LIVRE 1. CHAPIT..E IX
car aussitôt qu'on lâche In bride aux passions, elles courent après les délectations sensuelles, suivant la force ou la faiblesse de leur penchant; mais parce que ce dégoût des choses naturelles et surnaturelles peut avoir pour principe la mélancolie , qui ne permet pas qu'on prenne aucun plaisir.....
La seconde marque de la nuit obscure ou de la purgation des sens est que cette nuit élève l'esprit à Dieu et qu'elle remet Dieu souvent en la mémoire, avec chagrin néanmoins et avec douleur, parce que l'âme croii toujours , étant destituée de ses premières consolations, qu'elle ne sert pas bien Dieu , et qu'au lieu d'avancer, elle recule. On voit par là que ce n'est pas la tiédeur et le relâchement qui lui causent cette peine; car c'est le propre des lièdes et des lâches de n'avoir ni soin des choses divines, ni empressement pour se perfectionner. De là nous tirons facilement la différence qui est entre l'aridité et la tiédeur. Celle-ci rend notre volonté languissante dans le culte de Dieu et ne nous porte pas avec chaleur à l'honorer ; celle-là nous piqne et nous presse vivement de lui procurer de la gloire : cependant quoique la sécheresse que Dieu emploie pour purifier les sens naisse quelquefois de la mélancolie ou de quelque autre humeur grossière, néanmoins elle n'est pas moins efficace pour purifier l'appétit sensitif, puisqu'il est alors dépouillé de toutes sortes de contentements, et que l'âme dans cet état attache toutes ses pensées à Dieu; car lorsque l'humeur s'est répandue dans le cœur, elle cause de l'ennui et détruit toutes les satisfactions de la nature, sans inspirer les désirs de servir Dieu, lesquels accompagnent toujours l'aridité qui purifie les sens. A la vérité, la partie inférieure, n'étant plus soutenue d'aucune consolation sensible, opère très-faiblement; mais l'esprit ne laisse pas d'être très-vif et très-fort en ses opé-
•! fi rations.
La cause de cette sécheresse est parce que Dieu change les forces des sens en forces de l'esprit ; et comme les sens ne sont pas capables des biens spirituels, ils restent tout vides et tout arides et n'ont nulle qualité propre pour posséder ce qui est purement spirituel. Ainsi lorsqu'on a goûté l'esprit et les choses spirituelles, la chair et les choses matérielles sont insipides; et quand on opère selon les sens, on agit d'une mauière languissante et fort lâche ; au contraire, l'esprit se nourrit alors et augmente ses forces de plus en plus et veille avec soin et avec application, de peur de manquer à correspondre aux impressions de Dieu; niais comme ce changement le met dans un état tout nouveau, il n'est touché au commencement d'aucune délectation spirituelle, et il est encore pénétré d'amertume et travaillé de sécheresses ; ce qui vient de ce qu'il est accoutumé à ces douceurs et qu'il les regarde comme un bien agréa-
jfel ble. Et parce qu'il n'a pas le goût spirituel assez épuré pour sentir un plaisir si délicat, el que cette nuit pleine d'aridités et d'obscurité ne l'a pas disposé à jouir de ces délices, il ne peut ni posséder ce bien spirituel, ni éviter les sécheresses et les amertumes qui procèdent de la privation de ses premières consolations ; car ceux que Dieu engage dans la solitude de ce désert sont de même caractère que les Israélites qui s'ennuyaient de la nourriture qu'ils recevaient du ciel , quoiqu'elle fût de tous les goûts qu'on désirait et qui lui préféraient la chair et les oignons d'Egypte. Nous nous souvenons, disaient-ils les larmes aux yeux, «h poisson que nous mangions en Egypte et qui ne nous coûtait rien:
E* les concombres, les meloyis, les poireaux, les oignons, les aulx de ce payslà nous reviennent à l'esprit {Num. ,\l,k,o, 6 . Voilà jusqu'où s'abaisse notreappélit; il nousdonne de l'inclination pournos misères et du dégoût du souverain bien qui peut seul nous contenter. Toutefois cela n'empêche pas l'esprit de se revêtir d'une certaine force et d'une certaine rigueur qui le fait opérer avec vivacité el qui vient de la nourriture
