SIXIÈME CANTIQUE. C
et leur réponse lui rend, dit saint Augustin, un témoignage invincible dus perfections divines. On y rapporte brièvement que Dieu, qui est infiniment bon et infiniment grand, a tiré du néant en un moment toutes les créatures; qu'il leur a imprime quelques vestiges de ses grandeurs; qu'il les a enrichies de ses dons et des qualités qui leur étaient nécessaires; qu'il les a réglées entre elles d'une manière admirable; qu'il a établi une dépendance inviolable les unes des autres, pour entretenir leur union mutuelle. Sa sagesse, qui est le Verbe éternel, a conduit ce grand ouvrage, et sa puissance l'a exécuté. Elle dit donc :
En ré] andant mille grâces.
Elle signifie, par ces (/races, le nombre presque infini des créatures; elle appelle ses bienfaits grâces, parce qu'il en a rempli et orné tout l'univers
Il a passé à la liàte par ces forêts.
Passer à la hâte par les forêts ne marque autre chose, à l'égard de Dieu, que la création des éléments. L'âme leur donne le nom de forêts, et dit que Dieu, en y passant ou en les créant, a répandu sur eux mille grâces, parce qu'il les a embellis de toutes les beautés des créatures. Il y a ajouté la vertu de produire, pour coopérer à leur production et à leur conservation. Elle assure que Dieu n'a fait que passer, d'autant que les choses créées ne sont que les traces de ses pieds, lesquelles nous découvrent sa grandeur, sa puissance, sa sagesse et ses autres perfections. Ce passage s'est fait avec beaucoup de vitesse, parce que les créatures ne sont qu'un très-petit ouvrage de Dieu, et qu'il les a produites en un instant et comme en passant. Les mystères de l'incarnation du Verbe, de la foi chrétienne, et les autres, sont ses plus grands et ses plus excellents ouvrages : il les a accomplis avec plus de soin et avec de plus évidentes marques de sa ouissance.
Et en les regardant Des.i seule figure, Il les a laissées revêtues de sa beauté.
Le Fils de Dieu est, selon le langage de saint Paul, la splendeur de sa ytoire el la figure de sa substance [Hebr., I, 3 . Dieu a regardé par son Fils toutes les choses qu'il a faites ; il leur a donné par lui l'être, la nature, les qualités naturelles qui les rendent parfaites, comme Moïse le rapporte dans la Genèse : Dieu vit toutes les créatures qu'il avait faites, et elles étaient très-bonnes et ti'ès-accomplies (Gènes., I, 31 .
11 leur a communiqué aussi par sou Fils l'être surnaturel, lorsqu'il a gravé le caractère de son image dans l'homme, lequel il a élevé jusqu'à sa ressemblance; car toutes les créatures étant renfermées dans l'homme, partagent avec lui cet honneur. C'est pourquoi Jésus-Christ di! que, lorsqu'il sera élevé de terre, il attirera toutes choses à lui (Joan., XII, 32). De sorte que Dieu le Père a revêtu de gloire toutes les créatures dans le mystère de l'incarnation et de la résurrection de son Fils.
L'âme connaît aussi, dans le feu et dans les lumières de sa contemplation, l'abondance des richesses et des embellissements dont Dieu a favorisé les créatures, et elle voit clairement que tous ces biens coulent des trésors infinis et des beautés surnaturelles du Fils de Dieu. Elle sait encore que c'est en sa considération que Dieu ouvre sa main, comme parle le Prophète, et qu'il verse ses bénédictions sur tous les animaux (Psal. CXLIV, 16). L'âme ainsi blessée d'amour par les traits que la beauté infinie de son Epoux a imprimés sur les créatures, et consumée du désir d'en obtenir la vue et la jouissance, elle chante le cantique suivant.
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EXPLICATION DES CANTIQUES SPIRITUELS
SIXIEME CANTIQUE
Ay qui en podra sanar me !
Acaba de enlreyarte ya de vero,
Nu quieras cmbiarme
De ov mas ya mensagero,
Que no saben dezirme loque quiero.
Hêtas ! qui me pourra guérir ?
Ah ! donnez-vous véritablement tout à moi;
Ne m'envoyez plus
D'ici en avant des messagers.
Qui ne me peuvent dire ce que je souhaite.
La connaissance que les créatures ont donnée à l'âme des perfections de Dieu, a augmenté son amour et la douleur qu'elle sent de son absence; mais, comme elle est persuadée qu'elle ne peut trouver aucun remède à ses langueurs qu'en sa présence et qu'en sa vue, elle le prie instamment, en ce cantique, de les lui accorder. Et parce que la connaissance qu'elle tire des créatures ne la peut pas contenter, elle le conjure de se montrer lui-même à elle , et de la consumer de son amour. Elle s'écrie donc :
Hélas! qui me pourra guérir?
Ali! donnez-vous véritablement tout à moi.
Comme si elle disait: Dans toutes les voluptés du monde, dans tous les plaisirs des sens, dans toutes les douceurs de l'esprit , il n'y a rien qui puisse me guérir ni me satisfaire. C'est pourquoi je vous prie de vous donner tout à moi en vérité et sans nul déguisement. La raison de celte demande est, parce que l'âme qui est touchée d'un amour sincère et violent, ne peut recevoir aucune satisfaction que de la possession de Dieu. Les créatures ne la rassasient pas, au contraire, elles enflamment le désir qui la brûle de le voir tel qu'il est en lui-même. Si bien que toutes les connaissances que son bien-aimé lui donne, et toutes les communications qu'il lui fait, irritent plutôt sa faim spirituelle qu'elles ne l'apaisent. Ce sont des miettes de pain qu'on donne à un famélique, et qui ne tout qu'aiguiser son appétit. Ne pouvant donc souffrir de si vils commerces des créatures, elle presse son Dieu de se donner tout à elle.
AU! donnez-vous véritablement tout à moi.
