‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 242 sur 448 · CHAP. XXVII · texte numérisé non relu

CHAP. XXVII

œuvres, sans les estimer, et sans avoir pour soi-même une estime particulière. De là vient l'arrogance, comme il paraît dans le pharisien, qui priait dans le temple avec ostentation, et qui se glorifiait de ses jeûnes et de ses aumônes.

Le second a quelque connexion avec le premier. Un homme qui en est venu là regarde les autres comme des gens imparfaits et méchants en comparaison de lui ; il les méprise en son rœ:ir ; il ne croit pas qu'ils fassent aucune bonne œuvre; il en parle même désavantageusement. Ce fut le malheur où tombale pharisien qui priait de cette sorte. Je vous rends grâces, mon Dieu, de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adttltères, ni tel aussi que ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine, et je paie la dime de tout ce que je possède (Luc, XVIII. 11, 12). Et de cette manière un seul acte par lequel il s'estime soi-même et méprise les autres, lui attire ces deux dommages. 11 s'en trouve aujourd'hui plusieurs qui l'imitent, en disant qu'ils ne sont pas comme un tel, qu'ils ne commettent pas tel ou tel péché, comme celui-ci ou celui-là. Ils sont même pires que le pharisien, car il eut bien à la vérité quelque mépris des autres, et en particulier du publicain , mais ceux-ci passent plus outre; ils s'enflamment de colère et d'envie, contre les autres lorsqu'on les loue, ou qu'ils font de meilleu-res actions qu'eux.

Le troisième dommage est que, ne regardant en leurs actions que la douceur, ils ne les entreprennent d'ordiniire que par l'espérance de la consolation et des louanges qu'ils en attendent. Ils font toutes leurs œuvres, dit Jésus-Chri.-.t , non pas pour plaire à Dieu seul, mais pour être vus des hommes [Mat th., XXIII, o)

Le quatrième est une suite du troisième. Dieu ne récompensera pas ces gens-là du bien qu'ils font, parce que le seul plaisir, la seule gloire, le seul intérêt temporel est le terme de leurs prétentions. C'est pourquoi , je vous dis en vérité, ce sont les paroles de notre Sauveur, qu ils ont déjà reçu leur récompense (Mattli., VI, 2). Ainsi ils seront punis également par la privation de leur salaire, et par la confusion de leurs intentions corrompues.

Leur misère est si grande en cet endroit, que la plupart de leurs actions, dont le public est témoin, sont ou vicieuses et de nul prix, ou du moins très-imparfaites aux yeux de Dieu, par la raison qu'ils ne se sont pas mis au-dessus de toutes ces vues humaines. Car enfin, quel autre jugement peut-on faire d'eux, lorsqu'ils ne veulent rien entreprendre de considérable, à moins qu'ils n'en laissent des monuments publies, qui consacrent à la postérité leur nom, leur famille et leurs richesses, et qu'ils ne mettent leurs armes dans les églises, comme s'ils voulaient qu'on fléchît le genou devant elles comme devant des images sacrées ? En vérité on peut dire, en quelque façon , que quelques-uns d'eux semblent s'estimer plus que- Dieu même.

Mais laissons-là ceux qui en usent le plus mal à cet égard; combien en voit-on qui perdent tout le fruit de leurs bonnes œuvres ? Les uns souhaitent qu'on leflr en donne des louanges; les autres désirent qu'on leur en sache gré et qu'on les en remercie; quelques-uns en parlent avec plaisir, et sont bien aises qu'un tel ou un tel en ait connaissance; ils voudraient même que le bruit s'en répandit par tout le monde. Quelques autres distribuent de leurs biens aux pauvres par des mains étrangères, et font d'autres œuvres d'éclat par le ministère d'autrui , afin que leur réputation vole de tous côtés. Il y en a enfin qui cherchent l'un et l'autre, le profit et l'applaudissement {Matth., VI). Agir de la sorte, ce n'est autre chose, selon le langage du Fils de Dieu, que faire sonner la trompette devant soi , que contenter sa vanité, et que

LA MONTEE DU MOST CARMEL

renoncer volontairement ans biens éternels, dont Dieu comble les personnes adonnées aux actions vertueuses.

