CHAPITRE HUITIÈME
De la seconde espèce de dommage, </ui consiste dans le danger de s'estimer soi-même, et de présumer de ses bonnes qualités.
Les connaissances surnaturelles qui se conservent dans la mémoire donnent occasion aux personnes spirituelles qui les estiment de se laisser emporter à la présomption et à la vanité. Car, comme celui qui n'a nulle part à ces dons célestes est éloigné de ce vice, ne remarquant rien en lui qui soit un sujet d'y penser; de même celui qui en est participant s'imagine aussitôt qu'elles l'élèvent à un degré d'excellence qui le distingue du commun. A la vérité, il peut bien les rapporter à Dieu comme à l'auteur, lui en rendre ses actions de grâces, et croire qu'il en est indigne ; mais après tout, il se glisse en son cœur je ne sais quelle satisfaction secrète, je ne sais quelle estime de ces grâces, qui ont accoutumé d'enfler d'orgueil les hommes spirituels. C'est de quoi ils pourront se convaincre, lorsqu'ils feront attention sur le chagrin qui les anime contre ceux, lesquels n'approuvent pas leur attrait ni leur
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esprit et leur conduite, ni ces impressions surnaturelles; et lorsqu'ils réfléchiront sur la douleur qui les pénètre; quand ils apprennent ou quand ils pensent que d'autres qu'eux jouissent des bienfaits de Dieu, peut-être plus érainenls et plus précieux. Tous ces sentiments soni sans doute les effets d'un orgueil occulte, dont ces gens-là toutefois ne croient pas être enflés, se persuadant qu'il leur suffit pour en être exempts, de reconnaître devant Dieu leur misère, quoiqu'ils soient effectivement pleins de l'estime d'eux-mêmes, et de la complaisance qu'ils sentent plus pour leurs biens spirituels que pour les dons surnaturels des autres ; tellement qu'ils ressemblent au pharisien qui remerciait Dieu avec beaucoup de présomption et déplaisir, pour les vertus particulières dont il se flattait. Je vous rails grâces, mon Dieu, disait-il, de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes , qui sont voleurs, injustes, adultères, et tel aussi que ce publicain : je jeûne deux fois la semaine, et je paye la d'une de tout ce que je possède (Luc, XVIII, 11, 12). l'avoue bien qu'ils ne prononcent p:;s ces paroles comme le pharisien, mais ils en ont la pensée: et quelques-uns d'entre eux s'abandonnent quelquefois à un orgueil caché de telle sorte qu'ils sont plus méchants en ce point que le démon même. Lorsqu'ils goûtent ces douceurs intérieures comme des écoulements de Dieu, selon leur sens, ils en conçoivent une très-grande complaisance, et ils ne doutent pas qu'ils ne s'oient proches d» Dieu, et que ceux qui ne sont pas favorisés de ces consolations spirituelles n'en soientéloignés; et ainsi, à l'exemple du pharisien, ils en font un grand mépris.
Mais, pour guérir ce mal contagieux et désagréable aux yeux de Dieu, ils doivent avoir toujours dans l'esprit ces deux remèdes. Le premier est, de se bien persuader que la vertu n'est point renfermée dans ces sentiments divins, quelque sublimes qu'ils soient, ni dans aucune autre chose semblable : au contraire, elle se trouve plutôt dans le profond mépris de soi-même et de ses bonnes qualités, et dans le plaisir qu'on prend à voir ces dons surnaturels dans le prochain.
Le second est de graver en leur cœur cette vérité, savoir : que toutes tes visions, toutes les révélations, et tout ce qu'ils peuvent se représenter de plus grand en celte matière, n'est pas d'un si grand prix que le moindre acte d'humilité qui procède de la charité, laquelle porte un homme à n'estimer jamais ses avantages, à ne point chercher ses intérêts, à ne point penser mal de personne, sinon de soi-même, à ne s'attribuer aucun bien, et à croire que tous ies autres sont bons. 11 est donc expédient qu'ils ne s'élèvent p:is au-dessus des autres à cause de ces grâces surnaturelles, qu'ils ne s'en laissent pas éblouir, et qu'ils s'étudient plutôt à les mettre en oubli, et à s'en retirer le plus promptement qu'il sera possible.