En effet, quelque grande connaissance que nous ayons de Dieu en cette vie, elle n'est après tout ni entière, ni parfaite ; elle n'est connaissance qu'en partie, elle est très-éloignéede toutes les grandeurs de son objet. L'âme ue pouvant s'arrêter aux faibles lumières qui l'éclairent sur ce sujet, demande une véritable connaissance delà nature divine; et parlant à son Epoux :Ne m'envoyez plus, je vous prie, dit-elle, des messagers pour m'instruire de vos grandeurs : ne me donnez plus de ces connaissances et de ces sentiments qui ont si peu de rapport et de proportion avec votre essence et avec mes désirs. Vous savez, mon Epoux, que vos messagers aigrissent davantage ma douleur, parce que je ne soupire qu'après votre présence et voire possession. Us ne font que renouveler mes plaies, et que nie faire comprendre que vous tarderez longtemps à venir. 11 est vrai que ces légères connaissances me consolaient autrefois ; mais présentement là violence de mon amour m'emporte plus loin: vous pouvez seul l'arrêter; donnez-vous tout à moi ; ne vous communiquez plus par de faibles écoulements, ne vous montrez plus par des ouvertures fort étroites , faites-vous voir à découvert et sans voile; ne vous servez plus des créatures; donnez-vous immédiatement vous-mêmes sans milieu. Car il semble quelquefois que dans les saintes visites que vous me faites, vous vouliez m'enrichir du précieux trésor de votre possession ; mais lorsque je me réfléchis en moi-même.
SEPTIÈME CANTIQUE, ^"'
je me trouve vide parce que vous vons cachez aussitôt : donnezvous tout de bon à moi, aGn que je vous possède tout entier, et que vous n'agissiez plus à l'avenir avec moi par vos messagers, Qui ne peuvent me dire ce que je souhaite. Je désire de vous posséder tout entier; mais ils ne sauraient me dire tout ce que vous êtes en vous-même. Nulle créature sur la terre ou dans le ciel ne peut me donner la connaissance que je souhaite avoir de votre essence et de vos perfections. Venez donc vous-même, ou attirezmoi vers vous, pour me remplir de vos véritables lumières.
S/tj
SEPTIEME CANTIQUE
Y lodos quantos yagan
De lime van mil gracias referiendo
1 lodas mas me llagan,
ï dexame muriendo
Un no se que, que
Queda balbuciendo.
Et toits autant qu'ils sont qui s'appliquent à vous connaître, Me parlait de mille grâces qui viennent de vous ;
Mais alors ils me blessent davantage, ,
El me laissera toute mourante; Ils disent je ne sais quoi en bégayant, Hais ils ne s'expliquent pas clairement.
L'âme a dit, dans le cantique précédent, qu'elle était blessée et languissante de l'amour de son Epoux, à cause de la connaissance que les créatures qui sont privées de raison lui en ont donnée. Elle dit eu celui-ci qu'elle a reçu de plus profondes plaies d'amour, à cause des lumières plus sublimes dont les anges et les hommes l'ont éclairée. Elle ajoute qu'elle meurt d'amour, à cause de l'immensité admirable de Dieu, laquelle elle commence à entrevoir, quoiqu'elle ne la découvre pas tout entière. Elle exprime cette grandeur infinie par ce mot, je ne sais quoi, parce qu'on ne peut l'expliquer.
Le premier coup de l'amour est une légère blessure, parce que les créatures qui sont les moindres ouvrages de Dieu la lui ont faite : l'Epouse l'appelle dans les cantiques une langueur : Je vous conjure, filles de Jérusalem, de dire à mon bien-aimé, si vous le trouiez, que je suis toute languissante d'amour (Cant., V, 8).
Le second effet de l'amour est une plaie plus profonde et de plus longue durée. L'incarnation du Verbe, les mystères de la foi , toutes les œuvres surnaturelles de Dieu en sont la cause, parce qu'elles nous prouvent plus fortement l'amour de Dieu pour les hommes, et nous excitent davantage à l'aimer. L'Epoux sacré en parle de cette sorte : Un seul regard de vos yeux, mon Epouse , et un seul cheveu de votre cou m'ont [ail une profonde plaie dans le cœur [Cant. IV, 9). L'œil signifie en cet endroit la créance de l'incarnation du Verbe, et le cheveu représente l'amour que ce mystère doit allumer en nos cœurs.
La troisième maladie causée par l'amour est une espèce de mort ; car l'âme vit en mourant jusqu'à ce que, toute percée des traits de l'amour, elle soit transformée en amour, pour ne vivre que d'amour. Cette mort d'amour arrive à l'âme par le moyen d'une connaissance de Dieu trèsélevée; et c'est là ce je ne sais quoi, que les créatures ne disent qu'en bégayant. Ce mouvement qui touche si fort la volonté n'est ni long ni continuel ; car s'il ne se disposait pas promptement, sa violence séparerait bientôt l'âme de son corps. Ainsi, la grandeur de son amour la fait mourir; et en vérité elle meurt de ce qu'elle ne meurt pas effectivement par les efforts de l'amour. On l'appelle un amour impatient, tel qu'était celui de Rachel , qui était si transportée du désir d'avoir une postérité , s. th. m. 43
t>78 EXPLICATION »E9 CANTIQUES SPIRITUELS.
qu'elle disait à Jacob : Donnez-moi des enfants, ou je mourrai (Cènes., XXX, 1). Et Job: put me fera, disait-il, celte ijrùer ; que celui qui a commence achève de me mettre en cendres (Job, VI, 8, 9)?
L'âme publie en ce cantique, que les créatures raisonnables lui ont l'ait cette plaie profonde, et lui ont causé cette mort. Elle marque la plaie, quand elle dit qu'on lui a découvert mille perfections de son bienaimé dans les mystères de la religion chrétienne. Elle exprime la mort, lorsqu'elle ajoute que le sentiment et la connaissance de la divinité, et toutes les choses qu'on lui eu dit, ne sont que des bégaiements. Elle continue donc de cette manière :
Et tous autant qu'ils son; qui s'appliquent à vous connaître.
Elle parle des anges et des hommes, qui seuls entre les créatures s'appliquent à Dieu; les uns dans le ciel, les autres sur la terre; les premiers en le voyant et en le possédant, les derniers en l'aimant et en le désirant. Et comme l'âme connaît plus distinctement Dieu par les créaturcs raisonnables que par les autres, soit parce qu'elles sont plus nobles, soit parce que les anges l'enseignent intérieurement par leurs inspirations, et les hommes l'instruisent extérieurement par les vérités de l'Ecriture, elle dit à Dieu :
Ils me parlent de mille grâces qui vienucut de vous.
Ils me rapportent mille choses merveilleuses de la grâce et de la miséricorde que vous avez fait paraître dans l'incarnation et dans la foi; ils ne cesseut de m'en instruire, car plus ils en disent, plus ils en out à dire.
Mais ils nie blessent davantage.
Car tout ce que les anges m'inspirent, et tout ce que les hommes m'apprennent, m'attire davantage à votre amour, et me fait des plaies plus profondes.
