LIVRE I. CHAPITRE V. C
sens que nous lui donnons; la volonté y prend aussi de la complaisance.
D'autres font amitié avec certaines gens, sous prétexte de spiritualité; mais, en effet, la sensualité fait plus ces liaisons de cœur que le pur esprit : ce qui paraît, en ce que cette amitié n'augmente pas l'amour de Dieu ni la mémoire de sa présence; au contraire, elle donne de grands remords de conscience. Quand l'amitié est vraiment spirituelle, elle fortifie l'amour de Dieu à proportion qu'elle croît; et plus on y pense, plus on se souvient de Dieu, plus on désire de le posséder : de sorte que les accroissements se font également des deux côtés. C'est le propre de l'esprit divin d'ajouter bien sur bien et d'augmenter l'un par l'autre, à cause de la conformité et de la ressemblance qui se trouvent entre eux.
Mais lorsque l'amitié nait de la sensualité, elle fait des effets contraires : plus elle augmente, plus l'amour et le souvenir de Dieu diminuent. La chaleur et la véhémence de l'une font la froideur et le relâchement des autres; et on s'aperçoit bientôt qu'on a oublié Dieu et qu'on ne l'aime plus, quoique la conscience reproche avec amertume ce changement criminel.
Au contraire, si l'amour de Dieu s'allume davantage dans l'âme, l'amitié sensuelle se ralentit davantage et s'éteint dans un oubli éternel. Ces deux amours se combattent directement l'un l'autre; et bien loin de s'aider mutuellement, celui qui a le dessus étouffe l'autre et s'établit plus solidement sur ses ruines. Notre Sauveur exprime ceci en ces termes : Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'esprit est esprit (Joan., 111, Gj. C'est-à-dire, l'amour qui naît de la sensualité se borne à la sensualité; et l'amour qui naît de l'esprit se termine à l'Esprit de Dieu et le fait croître en nos âmes. Et c'est la différence qui se trouve entre ces deux amours, et qui nous en donne la connaissance distincte et certaine. Mais lorsque l'âme s'est introduite dans la nuit obscure, elle les règle sur la droite raison : elle donne des forces et de la pureté à celui qui est selon Dieu; elle étouffe ou elle morliGe celui qui est selon la sensualité.