‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 230 sur 448 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Des pertes que la joie qu'on met dans les biens temporels cause à l'âme.

Si nous étions obligés de faire le détail des dommages qui assiègent l'âme lorsque la volonté s'attache aux biens temporels, le papier, l'encre et le temps nous manqueraient. Car comme les plus grands embrasements peuvent naître de la moindre étincelle du feu qu'on n'éteint pas d'abord, de même les plus grands maux et les plus grandes pertes

votonle, csi i origine ne ions ses meus, ue munie sa uusuiiioii u uvee lui par son attache aux créatures, est la cause de tous ses maux, à proportion que la tendresse qu'elle sent pour elles, et la joie qu'elle y prend, sont ou grandes ou petites; et comme c'est par ce moyen que l'âme s'écarte de Dieu, chacun pourra connaître la nature et la grandeur de ses pertes par la mesure de son éloignemenl d'auprès de son Créateur.

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HV. III, CHAV. XVIII.

Ce dommage que j'appelle privatif, et qui est la cause de tous les ■lulres dommages privatifs et positifs, contient quatre degrés dont les tins sont plus pernicieux que les autres , en sorte que quand l'âme est arrivée jusqu'au quatrième degré, elle tombe dans des maux inexplicables. Moïse renferme ces quatre degrés en ces paroles : Celui que Dieu chérissait, s'étant engraisse', s'est révolté contre lui, et étant devenu gros et puissant, il a abandonné Dieu son créateur, et s'est éloigné de son Sauveur [Deut., XXXII, 15 .

L'âme qui était aimée de Dieu, s'engraisse et s'épaissit lorsqu'elle se remplit de la joie des créatures. Et c'est le premier pas qu'elle fait pour se retirer de Dieu, en quoi consiste le premier degré de ce dommage; car elle entre dans un obscurcissement qui lui cache les biens de Dieu, comme les nuées qui assiègent l'air le privent de la clarté du soleil. En effet, aussitôt que l'homme spirituel consent à la satisfaction que les choses créées lui donnent, et qu'il laisse à sa passion la liberté de se repaître des bagatelles du monde, il se couvre lui-même de ténèbres qui lui dérobent la vue de Dieu, et il offusque celte simple intelligence d'esprit qui lui faisait comprendre les choses divines. C'est ce que le sage nous enseigne : L'enchantement des bagatelles, dit-il, obscurcit le bien et nous en été la connaissance; l'inconstance de la passion et des désirs déréglés corrompt aussi l'esprit simple et innocent {Sap., IV, 12). Il veut dire qu'encore que l'âme ne soit infectée d'aucune malignité , le seul souhait des choses créées et le seul plaisir qu'on y trouve, suffisent pour l'engager dans le premier degré de ce mal; puisque ce degré n'est autre chose que la stupidité de l'entendement et l'obscurité du bon sens, pour juger sainement de la vérité et de chaque chose en particulier. A quoi la sainteté de l'âme et la vivacité de l'esprit ne servent de rien lorsqu'un homme contente ses passions et fait sa joie des biens temporels. C'est pourquoi vous ne recevrez point de présents, dit Moïse, parce qu'ils aveuglent les hommes les plus éclairés et les plus sages (Exod., XXIII, 28 . II parlait principalement à ceux qui devaient être les juges du peuple juif; car il est nécessaire que ces gens-là aient l'esprit pénétrant et le jugement net, pour connaître sans se tromper et pour juger sans se laisser prévenir. C'est néanmoins ce qui leur manquerait, si l'espérance des dons et la joie de les recevoir régnaient en leur cœur. Pour celle raison Dieu commanda à Moïse d'établir des juges qui fussent ennemis de l'avarice, de peur que celte passion ne corrompît leur jugement. Si bien qu'il ne dit pas seulement que c'esl assez que ces gens-là se contentent de ne pas désirer les richesses, mais il veut encore qu'ils en conçoivent de l'horreur. Car lorsque quelqu'un veut se garantir d'une amitié dangereuse, il doit s'entretenir dans la haine de l'objet qu'il ne lui est pas permis d'aimer, parce que les contraires se défendent l'un de l'autre. Ainsi Samuel soutint toujours le caractère de juge avec beaucoup de justice cl de prudence, d'autant qu'il ne reçut jamais aucun présent (1 Rea.. XII, 3). * ■ v y "