Ils me laissent toute mourante; llsilisent je ne sais quoi eh bégayant, Mais ils ne l'expliquent pas clairement.
Ce qu'elle nomme je ne sais quoi, est cette grandeur infinie de Dieu dont elle connaît déjà quelque chose; mais il en reste infiniment plus à connaître, et ce qui reste est absolument ineffable : de sorte, dit-elle que je ne sais pas bien ce qui reste; mais j'en sais assez pour être blés, sée de votre amour, et pour en mourir. En effet, Dieu élève quelquefois les âmes les plus avancées en la vertu à des lumières si sublimes, que toute sa grandeur et toute sa majesté leur paraît comme à découvert. Mais en même temps elles sont convaincues qu'il en reste infiniment plus à découvrir. El cette connaissance même qu'elles ont de leur ignorance est si élevée, que c'est un grand don de l'obtenir de sa divine bonté. Car comme dans le ciel les bienheureux qui voient Dieu plus clairement, connaissent aussi plus distinctement qu'il en reste plus à connaître ; de même sur la terre les âmes les plus pénétrées de la connaissance des perfections de Dieu , connaissent mieux que les moins éclairées qu'il y a une infinité de graudeurs à comprendre en sa nature et en son esseuce.
Je crois bien que ceux qui n'auront pas l'expérience de ces choses , ne les concevront pas facilement ; cela est réservé aux âmes qui les ont expérimentées en elles-mêmes. Cependant comme les créatures ne peuvent expliquer nettement à lame ce qu'elle désire en ce sujet, elle se plaint de leur bégaiement, et s'adresse dans le cantique qui suit, à sa propre vie, et lui parle de la sorte.
ES
HUITIEME tï NEUVIEME CÀMlUtits.
HUITIEME CANTIQUE
lias oomo persévéras, 0 \ ida, no viviendo donde vives, Y uaziendo porque mueras, Las (léchas que recibes, De lo que del atnauo en li coucibes?
Mais comment subsistez-vous.
0 vie, ne rivant pas ou vous vivez.
Puisque les traits qui vous viennent des choses que vous connaissez en voire
[bien-aimé, vous donnent la mort ?
L'épouse souffrant de continuelles défaillances, et ne pouvant néanmoins mourir pour posséder l'objet de son amour, se plaint de la longueur de sa vie mortelle qui retarde la jouissance de sa vie spirituelle. C'est pourquoi elle exagère beaucoup ses douleurs, et elle parle à sa propre vie de cette manière : O vie 1 comment pouvez-vous demeurer si longtemps en ce corps, puisque vous m'êtes plutôt une mort et une privation de celte véritable vie, dont je jouirais par la transformation de moi-même en l'amour? Encore un coup, comment pouvez-vous subsister, puisque je reçois des plaies mortelles de l'amour de mon bien-aimé?
Mais comment subsistez-vous,
O vie, ne vivant pas où vous vivez?
Pour entendre ces deux vers, il faut se souvenir que l'âme vit plus dans l'objet de son amour que dans son propre corps. Car elle ne reçoit pas sa vie du corps, mais le corps la reçoit d'elle. Au contraire, elle vit dans l'objet qu'elle aime, parce que son amour la transporte touie en lui. Toutefois elle a encore une vie naturelle en Dieu , comme l'Apôtre nous l'enseigne : Car c'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous avons l'être Act., XVII, 28).
Or comme l'âme voit que la vie du corps la prive de sa vie naturelle en Dieu, et de sa vie spirituelle eu l'amour de son Epoux , elle fait de grandes plaintes de sa demeure sur la terre ; elle gémit d'être combattue par deux adversaires opposés l'un à l'autre; elle demande à son âme comment elle peut vivre, en ne vivant pas là où elle vit par les mouvement de son amour.
Puisque les traits qui vous viennent des choses que vous connaissez en votre bien-
[ainié, vous donnent la mort.
Puisque vous persistez, dit-elle à son âme, dans le corps où vous n'avez pas votre véritable vie, comment vous y attachez-vous encore, vu que les traits et les coups de l'amour qui vous blesse le cœur mortellement, suffisent pour vous donner la mort. Elle ajoute : Que ces traits viennent des choses qu'elle connaît en son bien-aimé!
La connaissance que vous avez de sa beauté, de sa grandeur, de sa sagesse, de toules ses perfections, est capable de vous faire mourir en vous enflammant d'amour.
NEUVIEME CANTIQUE
Porque pues has Ilagado Aqueste coraçon no le sanaste?
Y" pues me le bas rabado, Porque assi le dexaste, Y no tomas el robo que robaste?
Pourquoi donc nvez-vous blessé ce cœur,
El pourquoi ne l'avez-vàm pas guéri ?
El puisque vous Cuvez dérobé,
Pourquoi l'avez-vous luissc?
Pourquoi ne prenez-vous pas la proie que vous avez faite ?
L'épouse, redoublant les plaintes que sa douleur lui inspire, parle une seconde fois à son époux. Car l'amour dont son âme est enflant-
EXPLICATION DES CANTIQUES SPIRITUELS
mée, est impatient et ne se donne nul repos. Il propose avec inquiétude tous ses désirs, jusqu'à ce qu'il trouve quelques remèdes à ses peines. Mais parce qu'elle est blessée, qu'elle est seule, qu'elle n'a ni médicament ni médecin, que c'est son bien-aimé qui l'a blessée, elle lui demande pourquoi il ne guérit pas son cœur par sa présence, comme il l'a blessé par la connaissance et l'amour de ses grandeurs ; pourquoi il n'emporte pas son eœur pour se l'unir à lui-même par une parfaite transformation d'amour, comme il l'a déjà dérobé en le gagnant par les charmes de son amour, et en lui ôtantle pouvoir de disposer de soi-même?
Pourquoi donc avez-vous blessé ce aeur,
Et pourquoi ne l'avez-vous pas guéri?
L'épouse ne se plaint pas de ses blessures ; car pais celui qui aime a des plaies, plus il est content. Mais elle fait ses plaintes de ce que lui ayant blessé le cœur , il ne le guérit pas en le privant de celte vie, parce que les plaies de l'amour sont si agréables , que la seule mort est capable de satisfaire le cœur. Puisque vous êtes la cause de mes blessures par les flèches de l'amour, pourquoi n'êtes-vous pas l'auteur de ma guérison par la mort que l'amour me procurera? Car mon eœur, que votre absence remplit de mille douleurs, sera comblé de mille plaisirs que votre présence lui fera goûter dans la gloire.