inlérieure et substantielle, qu'il prend pendant colle privation de goul et de tendresse spirituelle ; et c'est en ce temps-là qu'il commence à entrer dans la contemplation ; mais celle contemplation esl sèche, obscure, imperceptible au sens et inconnue à celui même qui y esl élevé : elle lui imprime néanmoins un grand penchant pour la solitude et un ardent désir de demeurer dans le repos, ne pouvant se résoudre à penser à aucun objet particulier et ne voulant pas même s'y appliquer. Si ceux qui éprou\ent ces choses se tenaient dans un grand calme, s'ils ne faisaient nul cas des opérations intérieures et «les actions extérieures auxquelles leur industrie et leurs discours pourraient contribuer, s'ils s'abandonnaient à la conduite de Dieu sans se mettre en peine d'agir, s'ils recevaient ses dons spirituels avec tranquillité , s'ils ('écoutaient dans le fond de leur âme avec une allenlion pleine d'amour, aussilôl qu'ils seraient parvenus à cette sainte oisiveté et à l'entier oubli des choses créées, ils seraient rassasiés de celte nourrilure intérieure, la plus délicate et la plus douce qu'on se puisse représenter. L'âme doit se garder néanmoins de la rechercher avec empressement; alors elle ne la goûterait pas ; il faut la prendre dans le repos el dans une espèce d'inaction, afin qu'elle produise son effet. On peut dire enfin que cette nourriture est semblable à l'air qui s'échappe, quand on serre la main pour le retenir et qui demeure sur la main, quand on la tient ouverte et sans mouvement. De même, lor>qu'on s'efforce de prendre cet aliment, il fuit, et lorsqu'on lui ouvre la bouche du cœur et qu'on l'attend paisiblement, il y entre et le fortifie; on peut entendre dans ce sens ces paroles du Cantique : Détournez cas yeux de dessus moi, dit l'épouse sacrée à son époux, parce qu'ils m'ont fait envoler [Cant., VI, 4); car Dieu met l'âme dans une telle disposition et la mène par des roules si diflerenles que, si elle voulait opérer d'elle-même suivant sa capacité, elle empêcherait plutôt qu'elle n'aiderait l'opération de Dieu en elle.
La raison est parce qu'en ce degré de contemplation, où l'âme quitte les raisonnements de ceux qui avancent dans la vie spirituelle, c'est Dieu qui opère en elle de telle manière, qu'il semble lier ses puissances intérieures et arrêter leur activité, ne laissant ni soutien à l'entendement, ni douceur à la volonté, ni espèces de discours à la mémoire. Car tout ce qu'elle peut faire d'elle-même en ce temps-là n'est bon qu'à troubler sa paix intérieure, et qu'à faire obstacle à l'œuvre que Dieu fait dans l'esprit, pendant que le sens expérimente de grandes aridités. Laquelle opération, étant loute spirituelle et trèsdéiicale, produit un effet paisible, délicat, dégagé de ces premières tendresses qui étaient si sensibles. Et c'est là sans doute celle Iranquillilé dont parle le prophète Da> id : Le Seigneur, dit-il, annoncera la paix à sait peuple {Psalm. LXXX1V , 9), c'esl-à-dire à l'âme, afin qu'elle soit spirituelle. C'est de là que nous tirerons...
La troisième marque, qui consiste -en ce que l'âme ne peut plus, quelque effort qu'elle fasse, ni méditer, ni discourir, en se servant, comme auparavant, de l'imagination pour s'exciter et s'émouvoir. Car Dieu commence alors de se communiquer à l'âme, non par le sens et par les raisonnements, mais par l'esprit tout pur et sans discours, et par une contemplation, à laquelle les sens intérieurs el extérieurs de la partie inférieure ne peuvent atteindre. C'est pourquoi l'imagination et la fantaisie n'ont plus rien pour s'appuyer, el ne peuvent ui donner commencement à la méditation, ni la continuer, si elle est commencée, ni contribuer en aucune façon à la faire.
Il faut remarquer sur ce sijel que cet empêchement des puissances de l'âme, et ce peu de satisfaction qu'elles ont en cet étal, ne sont nullement l'effet d'aucune humeur déréglée. S'ils en étaient l'effet, après que celle humeur, qui est naturellement changeante, serait consumée,
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