‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 296 sur 448 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Des biens que la nuit du sens apporte à l'âme.

La nuit ou la purgalie.n des sens procure de si grands biens à l'âme, quoiqu'elle ne le croie pas, que comme Abraham fit un grand festin lorsqueson fils Isaac fut sevré, de même on se réjouit dans le ciel lorsque Dieu sèvre l'âme, lui ôte les langes de son enfance, et la fait marcher d'e'le-niémc. Il la prive du lait qui la nourrissait, il lui donne du pain dur, du pain des forts ; pain propre à soutenir l'esprit, quand il est v iile des tendresses et des goûts du sens, dans ses aridités et dans ses ténèbres; pain enfin qui n'est autre chose que la contemplation infuse. Et c'est là le principal bien que l'âme reçoit alors, et qui est la source de ses autres biens.

Le premier desquels est la connaissance d'elle-même et de sa misère. Car les grâces et les faveurs que Dieu lui accorde sont enveloppées, confondues et obscurcies dans celte connaissance ; en sorte que l'âme ne les découvre pas distinctement, et n'en peut avoir de complaisance. De plus, ses aridités, la privation des douceurs abondantes qui remplissaient auparavant ces puissances, et la difficulté qu'elle sent à faire le bien, l'obligent à connaître et à confesser sa bassesse et sa misère , qu'elle n'apercevait pas tandis qu'elle jouissait des délices et des consolations intérieures de l'oraison. Nous avons dans l'Exode une excellente figure de cette vérité [Exod., III, 9). Dieu voulant humilier les Israélites et les porter à se connaître eux-mêmes, il leur commanda de quitter les beaux habits dont ils se paraient les jours de fêles, et de prendre les habits communs des artisans, afin que la grossièreté et la bassesse de ces vêtements leur fissent concevoir de quelle manière ils méritaient que Dieu les traitât. 1! en usa ainsi, parce que comme la recherche et la beauté de leurs habits leur inspiraient de la vanité et de l'estime d'eux-mêmes, ainsi la pauvreté et la laideur de leurs vêlements leur donnaient de l'humilité et du mépris d'eux-mêmes. Ce qui nous apprend que l'âme reconnaît la vérité qu'elle ne voyait pas. Car lorsqu'elle est parée des dons de Dieu comme d'un habit de fête, lorsqu'elle est remplie de douceurs et soutenue de grâces sensibles . lorsqu'elle croit rendre quelque service et quelque honneur à Dieu, elle est contente d'elle-même et se plaît en ses avantages. 11 est vrai qu'elle ne s'exprime pas de la sorte là-dessus, et qu'elle ne semble pas avoir ces sentiments; mais la satisfaction qu'elle prend en douces communications de Dieu les explique assez clairement. Néanmoins, lorsqu'elle est couverte, pour parler ainsi, des habits de l'affliction, de l'aridité, du délaissement ; lorsque les lumières qui l'écîairaient sont éteintes, elle reçoit l'entière connaissance d'elle-même, elle ne s'estime plus rien, elle n'est plus contente d'elle-même, elle est enfin convaincue que d'elle-même elle ne peut rien faire.

Dieu cependant estime plus et aime mieux la peine qu'elle souffre, en se persuadant qu'elle ne sert pas saintement son Créateur, que toutes les œuvres qu'elle faisait, et toutes les douceurs qui se répandaient dans son coeur, quoiqu'elles parussent très-sublimes. La raison est parce que ces richesses spirituelles lui donnaient occasion de tomber eu plusieurs imperfections. Au contraire, elle recueille de grands fruits de la connaissance d'elle-même el de ses sécheresses. Elle ap-

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