‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 231 sur 448 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

De l'utilité qui revient à l'âme, lorsqu'elle refuse la joie des biens de ce

monde.

L'homme spirituel ne doit donc point s'affectionner aux biens de la terre, ni à la satisfaction qu'ils donnent, de peur qu'il ne passe insensiblement des petites perles à de plus grandes. Les dommages les plus légers au commencement, deviennent enfin presque immenses. Il ne faut pas au reste, qu'il se fie à la modération de son attachement, ni qu'il s'imagine être en assurance ; mais il doit rompre d'abord celle attache, sans se persuader qu'il pourra la détruire quand il lui plaira. S'il n'a pas le courage de la vaincre lorqu'elle est encore faible, comment la surmontera-t-il quand elle sera fortifiée dans le cœur? vu principalement, comme dit Notre-Seigneur, que celui qui est fidèle dans tes petites choses, le sera aussi dans les grandes (Luc, XVI, 10); et que celui qui évite les moindres fautes, n'en fait pas de considérables. De plus, peu de chose est souvent la cause d'une grande perte, parce que

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LA MONTÉE DU MONT CARMEL

les imperfections les plus léfjèr.es allaquent le cœur comme des ennemis assiègent une citadelle, et ruinent ses défenses et ses remparts. Tellement qu'on peut appliquer aux progrès <|ue ces défauts font contre 1 âme, ce proverbe : Celui qui a bien commencé, a déjà fait la moitié de son ravrage. C'est pourquoi David nous exhorte à ne pas laisser prendre notre cœur à l'amour des richesses que nous possédons ( Psal. LXI, 11).

Certes, quoiqu'un homme ne considérât point en cela la gloire do Dieu, ni la perfection que le christianisme exige de lui, néanmoins les avantages qu'il en tirera, même à l'égard de la vie spirituelle, l'obligent à dégager son cœur de la joie que ces sortes de biens y font couler, puisque non-seulement il s'affranchit des dommages pernicieux à l'âme, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, mais il acquiert encore la vertu de la libéralité, qui est une des principales perfections de Dieu, et qui ne saurait subsister avec l'avarice. Il jouit aussi d'une entière liberté de cœur, d'une raison éclairée et saine, d'un grand repos et d'une profonde paix, d'une parfaite confiance en Dieu, d'une volonté sincèrement attachée au culte divin. Et parce qu'il ne regarde pas les créatures avec un esprit de propriété et de possession, il goûle une douceur délicieuse et véritable. L'attache dont il se délivre traîne après elle une multitude de soins empressés qui lient l'esprit à la terre, et qui ne laissent à l'homme aucune grandeur ni aucune générosité de cœur. Ce dépouillement de tout plaisir l'introduit encore dans des lumières vives et pénétrantes, qui lui découvrent les vérités naturelles et surnaturelles. Pour cette cause, celui qui se prive de ce contentement, est favor^é des consolations célestes d'une manière bien différente de celui qui engage son cœur et sou amour dans les satisfactions terrestres. L'un s'en réjouit selon ce que ces choses ont de véritable, l'autre s'y plaît selon ce qu'elles ont de faux; l'un prend ce qu'il y a de meilleur, l'autre reçoit ce qu'il y a de plus mauvais; l'un s'y arrête selon ce qui s'y trouve de substantiel, l'autre s'y attache selon ce qu'on y voit d'accidentel. Car le sens ne peut percevoir que l'accident; l'esprit passe jusqu'à la substance et à la valeur, comme à son objet naturel et proportionné. La joie que les créatures apportent et qu'on reçoit volontairement, obscurcit le jugement comme un nuage épais, parce qu'on s'en fait un bien propre; et le rebut qu'on fait de ce contentement laisse le bon sens et la raison dans une grande clarté, comme les brouillards, quand ils se dissipent, rendent à l'air la lumière du soleil. Ainsi l'un de ces deux hommes se réjouit de toutes ces choses, mais sans sentiment de possession et de propriété; l'autre en les regardant comme son bien propre et particulier, n'est pas intimement pénétré de joie et de satisfaction. Celui-là en ne souffrant pas que les créatures lui occupent le cœur, en est le maître, selon le langage de saint Paul, comme n'ayant rien et possédant tout (II Cor., VI, 10J. Celuici permettant qu'elles captivent sa volonté, ne les possède pas en effet, mais il en est possédé lui-même. C'est pourquoi le peu de douceur et de plaisir qu'il y rencontre, est mêlé de beaucoup d'amertume et do peine; et celui qui se débarrasse de ces sensualités spirituelles, n'est attaqué ni dans l'oraison ni hors de l'oraison d'aucun ennemi, et sans perdre son temps il amasse de grandes richesses surnaturelles; au contraire, celui qui ne les repousse pas, consume son temps à penser sans ces se à ses chaînes, et ne peut retirer son cœur de son esclavage qu'avec une extrême difficulté.

Ainsi l'homme spirituel doit réprimer les premiers mouvements de sa joie quand il s'aperçoit qu'elle se borne à la créature, se souveuaut qu'il ne faut nous réjouir des choses créées, qu'en tant qu'elles ont du

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liv. m, chap. xx. 527

rapport au service et à la gloire du Créateur et que nous ne devons jamais y chercher noire plaisir ni notre consolation.

On recueilie un autre profit lrès-consid«rable du renoncementdecette joie passagère , c'est qu'on a le cœur toujours libre pour aller à Dieu . disposition nécessaire pour nous attirer les grâces que la bonté divine veut répandre en nos aines , et sans laquelle nous ne serions pas propres à les recevoir. Ces grâces sont de telle nature que , quand nous nous privons d'une seule satisfaction pour l'amour de Dieu et pour acquérir la perfection évangélique , nous sommes comblés, même en cette vie. de mille douceurs, selon la promesse de Jésus-Christ (Matth., XIX, 29). Mais quand ces fruits ne nous reviendraient pas, l'homme spirituel devrait rejeter cette joie, par cette seule raison qu'elle est frivole et qu'elle déplaît à Dieu , comme le montre ce riche de l'Evangile, qui se réjouissait de ses biens et qui sentit au même temps l'indignation de Dieu dont celte voix l'avertit : Insensé, on t'enlèvera l'âme cette nuit .Luc, XII, 20).

Ce qui doit nous faire trembler toutes les fois que nous flattons noire cœur de joie vaine et préjudiciable. Dieu ne manquera pas de nous punir et de répandre en notre âme beaucoup plus d'amertume que nous n'aurons puisé de douceur dans la source des créatures; car, quoique Dieu commande dans l'Apocalypse de faire souffrir à Babylone autant de tourments et d'afflictions qu'elle s'est élevée par orgueil et qu'elle s'est plongée dans les délices [Apoc, XVIII, 7 , néanmoins il ne garde pas toujours la même mesure, il la rompt souvent, il châtie d'une douleur plus affligeante la vaine joie, il condamne à des supplices éternels pour des plaisirs d'un moment. Mais il parle de la sorle en cet endroit pour nous faire entendre que chaque faule mérite un châtiment particulier, puisque celui qui punira une parole oiseuse ne laissera pas impunie la joie déréglée.

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