IV
La compassion que j'ai de ceux qui, se trouvant en cet état, ne reçoivent pas comme il faut ces sacrées touches et ces divines onctions du Saint-Esprit, et qui perdent ensuite tous les fruits qu'ils en tireraient, m'engage à leur donner quelques avis salutaires pour les garantir de ces pertes considérables. Ils doivent donc savoir en premier lieu que l'âme qui cherche Dieu en vérité est recherchée de Dieu avec ardeur ; et que si l'âme brûlée des flammes de l'amour de Dieu lui envoie ses désirs comme l'odeur agréable de lu myrrhe et de l'encens qui s'exhalent enfumée (Cant., 111,6), Dieu lui envoie aussi l'odeur de ses parfums, laquelle l'attire et la fait courir après lui. Ces parfums sont lesr inspirations et les touches divines qui sont toujours fondées et réglées sur les motifs, lesquels portent l'âme à garder parfaitement les commandements du Seigneur et les maximes de la foi. Car c'est par cette observation fidèle que l'âme s'approche de plus en plus de son Créateur.
C'est pourquoi l'âme se doit bien persuader que quand Dieu répand sur elle ses grâces, représentées par ses parfums et par ses onctions, il a l'intention de la préparer à des dons plus sublimes et plus conformes à ses desseins, afin de lui donner les dispositions nécessaires pour s'unir avec toutes ses puissances à lui, et pour se transformer en lui d'une manière plus excellente. Lors donc qu'elle s'aperçoit que c'est Dieu qui agit principalement , et qui la conduit au terme où elle ne peut aller, c'est-à-dire aux choses surnaturelles qui lui sont inconnues , elle doit se garder avec tout le soin possible de lui faire aucun obstacle dans Je chemin par lequel il la mène , et qui n'est autre que l'accomplissement des préceptes divins et des articles de la foi. Or clic lui opposerait un empêchement, si elle s'abandonnait à la conduite d'un aveugle. Sur quoi on remarquera qu'il y a trois sortes d'aveugles qui peuvent l'écarter du droit chemin, le directeur spirituel , le malin esprit et l'âme.
Quant au premier, il est nécessaire à l'âme d'examiner scrup nise— ment entre les mains de qui elle se met , puisque le fils est tel que le père, et le disciple tel que le maître. A peine trouvera-t-elle un homme qui ait les qualités requises pour la diriger dans ses opérations les plus sublimes, ni même dans les moins élevées. Car il doit être d'une sagesse, d'une discrétion et d'une expérience consommée en ces matières. Parce qu'encore que la doctrine soit un fondement nécessaire pour soutenir la direction des âmes, toutefois si le directeur n'a pas l'usage de ces choses, il ne saura pas comment il faut gouverner l'âme sur qui Dieu verse ses grâces extraordinaires; il lui nuira même beaucoup. En effet, ceux qui ne connaissent point par leur propre expérience les voies spirituelles, retirent les âmes qu'ils dirigent de ces onctions délicates, par lesquelles le Saint-Esprit les dispose à l'union divine, d'autant qu'ils les obligent à suivre les méthodes communes qu'ils ont prises dans les livres spirituels, et qui ne sont propres qu'à former les novices dans la vie intérieure. Si bien que comme leur science se borne uniquement à ceux qui commencent, ils ne veulent pas permettre à leurs disciples de s'élever au-dessus de leurs principes, »i des raison.
LA VIVE FLAMME DE L AMOUR
nements et des opérations de l'imagination et de l'esprit dans l'oraison mentale, quoique Dieu les appelle à une contemplation olus éminente.
Mais, afin que cette vérité «oit plus évidente, on considérera que le propre des commençants est de s'appliquer à la méditation des choses célestes, de se servir du discours pour comprendre les mystères divins et pour s'en convaincre; de produire de leur fonds , avec la grâce de Dieu, beaucoup d'affections et d'actes intérieurs ; d'allumer en leur cœur un feu et une ferveur sensibles qui soutiennent leur esprit , leur volonté, leur sens, leur imagination, et qui les accoutument à s'attacher au bien par les douceurs spirituelles , lesquelles les détachent des plaisirs sensuels.
Mais après qu'ils se sont exercés quelque temps en ce genre d'oraison. Dieu les introduit dans les secrets de cette contemplation , surtout les personnes qui se sont consacrées à son service dans la sainte religion ; parce qu'ayant renoncé au monde , elles ont mieux disposé leur cœur et leur esprit à ces faveurs nouvelles. 11 est donc convenable à l'âme de passer alors de la méditation à la contemplation, c'est-à-dire d'abandonner le discours, les goûts sensibles et tous les secours de l'imagination et du sens, et de supporter avec courage et avec patience la privation de ces choses, pour demeurer dans les sécheresses, dans les aridités, dans les ennuis et dans les dégoûts. La raison est parce que toutes ces opérations intérieures se font dans la pointe de l'esprit , qui n'est plus assujetti en cet état au concours des sens corporels.
Alors Dieu est l'agent principal, et communique à l'âme, par infusion surnaturelle, la connaissance et l'amour de lui-même dans un éminent degré. Lame reçoit tous ces biens spirituels, sans produire de son fonds d'autres actes que son consentement.
De la vient qu'il faut tenir sur elle une conduite fort différente de la première. Elle ne doit plus ni prendre des sujets d'oraison , ni méditer ; car elle ne peut plus faire ni l'un ni l'autre. Bien loin du goût et de la dévotion sensible, elle doit les rejeter ; car si elle s'efforçait do se les procurer par ses actes et par son application violente , elle tomberait dans la sécheresse et dans l'inquiétude , et elle se priverait des biens spirituels que Dieu verse secrètement en son esprit, avec une paix et un repos très-agréables. Il n'est donc pas à propos en ce temps-là de l'obliger à se servir de considérations , de raisonnements , d'actes formels, ni de chercher avec empressement les goûts et les consolations sensibles. Qui conduirait l'âme de la sorte, il s'opposerait à l'opération de Dieu, lequel fait couler dans l'âme imperceptiblement et sans bruit les connaissances surnaturelles et l'amour divin, sans diviser et sans distinguer les actes, sans les développer , sans les exprimer formellement et sans les multiplier. H arrive néanmoins quelquefois qu'il l'excite à produire quelques actes distinctement; ce qui se lait en fort peu de temps. Mais l'âme doit alors faire seulement attention à Dieu avec amour; elle ne doit point produire d'autres actes que ceux que Dieu lui inspire actuellement; elle doit enfin se comporter d'une manière passive, eu recevant ce que Dieu lui donne et en ne tâchant point d'agir d'elle-même suivant ses mouvements particuliers. Elle doit regarder Dieu avec un amour appliqué, comme on tient les yeux fixés avec affection sur l'objet qu'on aime tendrement. Dieu lui donne ses biens avec une connaissance simple et un amour sincère; l'âme doit les accepter avec une connaissance aussi simple cl un amour aussi sincère , afin que d'une part et de l'autre la connaissance réponde à la connais»
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