut anéantir dans sa mémoire, et de quelle façou il se doit comporter en tel cas et en telle occurrence ; puisque toutes ses idées, quelles qu'elles puissent être, ne sauraient l'exciter à un si grand amour de Dieu, que le moindre ac'.e d'une foi vive et d'une ferme espérance qu'il produira lorsqu'il aura effacé tout cela de sa mémoire.