Et puisque vous l'avez dérobé, Pourquoi l'avez-vous laissé?
Dérober, c'est ôter la possession d'une chose à son maître légitime, et en usurper injustement la jouissance. L'âme se plaint de ce que son bien-aimé n'agit pas tout à fait de la sorte avec elle. Car iJ est vrai qu'il lui a dérobé le cœur en la dépouillant de sa possession; mais il
*<* ne prend pas ce cœur pour lui-même, comme le voleur emporte son larcin. Il le laisse, il l'abandonne, il ne lui ravit pas la vie comme l'âme le souhaite. Ce cœur est bien hors de l'âme, parce qu'il est tout
[r - dans l'objet de son amour; mais l'âme voudrait avoir perdu cette vie
j* y mortelle, pour ne vivre que d'une vie d'amour en Dieu.
Néanmoins l'avantage qu'elle tire du transport de son cœur en son bien-aimé, c'est qu'elle aime Dieu purement, puisque son cœur n'est plus à elle, mais il est tout à lui. Elle peut être aussi très-certaine
%<fy qu'elle aime Dieu, puisque c'est Dieu qui tient son cœur attaché à lui, £5 et éloigné de tout autre objet. Elle peut enfin juger par-là si l'époux lui a dérobé le cœur; car si cela est, elle sentira les agitations de son amour, qui la porte sans cesse à chercher son bien-aimé. La raison est, parce que le cœur de l'homme est tellement fait, qu'il ne peut être tranquille sans avoir la jouissance de quelque objet. Lorsqu'il en aime quelqu'un et qu'il ne le possède pas, il ne se possède pas aussi luimême, et il est toujours inquiet, jusqu'à ce qu'il possède ce qu'il désire. Il est alors semblable à un vase qui attend qu'on le remplisse, à un famélique qui cherche de quoi manger, à un malade qui soupire après la santé, à un homme qui est suspendu en l'air et qui n'a rien pour s'appuyer. Voilà l'état du cœur de celui qui aime Dieu ardemment; et comme l'âme en aune expérience sensible, elle dit à son époux : Pourquoi avez-vous laissé mon cœur ainsi vide, pressé de faim, dépourvu de toutes choses, couvert de blessures, languissant d'amour, suspendu en l'air et sans appui?
Pourquoi ne prenez-vous pas la proie que vous avei faite Afin que vous le remplissiez, que vous le rassasiiez, qne vous le teniez auprès de vous, que vous le guérissiez, qu'il demeure en vous, et qu'il y trouve son repos. Celui qui aime ne peut s'empêcher de souhaiter la récompense de son amour, qui l'engage à servir son bien-aimé. Mais cette récompense n'est autre chose que l'accroissement de son
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DIXIÈME CANTIQUE
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amour jusqu'à sa dernière perfection. Il ne veut point aussi d'autre salaire qu'an amour réciproque, puisque l'amour seul est le solide prix de l'amour. Le saint homme Job nous donne une jirste idée de cette récompense : Comme l'esclave brûle' des ardeurs du soleil désire l'ombre, et comme le mercenaire attend la fin de son ouvrage, de même les mois m'ont paru vides , les nuits m'ont été très-laborieuses , et je les ai comptées les unes après les autres. Lorsque je vais dormir, je dis : hélas ! quand me lèverai-je? Et lorsque le jour est venu, j'attends le soir avec impatience, et je suis accablé jusqu'à la nuit de chagrins et de douleurs (Job., VII , 2, 3, h). C'est ainsi que l'âme souhaite la fin de son travail pour mériter la possession de son bien-aimé, et la consommation de son amour pour trouver dans le sein de Dieu du rafraîchissement et du repos.
Mais il est nécessaire de remarquer que Job a dit que le mercenaire n'attend pas la fin de son travail, mais la fin de son ouvrage. De même l'ouvrage de l'âme qui aime, est de s'appliquer conlinuellementà l'exercice de l'amour. Elle en attend la fin qui n'est autre chose que la perfection de son amour. Mais elle travaille et elle est en peine comme Job, jusqu'à ce que Dieu ail donné à son amour son achèvement. Les mois lui paraissent vides, les nuits lui sont fâcheuses, jusqu'à ce que Dieu ait contenté son amour par la possession parfaite de luimême. C'est la seule chose que l'âme désire, et qu'elle attend de son époux.
DIXIEME CANTIQUE
Apaga mis enojos,
Pues que ninguno hasta à de baiellos,
Y veante te mis ojos, Pues leres humbre dellos,
Y solo para li quiero tenellos.
Eteignez mes ennuis
Que personne que vous ne peut adoucir ;
Que mes yeux vous voient, i
Puisque vous êtes leur lumière ;
Je ne désire tes avoir que pour vous.
L'âme continue de prier son bien-aimé de mettre fin à ses ennuis, puisqu'aucun autre que lui ne le saurait faire. Mais elle lui demande en même temps la faveur de le voir, parce qu'il est seul la lumière de ses yeux, lesquels elle ne veut occuper qu'à le regarder, sans les jeter sur d'autres objets. Elle lui dit donc :
Eteignez mes ennuis.
Tout ce qui ne s'accommode pis à l'objet que le cœur aime, fatigue l'amant, le tourmente, l'afflige, l'ennuie, parce que ses vœux et ses désirs ne sont pas accomplis. L'âme appelle tout cela chagrins et fâcheries, que rien ne peut adoucir que la possession de son bien-aimé. Ensuite elle le conjure de les éteindre par les douceurs de sa présence; et de lui donner quelque rafraîchissement, comme l'eau froide rafraîchit un homme échauffé. C'est pourquoi elle se sert du mot d'éteindre, pour montrer que le feu de l'amour la brûle.
Que personne que vous ne peut adoucir.
Afin que l'âme persuade plus efficacement à son époux d'écouter sa prière, elle ajoute qu'il est seul capable de la satisfaire et d'étouffer ses ennuis. Aussi Dieu la voyant dénuée de tout autre aide, est toujours prêt à lui donner du secours, à dissiper sa tristesse, et à la consoler d'une manière fort tendre. De là vient que l'âme ne pouvant se contenter que de Dieu, n'est pas en état de subsister sans recevoir quelques-unes de ses visites.
El que mes yeux vous voient.
