‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 88 sur 448 · POUR LES PERSONNES QUI COMMENCENT A SERVIR DIEU · texte numérisé non relu

POUR LES PERSONNES QUI COMMENCENT A SERVIR DIEU

Tous les arts humains ont des principes élémentaires, qui sont comme des A, B, C, par où l'on commence; il en est de même des voies de Dieu, qui sont l'art des arts et la fin de toute notre vie. Nous allons les exposer ici pour ceux qui veulent y entrer. Les commencements en chaque chose, sont ordinairement ce qu'il y a de plus facile. Il est donc convenable que nous commencions par indiquer quelques exercices spirituels qui soient à la fois bien faciles et comme le lail de la vie spirituelle: comme le poisson vit dans l'eau , de mcmela vie spirituelle trouve son élément dans les exercices spirituels.

La première chose, pour l'homme qui se détermine à servir Dieu et à quitter le monde, c'est de faire aussitôt une confession générale de toutes les fautes de sa vie passée. Il doit s'y préparer pendant quelques jours qu'il emploiera à passer en revue les différents temps de sa vie, à les considérer dans le miroir dis commandements de la loi de Dieu, et à ' examiner dans la douleur et l'amertume de son cœur tout ce qu'il a dit, fait on pensé contre Dieu, contre le prochain el contre lui-même, pour s'en confesser exactement, et sur des notes écrites, qui viennent en aide à la faiblesse de la mémoire. C'est là qu'un bon confesseur doit apprendre à son pénitent la manière de se confesser, de s'examiner el de se préparer à la confession, afin de le mettre à même de faire sa confession générale, ainsi que les confessions particulières qui la sui\ ront. Car il n'est pas donné à toutes sortes de personnes de savoir se connaître el se confesser avec fruit, si on ne le leur apprend et si on ne leur dôme des avis.

En second lieu, il doit lui conseiller de s'exercer durant le temps de ses préparations aux méditations que nous avons données, spécialement à cilles de la première semaine, qui y sonl les plus convenables, en d'efforçant d'amener par ce moyen son cœur à la douleur, et à l'horreur de ses péchés, à la crainte de Dieu et au mépris du monde. C'est alors pour le maître spirituel le moment favorable pour initier son disciple à l'oraison et à la méditation, et pour lui intimer les différents avis que nous avons mis paréciil. 11 est à souhaiter que le maître s ehe les donnera manger, et les enseigner comme il faut, afin qu'il fasse un bon disciple.

En troisième lieu, il doit lui apprendre avec quel respect et quelle

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dévotion, il doit se disposer un jour ou deux à l'avance , à faire la sainte communion; avec quelle crainte et quel tremblement il doit s'en approcher, et avec quelle dévotion il doit se recueillir après, pour embrasser Notre-Seigneur qu'il a reçu, se jeter à ses pieds et lui rendre grâces d'une telle hospitalité, d'une telle visite et d'un tel bienfait. C'est alors qu'il faut encore lui apprendre dans quelle paix et dans quel recueillement il doit passer ce jour-là et le jour précédent, et puis dans quelles lectures, quelles méditations et oraisons il doit employer le temps pour mieux se préparer à ce mystère et pour en profiter davantage.

En quatrième lieu, il doit lui apprendre la manière de se conduire en tout temps, en tout lieu et dans toutes ses actions; avec quelle modération el quelle décence il doit se tenir à table durant le repas; avec quelle dévotion et quel respect il doit entendre la messe et se tenir en tout lieu où se trouve le saint sacrement; avec quelle attention et dévotion il doit assister aux offices divins, s'y préparant par l'oraison, le recueillement du cœur, et en combattant vigoureusement toutes les imaginations importunes de l'ennemi, qui ne manque pas de nous en assaillir à l'Eglise, plus encore qu'ailleurs.

Qu'il lui enseigne encore combien ses mouvements doivent être réglés, combien ses regards doiventètre modestes; combien ses paroles doivent être circonspectes; combien son rire doit être modéré; combien il doit être humble à l'égard de ses supérieurs, bon à l'égard de ses inférieurs, poli à l'égard de ses égaux, humain pour les pauvres, sensible pour les malades et à n'être ni étourdi ni inconsidéré en aucune chose.

Il lui apprendra comment il doit marcher en la présence de Dieu, l'ayant toujours sous les yeux, comme son juge et le témoin de sa vie; faisant toutes choses dans la même intention et la même religion, que s'il voyait réellement Dieu devant lui.

