‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 70 sur 448 · LE J EL · texte numérisé non relu

LE J EL

Ce jour-là, il faut penser au couronnement d'épines et à VEccè homo, et comment le Sauveur porta la croix sur ses épaules. Nous sommes invités à la considération de ces circonstances si douloureuses par ces paroles que l'Epouse nous fait entendre dans le Cantique des cantiques 1 Sortez, fille de Sion ;Toycz la couronne du roi Salomon , la couronne que sa mère lui a placée sur la tête le jour de ses noces et de son joyeux couronnement ! O mon âme! que fais-tu ? ô mon cœur ! que penses-tu ? 6 ma langue, comme tu es muette ! ô mon très-doux Sauveur ! quand ouvrirai-je les yeux et verrai-je ce tableau de douleur qui se dresse devant moi? je sens défaillir mon cœur ! Ce n'était donc rien que tant de coups déjà reçus, qu'une mort prochaine en perspective , et tant de sang répandu! fallait-il encore que les épines vinssent faire sortir de la létc le peu de sang que les coups avaient renoncé à répandre ! Mais pour que tu sois un peu touchée, ô mon âme, de ce traitement si douloureux , mets-toi d'abord sous les yeux la grande et l'ancienne image de ce Seigneur, l'excellence de ses vertus, et reviens ensuite considérer l'état où il est , admire la grandeur de sa beauté, la dignité de son visage, la douceur de ses paroles , son air d'autorité, sa sérénité et tout son extérieur si éminemment vénérable.

Après avoir ainsi admiré et avoir pris plaisir à contempler cette grande figure, détournez les yeux et venez le voir ici couvert d'une pourpre de dérision; en guise de sceptre royal, tenant un roseau à la main, et la tète couronnée d'un horrible diadème. Ses yeux sont éteints, son teint est mort; couvert de sang et de crachats, son visage est hideux. Considérez-le à l'extérieur et dans l'intérieur : toutes les douleurs se disputent le déchirement de son cœur; son corps est couvert de plaies; ses disciples l'ont abandonné; il est persécuté par les Juifs, raillé par les soldats, méprisé des pontifes, condamné par un roi injuste, accusé injustement et privé de tout secours humain. Ne regardez point ces choses comme passées, mais présentes; sa douleur, comme celle d'un autre, mais comme la vôtre propre. Mettez-vous à la place de celui qui souffre et jugez de ce que vous éprouveriez, si, sur une partie sensible comme la tète, on vous enfonçait un grand nombre d'épines très-aiguës qui pénétrassent jusqu'aux os. Que dis-je, des épines? une seule piqûre d'aiguille, si fine qu'elle fût , à peine pourriez-vous la supporter : que ne dut donc pas souffrir la tête la plus délicate, de ce genre de tourment!..

Après le couronnement et la dérision du Sauveur, le juge le prit par la main, tant il était maltraité, et l'amenant à la vue de la populace furieuse , il dit à celle-ci : Voilà l'homme ! comme s'il avait dit : Si c'est par envie que vous demandez sa mort, le voici dans un état où il excite, non l'envie, mais la pitié. Craindriez-vous qu'il ne se fît roi? Le voici tellement défiguré , qu'il conserve à peine l'apparence d'un homme. De ces mains liées, qu'avez-vous à craindre? que voulez-vous encore à cet homme accablé de coups?

Par tout cela, tu peux comprendre, ô mon âme, en quel état paraissait le Sauveur; puisque le juge crut que son air suffirait pour toucher le cœur de tels ennemis. Tu peux donc bien comprendre combien c'est mal, de la part d'un chrétien, d'être sans compassion pour les douleurs du Christ, qui furent telles que, selon le juge, elles auraient dû attendrir des cœurs si féroces.