EXPLICATION DES CANTIQUES SP1RITCELS
C'est-à-dire, je désire de vous voir de mes propres yeux face à face.
Puisque vous êtes leur lumière.
Dieu est la lumière surnaturelle des yeux, do l'âme, qui serait toujours dans les ténèbres sans elle. Mais l'âme l'appelle encore, parla force de son amour, la manière de ses yeux, comme les amants appellent leur lumière les personnes qu'ils aiment, afin de marquer plus \i\ ornent leur amour. C'est la même chose que si elle disait : Puisque je n'ai les yeux éclairés d'aucune lumière qui vienne de la nature ou de l'amour, il faut qu'ils vous voient; car vous êtes en toute façon leur lumière.
Je ne désire les avoir que pour voui.
Pour s'attirer davantage l'amour de son bien-aimé, elle lui déclare sans déguisement, qu'elle ne veut conserver ses yeux que pour le voir. Car comme Dieu prive justement de sa lumière surnaturelle une âme qui attache les yeux de son cœur à quelque objet hors de Dieu, de même il la donne avec justice à l'âme qui ferme les yeux à toutes les créatures pour ne les ouvrir qu'au Créateur.
ONZIEME CANTIQUE
Oescubre tu presencia, ,
Y materne tu vista y uermosura;
Mira que ladolencia
De amor no bien se cur3,
Sino con la presencia y la figura.
Faites voir votre présence, El que votre vue et votre beauté me fassent mourir :
Considérez que la maladie d'amour ne se guérit bien que par la présence et
[par la figure.
L'âme prie Dieu de lui montrer sa beauté, c'est-à-dire, son essence, dont la vue puisse la priver de la vie, en rompant les liens qui la tiennent attachée à son corps. Car tandis qu'elle sera ainsi enchaînée, elle ne pourra ni le voir ni en jouir comme elle désire. Pour obtenir cette grâce, elle lui expose les langueurs et les inquiétudes de son cœur qu'elle souffre constamment pour l'amour de lui, et à qui la seule vision bienheureuse de son essence peut remédier. Faites voir votre présence.
Dieu peut être présent à l'âme en trois manières différentes. La première présence est essentielle. 11 est de cette sorte non-seulement dans les justes, mais aussi dans les pécheurs et dans toutes Tes créatures ; et c'est par cette présence qu'il leur donne l'être et la vie; tellement que s'il cessait d'être ainsi présent, elles tomberaient dans le néant. L'âme en jouit continuellement comme le reste des choses créées.
La seconde présence est spirituelle. Elle dépend de la grâce sanctifiante, puisque c'est par elle que Dieu demeure avec plaisir dans l'âme. Mais elle n'est pas commune à tous les hommes. Ceux qui sont souillés de péchés mortels en sont privés.
La troisième est l'ouvrage de l'amour spirituel. Dieu la donne à plusieurs âmes pour les remplir de ses consolations les plus sensibles. Mais de quelle manière qu'il soit présent, il ne se fait pas voir tel qu'il est; ce privilège n'est pas de celte vie. C'est pourquoi on peut expliquer ce vers de chacune de ces présences. faites voir votre présence.
Mais parce qu'il est conslanl que Dieu est toujours présent de la première façon, l'âme le prie de lui faire voir sa présence, soit naturelle, soil spirituelle, soil affectueuse, de telle sorte néanmoins qu'cll
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ONZIÈME CANTIQUE
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puisse le voir en son essence et en sa beauté ; afin que comme il lui donne l'êlre naturel par sa présence essentielle, et comme il la sanctifie par sa présence spirituelle, de même il la glorifie dans le Ciel par sa présence glorieuse.
Cependant l'âme, toute ardente d'amour, demande sa présence amoureuse dont elle a joui autrefois, et qui était si excellente et si relevée au-drssus de la nature, que l'âme y entrevoyait un bien immense d'où sortaient de faibles rayons de la beauté divine, lesquels rejaillissaient sur elle. L'effet que celte présence faisait en elle , consistait à lui inspirer de si violents désirs de ce bien caché, qu'elle en tombait en défaillance. Ce qui s'accorde avec ces sentiments du Prophète : Mon âme désire si ardemment les tabernacles éternels du Seigneur, qu'elle en sèche, qu'elle en pâme [Psal. LXXXIII, 1). Aussi ce bien souverain l'attire plus puissamment que le centre de chaque chose ne l'attire à soi par sa vertu secrète et invincible. Elle dit donc- Faites voir voire présence.
11 arriva la même chose à Moïse; ne pouvant soutenir l'éclat des rayons de Dieu, il le pria de le favoriser de sa vue. Si j'ai mérité quelque grâce auprès de vous, dit-il, je vous prie, Seigneur, de me montrer votre face , afin que je vous connaisse. Mais Dieu lui répondit : Qu'il ne pouvait voir sa face, parce que personne ne peut voir Dieu en cette vie [Exod., XXXIII, 13, 20). Comme s'il lui eût dit : La beauté de ma face est si grande, le plaisir de me voir est si sensible, que votre âme pendant qu'elle est en ce monde, est incapable de les supporter. L'Epouse, persuadée de cette vérité, souhaite mourir de la sorte ; c'est, pourquoi elle ajoute :
Que votre vue et votre beauté me fassent mourir.
La vue de Dieu pourrait ôter la vie à l'homme, en lui découvrant un bii'ii qui est si grand que ie corps ne serait pas assez fort pour retenir l'âme en sa prison. Mille morts les plus cruelles lui paraîtraient douces, puisque c'est le chemin qui la conduirait à la jouissance de son Dieu. C'est dans l'ardent désir de le posséder qu'elle dit : Que votre vue et votre beauté me fassent mourir.
Elle ne parlerait pas de la sorte si elle ne savait bien que la mort est une condition nécessaire pour arriver à la vision de Dieu. Car nous ne désirons pas d'être dépouillés, dit saint Paul , mais d'être revêtus , afin que la vie consume ce qu'il y a de mortel en nous (II Cor., V, 4). Nous ne voulons pas être dépouillés du corps, mais revêtus de la gloire et être avec Jésus-Christ dans le ciel, comme le souhaitait l'Apôtre [Phtlip., 1,23).