Il lui montrera à se tenir toujours renfermé et caché dans son propre cœur et à s'habituer à l'élever à Dieu, en tout temps , en tout lieu et en toute sorte de choses, par quelque courte oraison, prenant occasion de le faire de ce qu'il entendra et verra, à l'exemple des abeilles qui prennent quelque chose à chaque fleur pour la composition de leur miel. C'est encore un conseil singulièrement bon que de lui proposer l'exemple de l'apôtre saint Barthélémy, afin que, souvent, de jour et de nuit.se mettant à genoux, se tenant debout, ou comme il pourra, il adresse ses prières à Dieu, et, les mains jointes, il s'offre luimême avec ses désirs àNotre-Seigncur, lui demandant son amour et sa grâce, ne fut-ce que par un Credo, ou par deux. D'une telle prière on relire souvent plus de fruit que personne ne pourrait se l'imaginer. Cela sert à entretenir le feu perpétuel sur l'autel de notre cœur et à l'attiser par ces diverses considérations et par ces paroles dévoles qui sont l'aliment de la dévotion et de l'amour de Dieu. Lorsque quelquefois ses pensées s'écartent, il doit se recueillir et rentrer en lui-même, non avec trouble et inquiélude, comme c'est l'ordinaire, mais amoureusement et dévotement; avec le feu de l'amour divin on brûle et ou consume toutes ces négligences, comme le disent les saints. Une fois rentré en lui-même , il pourra se réprimander doucement, en se disant : où m'étais-je enfui, ô mon bon Jésus? pourquoi m'étais-je séparé de vous? où donc, ô mon âme, voulais-lu t'en voler? que t'en revient-il, si ce n'est de la dissipation et de la faiblesse? ne sais-tu donc pas que le Seigneur est avec ceux qui sont avec lui, et qu'il quitte ceux qui s'éloignent de son cœur?

Bien que ce soit l'affaire autant que possible , continuelle , de l'homme dévot, il ,1 >it encore plus particulièrement le matin à son

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réveil, prendre garde de fermer la porte à tous les genres de- pensées terrcslres et avoir soin de remplir sa chambre de la mémoire de Nolrc- Seigncur; lui offrant aussitôt les prémices de la journée. Il pourra en ce moment faire trois choses: la première sera de remercier Dieu de lui avoir accordé une nuit tranquille, de l'avoir préservé des fantômes et de embûches de l'ennemi , ainsi que de tous ses autres bienfaits, comme de celui de la création, de celui de la rédemption, etc.

La seconde; sera de lui offrir toutee qu'en ce jour là il fera, souffrira, entreprendra, tous ses pas et démarches, les exercices dont il s'occupera, lui-même avec tout ce qu'il a, afin que tout soit pour sa gloire et qu'il dispose de tout selon sa sainte volonté, comme d'un bien qui est à lui.

La troisième, sera de lui demander la grâce de ne rien faire ce jour là qui offense sa majesté, et principalement son secours contre tous les vices dont il se sent le plus tenté, et il s'armera d'une volonté forte et de circonspection pour les combattre. Après cela il dira le Pater ci Y Ave Maria, dévotement.

11 faudra lui apprendre à entrer, le soir avant de se coucher, en jugement avec lui-même, à se rendre compte de tout ce qu'il a fait ce jour là, ou dit, ou pensé contre la loi de Dieu; des négligences, des tiédeurs dont il s'est rendu coupable dans son service, et de l'oubli où il l'a laissé; puis, après avoir récité dévotement la confession générale, un P&ter et un Ave, à demander pardon du mal qu'il a fait et la grâce de s'en corriger. Qu'en se couchant, il doit se mettre au lit comme s'il se mettait dans son cercueil , et considérer la position que son corps devrait y avoir, puis réciter sur lui-même un répons, ou un Pater et un Ave Maria, comme sur un mort.

Que chaque fois qu'il se réveillera durant la nuit, il dise un Gloria Patri, ou, Jésus, notre rédemption, etc. , ou toute autre prière semblable, et que chaque fois qu'il entendra sonner l'horloge , il dise : Bénie soit l'heure à laquelle Noire-Seigneur est né , et celle ù laquelle il est mort pour moi ! Seigneur, à l'heure demamort , souvenez-vous de moi. Qu'il pense alors qu'il a déjà une heure de moins à vivre, et que peu à peu celle journée lui aura aussi bientôt échappé.

Que lorsqu'il se mettra à table, il pense que c'est Dieu qui lui donne à manger, que c'est lui qui a créé toutes les choses qui nous sont utiles, et qu'il le remercie du repas qu'il lui donne. Qu'il fasse attention qu'un grand nombre d'autres manquent de ce qui lui abonde, et qu'il jouit sans peine des biens que tant d'autres n'ont acquis qu'à force de travaux et de périls.

