‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 237 sur 448 · CHAPITRE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

Du troisième genre de biens : savoir des biens sensibles qui peuvent exciter des mouvements de joie dans la volonté; de leurs qualités, de leur quantité et de leur diversité. Comment la volonté doit agir pour se défaire de ces plaisirs et pour aller à Dieu.

11 faut parler maintenant des biens sensibles qui peuvent exciter dans la volonté quelques sentiments de joie. Nous renfermons en ces biens toutes les choses qui concernent la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, l'attouchement et les sens intérieurs, et desquelles l'imagination peut former l'idée et fournit à l'entendement la matière des discours intérieurs qu'on en peut faire.

Or, pour purifier la volonté delà satisfaction que les objets sensibles lui donnent, et pour la conduire à Dieu, il faut supposer, comme une vérité constante, que les sens de la partie animale ne sont pas capables de connaître Dieu comme Dieu. En sorte qu'il est impossible à l'œil de le voir, ou de voir quelque chose qui lui ressemble: à l'oreille, d'entendre sa voix ou quelque son qui approche de lui ; à l'odorat, de flairer une odeur aussi douce que lui ; au goût, de goûter une saveur aussi relevée; à l'attouchement, de toucher un objet aussi subtil et aussi délicieux; à l'imagination, de s'en faire une représentation, qui l'exprime tel qu'il est en lui-même, puisque les hommes, dit Isaïe, n'ont point entendu depuis la naissance des siècles , les oreilles n'ont point ouï et les yeux n'ont point vu, sans vous, 6 mon Dieu, ce que vous avez préparé pour ceux qui vous désirent (Isa., LX1V, 4).

Mais il faut remarquer que le plaisir peut se répandre dans les sens, ou de la part de l'esprit par une communication divine qu'il reçoit intérieurement, ou de la part des objets matériels qui frappent les sens extérieurs. Suivant ce que nous venons de dire, il est certain que la partie sensilive de l'homme ne peut connaître Dieu, ni par la voie de l'esprit, ni par l'entremise des sens. Car étant destituée de la capacité d'atteindre à un objet si sublime, elle ne peut avoir la connaissance des choses spirituelles que d'une manière corporelle et sensible. 11 s'ensuit de là que vouloir occuper la volonté du plaisir qui naît de ces opérations, c'est une chose vaine et inutile; c'est empêcher aussi la volonté de s'appliquer à Dieu, en mettant toute sa joie en lui. En effet, elle ne saurait jamais être à lai parfaitement, qu'en se privant de cetlc sorte de satisfaction, aussi bien que des autres contentements dont nous venons de parler. Car lorsque l'âme ne s'y arrête point, et quand la volonté commence à goûter le plaisir que les sens de la vue, de l'ouïe, de l'attouchement, de l'odorat et du goût lui présentent, elle se sert de ce plaisir même comme d'un motif efficace pour s'élever à Dieu ; elle fait une chose qui lui est avantageuse et en ce cas non-seulement il ne faut ni réprimer ni finir ces mouvements, puisqu'ils produisent dans lame celte sorte d'oraison et de dévotion; mais il est bon aussi d'en user pour se perfectionner dans ce saint exercice, puisque plusieurs personnes sont attirées à Dieu par ces sortes d'objets sensibles. Il est néanmoins nécessaire d'y apporter beaucoup de circonspection,

f^^ffw***^******^^^***^*!^

i.iy. m. ciiap. xxiv,

&tJî

en examinant leurs eiïcls; car plusieurs d'entre les gens spirituels s'entretiennent dins ces délectations sensuelles, sous prétexte de s'adonner à la méditation et de s*unir à Dieu : mais, après tout, ils cherchent plus à se satisfaire qu'à contenter leur Créateur. On peut appeler cet exercice plutôt la jouissance du plaisir, que la pratique de l'oraison ; et quoiqu'ils semblent n'avoir point d'autre intention que d'aller à Dieu, ils montrent néanmoins par les effets qu'ils envisagent la satisfaction des sens. Ainsi ils s'affaiblissent plutôt parles imperfections qu'ils y puisent, qu'ils ne se fortifient par une volonté obéissante aux attraits de Dieu, et attachée à son service.

C'est pourquoi il est à propos de donner ici le moyen de connaître quand ces plaisirs sensuels sont utiles ou non; et le voici. Lorsque l'homme spirituel entendra de la musique ou quelque autre chant harmonieux, lorsqu'il llairera des odeurs douces, ou qu'il goûtera des saveurs délicieuses, ou qu'il touchera ou verra quelque objet agréable, il doit transporter aussitôt son esprit à la connaissance, et sa volonté à l'amour de Dieu, de telle manière qu'il s'y plaise davantage qu'en ce contentement sensible, et qu'il ne s'y arrête point, sinon pour celte fin. Car c'est une marque du fruit qu'il en recueille et du progrès qu'il fait en la vie inlérieure ; tellement qu'il peut se servir ainsi et non autrement de ces satisfactions, puisqu'elles aident alors à connaître et à aimer Dieu, qui est la fin qu'il s'est proposée. Mais il faut observer que celui en qui ces objets sensibles font un effet purement spirituel, ne les doit ni désirer ni estimer, quoique, quand d'eux-mêmes il se présentent, il y goûte du plaisir à cause du sentiment qu'ils lui donnent de Dieu. Voilà pourquoi il ne se met pas en peine de les avoir; et lorsqu'ils s'offrent sans qu'il y coopère, il en détache incontinent sa volonté pour l'attacher à son Créateur. La raison est, parce que quand l'esprit se plaît à s'élever à Dieu en passant légèrement par toutes ces choses, il est si pénétré des douceurs de Dieu, si rempli de ses faveurs et si satisfait, que rien ne lui manque, qu'il ne souhaite rien davantage, et que s'il lui arrive de sentir quelque désir des choses qui l'aident à s'unir à Dieu, il s'en défait, et ces objets s'évanouissent de sa mémoire comme des songes.

Au contraire, les mêmes objets nuisent beaucoup à ceux qui y prennent quelque plaisir sensible, et qui ne laissent pas à leur cœur la liberté de se porter à Dieu avec amour et avec facilité ; c'est pourquoi ils doivent s'en priver. Car quoiqu'ils se servent de l'entendement et de la raison pour aller à Dieu, néanmoins il y a apparence qu'ils en souffrent plus de dommage qu'ils n'en reçoivent d'utilité; d'autant que l'appétit sensuel goûte les effets sensibles de ces opérations. Et conséquemment si ces gens-là ont du penchant pour ces sortes de satisfactions, ils doivent réprimer celte inclination, puisque plus elle sera grande et puissante, plus ils deviendront faibles et imparfaits.

Ce qui nous fait dire que l'homme spirituel ne doit user du contentement des sens que par rapport au Seigneur; et suivant cette règle il doit référer à Dieu toute la joie de son âme, afin de se la rendre utile et de l'épurer de toute imperfection. Pour cet effet il doit considérer, que toute la délectation qui coule d'une autre source que du renoncement de toutes les joies sensuelles, est vaine et inutile, et empêche la volonté de s'unir à Dieu, quoique le sujet qui les cause soit d'ailleurs excellent et sublime.

Page 1