On demandera peut-être pourquoi les Israélites craignaient de voit' Dieu de peur qu'ils ne mourussent et pourquoi l'âme désire mourir pour le voir? On répond que les âmes des Israélites étaient renfermées après la mort dans les limbes et ne jouissaient pas de la vision béatiiique. Celait donc un bien de vivre longtemps et d'acquérir de plus grands mérites. D'ailleurs ils n'aimaient pas Dieu assez ardemment pour souhaiter sa présence et ils le craignaient assez pour la fuir. Mais dans la loi de grâce les âmes justes soupirent après la mort, parce qu'elles peuvent être aussitôt transportées dans le sein de Dieu et dans le séjour de la gloire. Que si elles n'étaient pas tout-à-fait certaines d'être reçues incessamment dans le ciel, elles chériraient néanmoins la mort qui viendrait de la main de leur Epoux; car l'amour qu'elles sentent pour lui leur fait agréer tout ce qu'il leur envoie, soit bien, soit mal, soit peines, soit consolations. Car elles n'appréhendent rien, (Voûtant, dit saint Jean , qu'il n'y a point de crainte dans l'amour, mais le parfait amour bannit la crainte (I Joan., IV, 18). A une âme qui a de l'amour,
EXPLICATION DES CANTIQUES SPIRITUELS
la mort ne peut être amère, elle y trouve de la douceur; ni fâcheuse et pénible , elle y voit In fin de ses chagrins et de ses souffrances. Au contraire, sa mémoire lui est si chère et si agréable quelle l'attend avec plus d'impatience que les rois n'attendent la possession de leurs royaumes. L'Ecclésiastique s'écriait dans celle pensée : 0 mort, ton jugement est bon; ta décision est favorable à l'homme pauvre et incommodé ( Ec~ c/i'.. XLI. 3). Que si la mort est bonne à relui qui est dépourvu des biens de fortune, quoiqu'au lieu de l'enrichir elle le dépouille du peu même qu'on lui donne pour vivre; combien est-elle utile à l'âme qui , non contente de la mesure de son amour en cherche l'augmentation et l'attend avec impatience du dernier arrêt de la mort? Elle n'appréhende donc pas de dire : Que votre vue, mon Dieu, que votre beauté me fassent promptement mourir. Elle n'ignore pas qu'au moment qu'elle verrait celte beauté elle en serait toute ravie, elle serait toute changée en elle, elle serait belle comme elle, ou plutôt elle serait cette beauté même pleine d'attraits et de charmes infinis. Pour cette raison la mort des saints est, selon le langage de David, précieuse devant les yeux du Sciyneur (Psal. CXIII, 16), puisqu'ils sont participants de ses grandeurs. C'est pourquoi l'âme méprise la vie présente et elle est toute désolée de ne se pouvoir affranchir de son esclavage. Dans cette douleur elle dit à son Epoux :
Considérez que la maladie d'amour ne se guéril bien que par la présence et parla figure.
Les médecins nous délivrent communément de nos infirmités par des remèdes qui leur sont contraires ; la maladie de l'amour en exige de conformes à sa nature. Car comme l'amour de Dieu est la véritable santé de l'âme, elle ne sera guérie et saine parfaitement, que lorsque son amour sera venu à son dernier période. En effet, comme il y a plusieurs degrés en son amour, il y en a plusieurs en sa santé. Celle-ci est ou plus faible ou plus forte, ou très-parfaite, quand celui-là est plus faible, ou plus fort ou très-parfait. Mais parce qu'il n'est très-parfait que quand il transforme l'âme en Dieu et la rendsemblable au Verbe son Epoux , qui est la splendeur de la gloire et de la figure de la substance de Dieu (Hebr., 1 , 3 , l'âme désire d'être conforme a cette figure et elle ajoute :
Considérez que la maladie d'amour ne se guérit bien que par la présence et par la figure.
L'amour imparfait se peut très-bien appeler maladie. Car comme le malade est faible pour travailler, de même l'âme qui n'a qu'un amour languissant , n'a aussi que de la langueur dans l'exercice des vertus héroïques.
Remarque pour te cantique suivant.
L'âme désire en cet état d'aller à Dieu avec autant de véhémence que la pierre qui est en l'air retombe vers son centre. Elle sent bien qu'elle est semblable à une cire molle qui n'a reçu que légèrement la figure du cachet qu'on lui applique et qui demande une impression plus parfaite. Elle sait qu'elle n'est que l'ébauchement d'un portrait qui attend ses derniers traits de la main du peintre. Elle est si éclairée des lumières de la foi qu'elle distingue les différentes vues de la grandeur de Dieu. Que fera-t-elle donc, que d'avoir recours à la même foi qui couvre lesbeautés de son bien-aimé et qui lui donne des gages de son amour.
DOUZIÈME CANTIQUE
0 cristalina fuente.
Si en essostns semblantes nlateados.
Formasses de repente los ojos deseados (Jue teugo en mis en traunas dibu:<ados.
83 " Il
DOUZIEME CANTIO.EE.
0 fontaine crisUûline,
Si dans vos surfaces argentées
Vous formiez promptement les yeux que je désire,
Et que j'ai ébauchés dans les entrailles.
Comme l'âme n'a pu trouver dans les créatures aucun moyen efficaee pour voir Dieu distinctement, elle adresse sa parois à la foi pour en tirer une plus claire connaissance de son Epoux et pour arriver à l'union divine ; car c'est principalement la foi qui nous y conduit. Le prophète Osé.e l'insinue par ces paroles : Je vous épouserai en la foi (Osée, II, 20). Elle lui dit donc : O foi de Jésus-Chrisf mon époux , plût au ciel que vous me déclarassiez clairement les vérités de mon bien-aimé que vous ne m'avez révélées qu'obscurément 1 Je voudrais bien que vous changeassiez vos ténèbres en lumière et vos obscurités en la claire vue de la gloire de mon Dieu.
O fontaine cristalline!
Elle appelle la foi cristalline pour deux raisons : la première, parce qu'elle lui fait voir au travers de ses voiles transparents le Sauveur des hommes; la seconde, elle a les propriétés du cristal : elle est pure, nette d'erreurs , vide d'images naturelles, forte dans les vérités divines. L'âme lui donne aussi le nom de fontaine; c'est d'elle , surtout quand elle est vive, que les biens spirituels coulent dans l'âme comme des eaux salutaires. Aussi Notre-Seigneur la nomme une fontaine. L'eau, dit-il à la Samaritaine, que je lui donnerai , deviendra en lui une fontaine qui rejaillira jusque dans la vie éternelle (Joan.; IV, ik). Car cette eau signifiait le Saint-Esprit, que devaient recevoir ceux qui croiraient en Jésus-Christ.