Lorsqu'il sera tenté de l'ennemi, qu'il sache que le meilleur remède esl de courir bien vite à la croix, et là, de regarder le Christ déchiré, disloqué, défiguré, inondé de son propre sang, et de se rappeler que la principale cause pour laquelle il s'est laissé mettre en cet état , c'est pour détruire le péché. Qu'il le supplie alors en toule dévotion de ne pas permettre qu'une chose si abominable règne dans nos cœurs, après qu'il a souffert de si grands maux pour la détruire. Il dira ensuite de tout son cœur: Faut-il, Seigneur, que vous vous soyez mis là pour que je ne pèche pas, et que cela ne suffise pas pour me retenir de pécher! Seigneur, par ces plaies sacrées, ne te permettez pas! Ne me délaissez pas, mon Dieu, puisque je viens à vous! montrez-moi plutôt un port sïir où je puisse trouver ma sûreté. Si vous m'abandonnez, que serace de moi? où irai -je? qui me défendra? Aidez-moi , Seigneur, mon Dieu , et défendez-moi de ce dragon, puisque je ne le puis sans vous. Il sera bien de faire quelquefois vivement le signe de la croix sur son cœur, si on est dans un endroit où l'on ne soit vu de personne. De celle sorte les tentations deviendront l'occasion d'une plus grande couronne,

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et d'élever plus de fois dans la journée son cœur vers Dieu. Ainsi le démon qui venait pour nous tondre, s'en retournera tondu, comme on dit. Tel est, lecteur chrétien, le lait des commençants. Voyez maintenant dans le chapitre suivant l'abrégé de toute cette doctrine spirituelle.

De trois choses que doit faire celui qui veut faire de grands progrè

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Celui qui veut en peu de temps profiter beaucoup, moyennant la grâce de Dieu, doit s'attacher aux trois choses suivantes.

La première, c'est de maltraiter et mortifier sa chair, par la vilelé, la pauvreté, la tempérance dans le boire et le manger, dans les vêtements, dans le coucher et dans toutes les choses dont on fait usage; de se tenir à genoux, ou debout, ou les bras en croix, ou prosterné dans l'oraison ; de se donner la discipline, de porter lecilice et de jeûner, surtout de passer les saintes vigiles dans l'oraison. En tout cela , il faut avoir le soin de ne pas accabler l'esprit, en maltraitant le corps, et de ne pas nuire à la santé de celui-ci. Pour prévenir ces inconvénients, il faut prendre les conseils de son directeur, ou si on n'en a point, les avis d'une personne très-pénitente et très-versée dans la spiritualité, et en même temps très-exemplaire. Mais comme il n'en manque pas qui entendent la perfection comme ils la pratiquent, à défaut de tels secours, il faut appeler à son aide sa propre prudence, fondée en Noire-Seigneur, et non celle qui vient de la science de l'homme et qui paraît discrète, lorsqu'elle n'est qu'agréable. Il faut aller d'expérience en expérience, car l'expérience jointe à l'oraison et à la pureté d'intention finit par éclairer sur ce que l'on a à faire.

La seconde chose, qui est encore plus importante, c'est de pratiquer soigneusement la mortification intérieure, celle des appétits déréglés et des inclinations sensuelles ; de faire l'entière abnégation de sa propre volonté, pour accomplir la volonté de Dieu, celle des supérieurs à qui on doit l'obéissance, et celle de son directeur, si on en a un ; de s'exercer aux vertus intérieures et extérieures, lorsqu'il le faudra, ou lorsque la charité du prochain , ou de soi-même le demandera, ou lorsque Notre-Seigneur nous y invitera intérieurement, quand même ce ne serait pas d'obligation et de précepte.

La troisième chose consiste à se tenir continuellement en oraison. 11 nous est impossible de crucifier notre chair, et plus impossible encore de vivre dans la mortification intérieure, dans le renoncement à nous-mêmes, dans l'exercice des vertus, qui sont des choses surnaturelles, sans le secours de la grâce de Notre-Seigneur, à qui il est facile de faire en nous ce qui est au-dessus de nos forces naturelles ; et il le fera, si nous le lui demandons. Nous sommes des pauvres, et nous n'avons pas la force de travailler. Si nous voulons devenir riches en dons célestes, il est nécessaire que nous mendiions et que nous les demandions à celui qui les accorde toujours, quand on ne cesse de les lui demander. Celui donc qui veut s'enrichir de tels dons et surtout jouir de Dieu par sa grâce doit avoir des temps réglés pour l'oraison, et, de temps en temps, les prolonger, comme nous l'avons dit , et marcher toujours en la présence de Dieu.

