CHAPITRE DIXIÈME
De la manière de se comporter en celte nuit obscure.
Pendant que ces aridités assiègent l'âme, et que cette nuit l'obscurcit, Dieu la f;iil passer de la voie du sens à la voie de l'esprit ; c'est-à-dire, de la méditation à la contemplation, où elle ne peut ni opérer d'ellemême, ni discourir. En ce temps-là les personnes spirituelles sont fort inquiétées; car elles craignent de s'égarer en ce chemin, d'avoir perdu tous les biens spirituels qu'elles croyaient avoir acquis, et d'être abandonnées de Dieu, puisqu'elles ne reçoivent ni soutien ni douceur dans la vie intérieure. Alors elles se fatiguent sans cesse l'imagination et l'esprit pour rentrer dans les goûts sensibles et dans les raisonnements où elles étaient auparavant, se persuadant que sans cela elles ne font rien et perdent le temps. Tous ces efforts néanmoins sont d'autant plus fâcheux à l'âme, qu'elle sent plus de résistance à reprendre ce premier travail, et qu'elle a plus de penchant et plus d'attrait à demeurer dans le repos de la contemplation.
Maïs tandis que ces gens-là se retirent de cette sainte oisiveté, ils ne gagnent rien par leur application laborieuse. Ils occupent bien leur esprit à produire des actes, mais ils perdent la tranquillité intérieure dont ils jouissaient auparavant. C'est pourquoi on les peut comparer à un homme qui recommence à faire l'ouvrage qu'il avait achevé, ou à celui qui rentre en la ville dont il était sorti, ou à celui qui laisse aller la proie qu'il avait prise pour courir après et la reprendre. Comme les soins de ceux-ci sont inutiles, parce qu'il ne leur en revient aucun profit, de même les efforts de ceux-là sont vains, parce qu'il ne leur sert de rien de chercher autre chose que ce qu'ils ont, ni de retourner à leur premier état. Au contraire, s'ils n'ont point alors de directeur qui comprenne parfaitement leur intérieur, et qui les conduise avec beaucoup de prudence, ils reculent au lieu d'avancer; ils quittent le droit