Si dans vos surfaces argentées.
L'âme compare les articles de foi avec la face ou l'image d'un homme couvert d'argent. Car la foi ressemble à l'argent dans les propositions qu'elle nous fait pour les croire, et les vérités qu'elle nous enseigne sont semblables à l'or. Ce qui signifie que les choses que nous croyons maintenant et qui sont cachées sous le voile de la foi , seront découvertes en l'autre vie; nous les verrons sans milieu et nous en aurons une pleine jouissance. Le prophète royal exprime cette claire vision en termes mystérieux et sublimes. Si vous dormez entre les termes de deux héritages , vous serez semblables à une colombe qui aies plumes argentées et dorées {Psal. LXVII, 14). C'est-à-dire, si vous fermez les yeux de l'esprit aux choses , tant du ciel que de la terre , vous vous attacherez à la foi seule, dont les vérités sont couvertes d'argent, parce qu'elles sont obscures et cachées sous les ombres. Mais lorsque la claire vue de Dieu aura dissipé les ténèbres de la fol , les vérités divines éclateront à nos yeux comme de l'or brillant et nous posséderons visiblement celui que nous ne possédions qu'obscurément en ce monde. L'âme continue de dire à la foi :
Si vous formiez promptement les yeux que je désire. L'âme entend ici par les yeux les vérités divines que la foi nous propose encore voilées et obscures, et elle la prie de les lui montrer sans voile et sans ténèbres, claires et évidentes telles que l'âme les désire. Ces vérités sont des yeux à son égard, parce que c'est par elles, comme par des yeux que son bien-aimé la regarde et lui fait espérer sa présence. L'âme dit ensuite :
Que j'ai ébauchés dans les enirailles.
L'âme a ces vérités gravées en elle-même, savoir, dans l'entendement qui les a reçues par infusion surnaturelle dans la volonté ; comme elle ne les connaît pas parfaitement, elle dit que ces vérités n'y sont qu'ébauchées. Car comme le crayon d'un tableau n'est pas une pein-
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EXPLICATION DES CANTIQUES SPIRITUELS
ture Onic, de même la connaissance que la foi nous donne n'est pas parfaite. C'est pourquoi les vérités qui nous sont découvertes par la foi ont quelque chose de semblable aux premiers traits d'une image. Mais dans le ciel elles se trouveront en l'âme comme des figures achevées , suivant cette doctrine de l'Apôtre : Quand la perfection sera venue, alors ce qui est imparfait cessera 1 1 Cor., XIII, 10) ; c'est-à-dire, la connaissance que, nous avons maintenant par la foi sera parfaite.
Outre cela, il y a dans l'âme un autre ébauchement d'amour ; car l'image du bien-ainaé est imprimée dans la volonté si vivement, qu'on peut dire que l'amante vit dans son b!en-aimé et que le bieu-aimé vit dans son amante. On peut même assurer que l'amour les change tellement l'un en l'autre, qu'un seul semble être les deux et que les deux ne semblent être qu'un, parce que dans l'union et la transformation oue l'amour opère, ils se transportent l'un à l'autre la possession et le domaine l'un de l'autre. Saint Paul en avait l'expérience lorsqu'il disait : Je vis , non plus moi , mais Jésus-Christ vit en moi (Gala!., II, 20). A la vérité il vivait lui-même , mais il vivait de la vie de Jésus- Christ, c'est-à-dire, d'une vie plus divine qu'humaine; de sorte que sa vie et la vie du Sauveur n'étaient qu'une même vie par l'union de l'amour. Cette vie n'aura néanmoins sa perfection que dans le ciel , où les bienheureux, transformés en Dieu, vivront de la vie de Dieu et non de leur seule propre vie.
Après tout , lorsque l'âme peut obtenir en ce monde celte transformation d'amour, elle est extrêmement heureuse et donne beaucoup de joie à son Epoux. Car l'Epoux désirant d'être dans l'âme de son Epouse comme l'ébauche d'une figure, il lui dit : Mettez-moi comme un cachet sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras ( Cant. VIII , 6 ). Le cœur signifie l'âme qù son Epoux demeure comme le cachet de la foi ; le bras représente la volonté forte et généreuse où il réside comme le sceau de l'amour.
TREIZIEME CANTIQUE
Apartalos araado,
Que voy de buelo.
Buelete palonia,
(Jue es ciervo vulnerado
Por el oiero assoina, y al ayre do lu buelo t'resco tuma.
Détournez vos yeux, mon bien-aimt.
Parce que je m'envole.
lievenez, ma colombe;
Car le cer\ tpii est blessé parait sur te liant de la colline,
El le vent de voire vol la rafraîchit.
Les ardents désirs et l'amour embrasé de l'âme lui ayant attiré les bienfaits de son époux, elle est si vivement frappée des rayons qui lui fout voir les grandeurs de Dieu , qu'elle en perd l'usage des sens , et qu'elle souffre de grandes extases. La faiblesse de la nature ne pouvant les supporter sans épuisement et sans horreur, l'âme dit en ce cantique :
Détournez vos yeux, mon bien-aimé.
Ils me font sortir de moi-même , par la haute contemplation qui surpasse les forces de la nature. L'épouse croyant que son âme, <uivanl ses désirs, avait quitté son corps par ses extases , prie son Epoux d'arrêter le cours de ses communications extraordinaires. Comme elle n'en peut soutenir le poids en cette vie , elle souhaite d'être délivrée de son corps pour recevoir ces faveurs sans obstacle. Mais
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TREIZIEME CVIITIOGE. 687
l'Epoux l'empêche aussitôt de former ces désirs et de sentir ces ravissements, en lui répondant :
Revenez, ma colombe.
Car les biens que je répands maintenant sur vous avec profusion ne sont pas des biens de la gloire que vous désirez. Mais étant blessée d'amour tomme vous êtes, revenez à moi que vous cherchez. Je suis blessé aussi d'amour pour vous, et je commence de me montrer à vous par l'éminente contemplation , qui est la source des plaisirs que je prends en votre âme. L'épouse lui réplique donc : Détournez vos yeux, mon hien-aitné.
Car la nature est si misérable tandis que nous vivons sur la lerrè , qu'elle ne peut recevoir sans danger de mort les plus sublimes connaissances de Dieu , quoique la meilleure et la plus agréable vie île l'âme consiste en ces écoulements divins. C'est pourquoi l'épouse s'écrie dans ce sacré commerce :
Détournez vos yeux, mon bien-almé.
