CHAPITRE QUARANTE-UNIÈME
il y a trois sortes de lieux dévots ; et comment la volonté doit agir à
leur égard.
Il y a trois sorles de lieux où Dieu a coutume d'exciter la volonlé à la dévotion. Les premiers sont certaines situations agréables par l'étendue et la variété de la vue, par la verdure des arbres et des planles, par la solitude et le silence. Au moment que par l'usage qu'on en fait le cœur se sent touché de Dieu, il est bon de n'y plus faire attention, parce qu'il ne faut plus avoir recours aux moyens lorsqu'on est parvenu à la fin. Si quelqu'un repaissait ses sens de la beauté de ces endroits, il se dissiperait l'esprit, et tomberait dans la sécheresse et le dégoût, en perdant le recueillement intérieur qui est la seule source des délices spirituelles.
C'est pourquoi ceux qui se trouvent par hasard dans de semblables lieux, doivent aussitôt en rejeter l'idée et converser dans leur intérieur avec Dieu, comme s'ils ne s'apercevaient pas de ses agréments. Les anciens solitaires en usaient ainsi. Dans les déserts les plus vasles cl les plus charmants, ils choisissaient les lieux les plus étroits et les plus affreux, et bâtissaient là de très-petites cellules pour s'y renfermer. Saint Benoît demeura trois ans dans une caverne ; et un autre ermite s'attacha avec une corde , afin de n'ailer qu'aussi loin qu'elle s'étendrait. Je laisse les autres saints qui ont observé celle méthode, pour conclure qu'ils étaient persuadés que s'ils ne méprisaient tous ces attraits extérieurs , ils ne pourraient obtenir de Dieu ni les consolations de l'âme, ni la vie intérieure.
Les seconds sont des lieux particuliers, soit qu'ils soient écartés de tout commerce, soit qu'ils ne le soient pas. Dieu y communique souvent
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à certaines personnes des dons spirituels pleins de douceurs intérieures : de sorte qu*elles ont toujours un grand penchant pour ces endroits-là, et qu'elles désirent quelquefois mène avec inquiétude d'y revenir. Néanmoins dès quelles y sont, elles ne reçoivent pas de pareilles faveurs, cela n'étant pas en leur pouvoir ; et Dieu accordant ces grâces quand il lui plaît, comme il lui plaît, et où il le trouve bon, sans s'attacher aux temps, aux lieux ou à la volonté de ceux qu'il en veut gratifier. Il sera cependant utile d'y aller quelquefois faire l'oraison, pourvu que le cœur ne s'y affectionne pas : on en peut apporter trois raisons. La première est parce que Dieu veut que ceux-là lui donnent des louanges là même où il les a comblés de bienfaits. La seconde , ils se souviennent mieux de le remercier de ses dons. La troisième, ce souvenir donne plus de vivacité à leur dévotion. C'est pour ces causes, et non par l'espérance des mêmes biens, qu'ils doivent fréquenter ces lieux, parce que ce n'est pas le lieu ; mais c'est l'âme qui attire les libéralités de Dieu sur elle , étant seule parmi les créatures matérielles un sujet propre à en être favorisé. Ainsi Abraham dressa un autel dans le lieu où Dieu lui avait apparu , et il y invoqua son saint nom (Gènes.,
XII, 7). Il y passa en revenant d'Egypte, et il y fit la môme chose (Gen.,
XIII, »1. Jacob fit aussi un autel d'une pierre ointe d'huile dans l'endroit ou le Seigneur s'était montré à lui au haut d'une échelle (Gènes., XXVIII, J.8). Enfin Agar, pour distinguer le lieu où un ange lui avait parlé delà part de Dieu, lui donna ce nom : Fous, mon Dieu, vous m'avez vu. Car f ai vu le dos , dit-elle , de celui qui me regarde (Gènes., XVI, 13).
La troisième sorte de lieux sont ceux que Dieu destine par un choix spécial à son service. Il choisit la montagne de Sinaï pour donner sa loi à Moïse (Exod.. XXIV, 12); il en montra une autre à Abraham pour lui immoler son fils Isaac. II ordonna à notre saint père Elie de se rendre sur le mont Horeb, afin de le voir de la manière que l'homme peut voir Dieu en cette vie (III Reg., XIX, 18). Saint Michel déclara, dans une apparition à l'évêque de Siponto en la Fouille, qu'il prenait sous sa protection le mont Gargan, et lui ordonna d'y bâtir une chapelle sous l'invocation des anges. Enfin, la très-glorieuse vierge Marie désigna à Rome une place, par la neige qui y tomba miraculeusement au mois d'août, où elle voulut que Jean, qui était d'une ancienne famille des Palrices, et sa femme, fissent faire une église à son honneur.
Dieu seul sait pourquoi il veut être servi et glorifié en un lieu plutôt qu'en un autre; pour nous, il suffit que nous soyons persuadés qu'il fait ce choix pour notre bien, et qu'en quelque endroit que nous lui demandions quelque chose avec foi et avec confiance, il écoulera tous nos vœux. Cependant, lorsque nous le prions dans les lieux qui sont consacrés à son culte, il y a plus de sujet de croire qu'il nous exaucera, puisque c'est pour celte fin qu'ils lui sont dédiés.