Voilà les trois choses qui méritent la principale application du serviteur de Dieu, qui désire être son très-pur et très-parfait holocauste. Par l'observation de ces trois choses tout l'homme se trouve réformé dans toutes ses parties, qui sont l'esprit, l'âme et la chair. Par les jeûnes et les mortifications corporelles on sanctifie le corps; par la mortification et l'abnégation de tous les appétits, on purifie l'âme; par

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TRAITÉ DE L'ORAISON ET DE LA MÉDITATION

L'oraison et ta contemplation, on perfectionne l'esprit , qui en s'élevant à Dieu ne l'ait avec lui qu'une même chose , ce qui est la dernière perfection.

Toutefois, faisons-en ici la remarque, pour la perfection de cet holocauste, il faut encore deux choses. Le corps ayant des sens, et l'âme l'imagination el des pensées, pour régler ces trois choses, il faut en ajouter encore deux: la première est la garde des sens, savoir, des yeux, des oreilles el surtout de la langue, qui est la clef de tout et la gardienne du cœur ou de l'imagination, afln de ne pas lui donner carrière et liberté de courir comme elle veut, et de la tenir toujours attachée à de saintes considérations et à de bonnes pensées. Car, comme dit saint Bernard, il ne suffit pas que l'homme dévot mette un frein à ses sens, il faut encore qu'il en mette un ci son imagination.

Pour réunir toutes ces choses et les ramener à un certain ordre, il faut bien entendre que les dispositions du cœur de l'homme pour faire le bien, sont comme les dispositions de la terre pour fructifier. Or, nous voyons que la terre a, pour cela, besoin de deux choses: de l'eau, de la rosée du ciel, et du travail, de la culture de l'homme; sans ces deux choses, d'elle-même, la terre ne produit que des ronces et des épines. Comprenez qu'il en est de même de notre cœur, qui , depuis le péché, ne produit de son fonds que ces épines dont parle l'Apôtre : les œuvres de la chair, dit-il , sont la fornication, l'impureté, la luxure, les colères, les contentions, les perfidies, les envies, les discordes, les dissensions, etc. Si donc on veut avoir du fruit de la vie éternelle, il faut le faire venir par le travail, à la sueur de son front, comme aussi avec l'eau et la rosée du ciel. A la première chose sert la mortification de la chair, la garde des sens, la répression des appétits déréglés et le recueillement de l'imagination, ce qui est un travail et une agriculture spirituels. A la seconde, servent les sacrements et l'oraison; les sacrements ont la vertu de faire tomber l'eau du ciel , qui est la grâce; et l'oraison sert à la demander: l'obtenir en est la récompense naturelle. Ainsi, par l'intervention de la grâce de Dieu et du travail de l'homme, cette terre maudite rapporte des fruits de bénédiction. Cela suppose que notre travail ne se fait pas non plus sans la grâce, puisque tout bien vient de Dieu.

L'on voit par là que la vie du vrai et parfait chrétien, si on veut en avoir la plus simple expression, consiste à prier et à travailler, et que, jar conséquent, deux pieds sont nécessaires pour faire ce chemin : l'un, le travail, l'autre, l'oraison; mettre sa confiance en Dieu, et travailler par amour pour lui.de manière que la confiance en Dieu n'aille pas à nous faire dormir, et que la confiance en notre travail ne nous fasse pas concevoir du mépris pour le secours de la grâce divine (ce qui arriva aux pélagiens ;, mais comme on dit, à frapper du maillet et à se réclamer à Dieu.

Chacun a donc belle occasion de comprendre queloute la vie chrétienne n'est autre chose qu'une croix continuelle et une oraison perpétuelle. Quand je dis une croix , j'entends une croix qui crucifie tout l'homme dans toutes ses parties. Par le péché, elles sont restées toutes infectées ; elles ont donc toutes besoin du couteau ; de manière qu'il a besoin d'une croix pour le corps, d'une autre pour les yeux; d'une croix pour les oreilles, d'une autre pour la langue; d'une croix pour ses affections, d'une autre pour ses appétits et pour son imagination. Toutes ces croix sont nécessaires; il faut que notre âme embrasse et choisisse ce crucifiement et celte mort pour mourir à la vie du premier Adam et pour vivre de la vie du second. Sans cette croix, toutes nos oraisons ne servent de rien, si ce n'est à nous tromper davantage, el le travail sans l'oraison ne nous profitera pas, parce qu'il ne sera pas

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