Parce que ces extases lui causent de si cruelles douleurs qu'il lui semble qu'on lui disloque les os , et qu'elle perdrait la vfe si Dieu ne la secourait. Aussi est-il véritable que l'âme croit qu'elle va se séparer de son corps. La raison est, parce que le corps n'est pas capable de recevoir ses dons célestes, d'autant que l'esprit est élevé jusqu'à la communication de l'Esprit divin qui vient dans l'âme , de sorte qu'il doit quitter en quelque façon le corps; et, conséquemment, le corps et l'âme doivent souffrir extrêmement à cause de leur union naturelle , qui semble être rompue par ces ravissements surnaturels.
Mais quoique l'épouse dise parles mouvements d'une crainte naturelle, néanmoins elle ne voudrait pas que Dieu cessât en effet de faire ces grandes impressions en son âme ; au contraire, s'il fallait endurer de plus grands tourments, l'esprit en serait content, afin de l'élever davantage au-dessus de la nature, et de jouir plus facilement de l'Esprit de Dieu. Mais parce que la faiblesse du corps n'est pas propre à recevoir ses dons, l'âme désire que ces communications cessent, parce, dit-elle, qu'elles me font sortir de mon corps : Car je m'envole.
Comme si elle disait plus clairement : Ne me faites pas ces communications tandis que je suis en mon corps, parce qu'elles m'en font sortir; mais faites-les quand je serai délivrée de mon corps, afin que je les reçoive sans obstacle. Pour comprendre mieux ce vol de l'âme, il est nécessaire de savoir que l'âme ne sort pas réellement du corps , mais qu'elle semble seulement l'abandonner, puisqu'elle ne sent plus les actions qu'elle y fait, comme saint Paul le dit de soi-même :Je fus ravi jusqu'au troisième ciel , soit en mon corps . soit hors de mon corps, je ne le sais pas (II Cor., XII, 2). C'est pourquoi le corps est insensible dans ces extases, quoiqu'il souffre beaucoup ; ce qui ne lui arrive pas dans les pâmoisons naturelles : il en revient lorsqu'on lui fait sentir de la douleur. Cependant on remarquera que ceux-là seulement qui ne sont pas encore consommés en la haute perfection, tombent dans ces ravissements douloureux. Ceux qui sont parvenus à un état plus divin ne souffrent que des extases tranquilles, douces, délicieuses; et ils en sont délivrés lorsqu'ils sont tout à fait unis à Dieu par un amour consommé- Ce serait ici le lieu de parler de ces différentes extases; mais comme je n'ai dessein que d'expliquer ces cantiques , je laisse ce travail à quelque autre qui s'en acquittera mieux que moi ; joint que notre bienheureuse mère Thérèse de Jésus a écrit admirablement de ces matières; et j'espère de la bonté divine que ses ouvrages seront imprimés et don
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EXPLICATION DES CANTIQUES SPIRITUELS
nés au public en peu de temps. Pour ce qui est de ce que dit l'âme de son vol, il faut l'entendre du transport de son esprit en Dieu ; mais son époux la rappelle aussitôt en lui disant : Revenez, nia colombe.
L'âme abandonnait volontiers son corps, persuadé que sa vie allait finir, et qu'elle verrait éternellement son époux à découve'rl et avec toutes les joies des bienheureux. Mais il réprime ces efforts par ces paroles : Revenez, via colombe ; c'est-à-dire, que vous avez les qualités d'une colombe, dans le vol sublime et prompt de la contemplation, dans les flammes de votre amour, et dans la simplicité de vos desseins et de vos actions; revenez de ce haut vol par lequel vous prétendez arriver à me posséder véritablement et sans partage. Le temps n'en est pas encore venu; contentez-vous de la connaissance que je vous donne dans ces premiers ravissements , quoiqu'ils soient d'un ordre inférieur à ce que vous demandez.
Par le cerf qui est blessé.
L'époux divin se compare à un cerf qui cherche de l'eau fraîche , lorsqu'il est blessé, ou qui flatte sa biche et adoucit sa douleur lorsqu'elle a reçu quelque plaie et qu'eJle brame ; de même lorsque l'Epoux sacré voit son épouse blessée de son amour, lorsqu'il l'entend soupirer , blessé lui-même d'amour , il la soulage de toutes les manières les plus efficaces : car c'est le propre des amants de ressentir les peines l'un de l'autre. Revenez à moi, lui dit-il, je descends des plus hautes montagnes pour m'approcher de vous ; hâtez-vous de venir.
Il paraît sur le haut de la colline C'est-à-dire , il se montre par la hauteur de la contemplation où l'âme est élevée en ce vol ; car la contemplation est un lieu éminent d'où Dieu commence à paraître à l'âme, sans se faire voir néanmoins parfaitement en celte vie.
Et le vent de votre vol le rafraîchit. Le vol de l'âme signifie son extase; le vent doux exprime l'amonr que ce vol allume dans l'âme. L'Epoux dit bien à propos que cet amour est un doux vent , parce que le Saint-Esprit , qui est l'amour même, est comparé au vent dans les divines Ecritures , d'autant qu'il procède du Père et du Fils par spiration.
11 faut remarquer que l'Epoux dit qu'il est allé, non pas au vol de l'épouse, mais à l'air du vol; parce que Dieu se communique à l'âme, non par la connaissance qui est représentée par le vol, mais par l'amour qui vient de la connaissance. Car, comme l'amour est l'union du Père et du Fils , de même il est l'union de Dieu et de l'âme. En effet , la connaissance des plus hauts mystères de Dieu est inutile à l'âme sans la charité, selon la doctrine de l'Apôtre , parce que, ditil, la charité est le lien de perfection J Cor., XIII, 1, etc. ; Coloss., III , li). C'est donc cette charité de l'âme qui attire l'Epoux , et qui le fait courir avec vitesse pour boire à la fontaine que cet amour lui ouvre , comme les eaux attirent le cerf pour s'y rafraîchir ; c'est pourquoi il ajoute :
Le vent de votre vol le rafraîchit.
Car, comme un vent agréable réjouit et rafraîchit celui que la chaleur incommode, de même le doux vent du saint amour de l'épouse donne de la satisfaction et du soulagement à son Epoux, qui est brûlé de ses flammes sacrées; il augmente rruême son amour pour elle à proportion qu'elle a de l'amour pour lui. C'est pourquoi le véritable amant doit faire croître sans cesse sou amour, et pratiquer pour cet
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