Mais I'ilate s'apercevanl que tout le mal que l'on avait fait souffrir à ce très-saint Agneau n'assouvissait par la fureur de ses ennemis, entra

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dans le prétoire, s'assit sur son siège pour rendre dans cette cause uno sentence définitive , et la croix était déjà à la porte du tribunal toute prête. Cette troupe redoutable la montrait par le haut et en menaçait le Sauveur. La sentence cruelle fut donc rendue, puis prononcée. Alors ses ennemis ajoutant cruautés sur cruautés, chargèrent sur ses épaules toutes meurtries et déchirées de coups, le bois de la croix. Le Seigneur pieux, bien loin de repousser ce fardeau auquel se joignaient tous nos péchés, l'embrassa avec un amour extrême et avec obéissance, par amour pour nous.

L'innocent Isaac marche maintenant vers le lieu de son sacrifice avec une charge si lourde sur ses faibles épaules; il est suivi d'une populace nombreuse et de plusieurs femmes pieuses qui l'accompagnent en versant des larmes.

Eh ! qui de vous n'avait pas sujet de répandre des larmes , en voyant le roi des anges marcher à petits pas, porter un fardeau si lourd, tremblant sur ses genoux, le corps courbé, les regards baissés, le visage sanglant, la tête couronnée d'épines, au milieu des cris honteux et des imprécations dont on l'accablait ?

Cependant, ô mon âme, détourne un moment ta pensée de ce cruel spectacle. Viens, je vais à pas précipités, avec des sanglots étouffés, les yeux en pleurs, à la maison de la Vierge ; là , prosterné à ses pieds , je me mettrai à lui dire avec l'accent de la douleur : O reine des anges et du ciel, porte du paradis, avocate du monde, refuge des pécheurs, salut des justes, joie des saints, maîtresse des vertus, miroir de la pureté, vase de la chasteté, modèle de pénitence et de patience, abrégé de toutes les vertus ! c'est fait de moi, ô ma reine 1 Pourquoi ai-je conservé la vue jusqu'à ce moment? comment puis-je vivre , après avoir vu de mes yeux ce que j'ai vu? à quoi servent tant de paroles? J'ai laissé votre Fils unique et mon Seigneur au pouvoir de mes ennemis avec une croix sur les épaules, pour y être mis à mort III...

Qui pourrait ici sentir jusqu'où alla la douleur de la Vierge? Alors son âme éprouva une défaillance ; son corps, son visage et tous ses membres se couvrirent d'une sueur mortelle , qui eût mis fin à sa vie, sans un secours extraordinaire de Dieu qui la gardait pour un supplice plus grand encore et pour une plus éclatante couronne.

La Vierge s'achemine donc et vient se mettre à la suite de son Fils qui lui inspire le désir de voir à quel point la douleur lui fera perdre les forces. Elle entend de loin le bruit des armes, celui des huées qu'on lui fait ; elle voit bientôt briller le fer des lances et des hallebardes dont les cimes paraissent en l'air ; elle trouve sur le chemin des gouttes et des traces de sang qui suffisaient pour guider ses pas et la conduire sur ceux de son Fils ; elle s'approche de plus en plus de son Fils chéri, et elle cherclrs si elle pourra voir de ses yeux obscurcis par la douleur et l'ombre de la mort celui que son cœur aime tant. O amour et crainte du cœur de Marie! D'un côté, elle souhaitait de le voir ; d'un autre côté, elle redoutait de voir un objet si déplorable. Parvenue enfin à pouvoir l'apercevoir, ces deux lumières du ciel s'entre-regardent l'une l'autre, elles se percent le cœur de leurs regards, et des yeux se blessent l'âme mutuellement. Les langues restaient muettes; mais le cœur de la mère parlait. Le cœur de son tendre Fils lui disait : Pourquoi êtesvous venue ici, ma colombe, mon amie, ô ma mère? Votre douleur accroît la mienne el vos tourments me tourmentent. Allez-vous-en, ma mère, allez dans voire maison. Il est messéant à votre pudeur et à votre pureté virginale de vous trouver dans la compagnie des homicides et des voleurs.

Tels étaient et plus touchants encore les entretiens de ces tendres

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cœurs, et c est ainsi que se Ot ce chemin laborieux jusqu'au lieu du crucifiement.

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