Le second degré de ce dommage privatif vient du premier, comme nous l'apprenons de ces paroles : Il est engraissé, il est dilaté. Ce n'est autre chose que la dilatation de la volonté, qui se donne plus d'étendue à goûter les choses de la terre, et qui ne se fait plus de scrupule de s'y plaire. Ce qui lui arrive parce qu'elle a lâché la bride à la passion de la joie; l'âme s'en est rassasiée avec excès, et la grossièreté du plaisir et de l'appétit a répandu davantage la volonté parmi les créatures, et l'a entraînée dans un plus grand élargissement, féconde source de maux considérables. Car ce second degré détache l'homme spirituel de son Créateur, lui rend les exercices de piélé fort insipides, et l'en dégoûte enfin tout à fait, parce que lame ne court plus qu'après les vains di-

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yertissements du siècle, et qu'elle n'occupe plus son cœur que des objets terrestres et passagers.

Ceux qui sont lombes dans ce degré n'ont pas seulement l'esprit fermé à la connaissance de la justice et de la vérité, comme l'ont ceux qui se trouvent dans le premier degré; mais ils sont aussi très-tièdes et très-lâches à les pénétrer et à les réduire en pratique, comme l'étaient autrefois ceux dont Isâïe parle : Tous aiment les présents, dit-il, ils cherchent les récompenses; ils ne rendent pas justice à l'orphelin, et la cause de la veuve ne va pas jusqu'à eux [Isa., J, 23). Ils ne lui donnent point d'accès. C'est pourquoi ils pèchent, puisque le devoir-de leurs charges les oblige à écouter tout le monde, et à juger équitable-? mcnl sans acception de personne. De même ceux qui ont passé jusqu'au secmid degré, ne sont pas, comme les gens du premier degré exempts de malignité : aussi on les voit plus vides de la justice et des vertus chrétiennes, à cause de l'amour ardent dont leur volonté brûle pour les créatures. De là vient qu'ils ne s'acquittent que superficiellement des obligations de la vie spirituelle, ou du moins ils y emploient quelque temps plutôt par la contrainte, que par les mouvements de l'amour de Dieu et de la perfection.

Le troisième degré consiste à quitter Dieu entièrement, à transgresser ses commandements, de pefir de se priver de la moindre satisfaction des choses créées, et à se précipiter dans les péchés mortels pour contenter leur cupidité. Ces paroles nous le marquent distinctement : // a abandonné Dieu son Créateur. Et ceux-là ont le malheur de s'y trouver, qui ont donné entrée dans les puissances de leur âme, à l'estime, à l'amour et aux délices des objets corruptibles ; qui ne se soucient plus de satisfaire aux obligations que la loi divine leur impose, qui négligent le soin de leur salut éternel, et qui ne sentent plus de vivacité que pour la terre et que pour le monde. Tellement, que, selon les paroles de Jésus-Christ, ce sont des enfants du siècle qui sont plus prudents en leurs affaires que les enfants de la lumière (Luc, XVI, 8).

A proprement parler, ces gens-là sont avares, puisqu'ils ont sacrifié leurs affections aux créatures avec tant de force, qu'ils n'en peuvent jamais rem pi ir l'avidité de leur passion. Ainsi leur soi f croît sans cesse, s'élant éloignés de Dieu, qui peut seul les contenter pleinement. C'est d'eux que Dieu se plaint dans la prophétie de Jérémie : Ils m'ont abandonné, moi qui suis la fontaine d'eau vive, et ils se sont creusé des citernes percées qui ne peuvent retenir l'eau (Jercm., II, 13). Cela vient de ce que les avares ne trouvent pas dans les créatures de quoi éteindre leur soif; au contraire, elle s'enflamme davantage. Ensuite l'amour excessif des biens temporels les attire à toutes sortes de péchés, et on peut dire d'eux, selon l'expression de David, qu'ils se sont entièrement abandonnés aux péchés cl aux affections criminelles de leur cœur (Psal. LXXII, 7).