C'est pourquoi ceux qui veulent se mettre à couvert de ce mal doivent cacher leurs bonnes œuvres, atin qu'elles ne soient connues que de Dieu, et que les hommes n'aient pas lieu de s'en apercevoir, ni de leur donner leur approbation. 11 faut même qu'ils s'en dérobent à eux-mêmes la connaissaucc ; c'est-à-dire qu'ils n'en Tassent non plus d'estime et qu'ils n'y prennent non plus de complaisance que s'ils les ignoraient, selon le sens spirituel de ces paroles de Noire-Seigneur: Que votre main gauche ne sache pas ce que fait la droite (Matth., VI, 3). Comme s'il disait : Ne regardez pas avec des yeux de chair les œuvres spirituelles que vous faites. C'est par ce moyen que toute la force de la volonté se réunira et s'attachera toute à Dieu, et que le bien qu'on fera devant les yeux de la majesté divine sera utile à l'âme et très-parfait en luimême. Si un homme se comporte autrement en ses saintes actions, nonseulement il ne méritera nulle récompense, mais la vanité qu'il en concevra intérieurement sera la source de plusieurs péchés. A quoi on peut appliquer ce sentiment de Job : Si j'avais, dit-il, goûté de la joie dans le secret de mon âme, et si j'avais baisé ma main, mon péché serait très-grand (Job, XXXI, 26, 27, 28). Pour entrer dans sa pensée, il faut entendre par la main les actions qu'on fait, ei par la bouche, la volonté qui se plait en ces actions. Et parce que celte complaisance est renfermée dans l'intérieur, Job dit : Si j'avais goûté de la joie dans le secret de mon âme; ce gui serait un très-grand péché, et même, comme il ajoute, m» renoncement de Dieu. Car s'attribuer à soi-même une bonne œuvre, c'est la dérober à Dieu, qui est l'auteur de tout bien, à l'exemple de Lucifer, qui prit une si grande complaisance en ses bonnes qualités, qu'il dépouilla Dieu de la gloire qui lui était due, et qu'il s'en revêtit lui-même, comme s'il en eût été le principe et la cause.

Le cinquième dommage concerne ceux qui n'avancent point dans la vie spirituelle et dans la perfection. Ce qui leur arrive lorsque la pratique des bonnes œuvres ne leur est pas une féconde source de délices intérieures comme ils prétendent; et cette privation leur fait perdre le courage, la persévérance et le mérite. Or, Dieu a coutume de priver de ces douceurs spirituelles tous ceux auxquels il destine un plus éminent degré de sainteté. Il leur oie le lait, qui est la nourriture des enfants; et il leur donne le pain, dont les hommes faits mangent d'ordinaire. Il met leurs forces à 1 épreuve, et il change la délicatesse de leur goût cl de leur appétit, en une grande avidité de la viande des forts et des parfaits. C'est ce dur traitement qui arrête ces esclaves des consolations spirituelles dans le chemin de la vertu, et à qui ces paroles de Salomon conviennent bien : Les mouches qui meurent dans un parfum en gâtent toute lu douceur (Ecclc, X, 11). Car, lorsque quelque mortification les surprend, ils meurent pour les bonnes œuvres, ils les abandonnent; ils ne jouissent pas du plaisir dont la persévérance remplit l'âme des personnes constantes et courageuses.

Le sixième dommage tombe sur ceux qui s'imposent très-souvent à eux-mêmes, en se persuadant que les actions qui sont pleines de délices spirituelles sont préférables à celles qui en sont vides, et ils donnent autant d'approbation et de louanges à celles-là, qu'ils désapprouvent et méprisent celles-ci, quoiqu'ils dussent prendre des sentiments contraires. Les œuvres où l'homme mortifie davantage son amour-propre, lors principalement qu'il esl éloigné du terme de la perfection, sont communément mieux reçues de Dieu, et doivent paraître d'uu plus grand mérite à celui qui les l'ait, à cause de l'abnégation de soi-même, que celles qui le flallenl et le consolent beaucoup. Il peut facilement s'y rechercher et se proposer soi-même comme le dernier terme de ses opé-

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