Ces paroles, il a délaissé Dieu son Sauveur, expriment le quatrième degré auquel le troisième degré conduit les avares. Car dès là que, passionnés pour les grands biens, ils ne font nul état d'observer la loi divine, ils se séparent de Dieu et ils l'effacent de leur mémoire, de leur entendement et de leur volonté, ne voulant plus reconnaître d'autre divinité que l'argent; puisque, comme saint Paul nous l'enseigne, l'avarice est une idolâtrie [Coloss., III, 5). En effet, ils oublient Dieu de telle sorte, qu'au lieu de lui consacrer leur cœur, ils en font un sacrifice aux richesses, comme s'ils n'avaient point d'autre Dieu qu'elles.

Ce quatrième degré renferme encore ceux qui osent rapporter les choses divines et surnaturelles à leurs biens temporels comme à leur Dieu, et qui no craignent pas de s'en servir pour établir leur fortune,

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quoique la foi, la raison et la justice les obligent de retirer leurs richesses à Dieu comme à leur fin. Il faut mettre en la compagnie de ces gens-là l'impie Balaam, qui vendit le don de prophétie que Dieu lui avait accordé, et Simon le magicien, qui voulut acheter le pouvoir surnaturel de faire descendre le Saint-Esprit sur les chrétiens, en leur imposant les mains (Act.,Vlll, 18). Celte action montre qu'ils estimaient plus l'argent que les grâces, et qu'ils se persuadaient que plusieurs seraient de leur sentiment, et donneraient pour de l'argent les dons de Dieu.Ils'en trouvebeaucoup d'autres en ce temps-ci, quientrent dans le même rang, étant tellement aveuglés par leur convoitise, qu'ils ont plus d'égards dans leurs exercices spirituels à leurs trésors qu'à leur Dieu. Ils font leurs actions plus par l'amour de ceux-là que par l'amour de celui-ci ; ils envisagent plutôt les récompenses de la terre que les couronnes du ciel; ils considèrent enfin l'argent comme leur principale divinité et comme leur fin dernière.

Nous réduisons aussi dans la même classe tous ces misérables que l'attachement aux biens met hors de leur sens, en sorte qu'ils les prennent pour leur Dieu, et qu'ils ne balancent pas à leur sacrifier leur vie lorsqu'ils reçoivent de grandes pertes. Le désespoir les précipite dans une cruelle mort, dont ils sont eux-mêmes les auteurs: c'est ainsi que ce faux dieu récompense ses malheureux esclaves. Ne pouvant leur faire d'autres présents, il les contraint de désespérer et de s'arracher eux-mêmes la vie. Pour ceux à qui la persécution qu'il leur fait n'inspire pas un dessein si funeste, il les fait languir dans les soins, dans les misères et dans les douleurs, et il ne leur permet pas de goûter le moindre plaisir, ni de voir reluire sur eux le moindre rayon d'espérance. Mais il les force à lui payer sans relâche le tribut de leur cœur, en amassantde l'argent avec des peines incroyables, et en se perdant eux-mêmes dans leur abondance. Car les riches, dit le Sage, ne conservent leurs biens que pour se faire du mal (Eccl., V, 12); on voit enfin dans ce quatrième degré tous ceux que Bien a livrés, dit saint Paul, à un sens égaré et corrompu. Car l'homme qui met toute sa fin et tout son contentement en ses grandes possessions, descend dans l'abîme de ces désastres. Ne craignez donc pas, selon l'avertissement du prophète-roi, la puissance de l'homme riche; lorsqu'il mourra il n'emportera rien arec soi, et l'éclat de sa fortune, ni la douceur de sa joie, ni la pompe de sa gloire, ne raccompagneront pas dans son tombeau (Rom., I, 28; Psal. XLVIII. 17, 18).

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