‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 87 sur 448 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De quelques avis nécessaires à ceux qui s'adonnent à l'oraison.

Une des choses les plus ardues et les plus difficultueuses qu'il y ait en cette vie est de savoir aller à Dieu et traiter familièrement avec lui. Aussi est-il impossible de faire ce chemin sans un bon guide, et sans quelques renseignements qui préservent de s'y égarer. C'est pour cela que nous allons donner ici quelques avis avec notre brièveté accoutumée. Le premier aura pour objet la fin qu'on doit se proposer dans ces exercices. A ce sujet, il faut d'abord savoir que la communication avec Dieu étant remplie de douceur et de délices , comme dit le Sage , il en résulte qu'un grand nombre de personnes attirées par celte merveilleuse suavilé, qui surpasse tout ce qu'on en peut dire, vont à Dieu et se livrent à tous les exercices spirituels, soit de lecture, soit d'oraison, soit de la réception des sacrements, pour le grand plaisir qu'elles y trouvent, de manière que le principal motif qui les y porte est le désir de celle merveilleuse suavité. Ceci est pour un grand nombre, une illusion non moins grande que générale; car la fin principale de loulcs

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TRAITÉ DE l'oRAISO\ ET DE LA MÉDITATION. 355

iio3 netiôns devant être de chercher Dieu et de l'aimer, ces personnes, au lieu de Dieu , »c recherchent et s'aiment elles-mêmes, c'est-à-dire leur propre plaisir et contentement, ce qui est précisément la Gn que se proposaient les philosophes dans la contemplation. C'est encore là, i omme disait un docteur, un genre d'avarice, de luxure et de gourmandise spirituelle, qui n'est pas moins dangereuse que la sensuelle.

Ce qui est encore pis, c'est que celte erreur entraîne dans une autre qui n'est pas moindre : elle consiste à se jouer soi-même , et les autres par ces douceurs et ces sentiments qui font croire que l'on est d'autant plus élevé en perfection que l'on éprouve plus le goût de Dieu , ce qui est une très-grande erreur. On peut regarder comme un remè.lc général pour ces deux illusions, l'avis que voici : chacun doit se mettre bien avant dans l'esprit que la fin des exercices et de ti.ute la vie spirituelle , consUte dans l'obéissance aux conim.indements du Dieu et dans l'accomplissement de sa sainte volonté. Il y a donc nécessilé que la volonlé propre meure, pour que la volonté divine vive et règne, puisqu'elles sont contraires l'une à l'autre.

Mais comme on ne peut remporter une si grande victoire sans être favorisé et soutenu de Dieu , il est singulièrement important de s'exercer à l'oraison , afin d'obtenir par ce moyen les faveurs et le doux sentiment du secours de Dieu , qui nous aide à sortir victorieux de cette enlreprise. De cette manière, et pour cette On , on peut demander et goûter les délices de l'oraison, comme nous l'avons dit plus haut , ainsi que les demandait David lorsqu'il disait : Rendez-moi , Seigneur, la joie pure de votre salut, et fortifiez-moi de votre esprit souverain. En se pénétrant bien de ce que nous disons, on comprendra quelle doit être la fin de ces exercices et quelle est la règle et le fondement pour apprécier et juger sûrement de ses solides progrès et de ceux des autres. On verra que ce n'est pas sur le goût que l'on a reçu de Dieu , mais sur ce que l'on a souffert , tant pour faire la volonté de Dieu , que pour renoncer à la sienne propre.

Que telle doive être la fin de nos lectures et de nos oraisons , je ne veux pour le prouver que ce psaume : Heureux les hommes irréprochables dans leurs voies, etc., qui comprend cent soixante-dix-sept versets , et qui est le plus long du psautier. On n'y trouvera pas un seul verset qui ne fasse mention de la loi de Dieu et de l'observation de ses commandements. Le Saint-Esprit a voulu le composer ainsi pour faire connaître clairement aux hommes comment toutes leurs prières et leurs méditations doivent dans leur tout, et dans chacune de leurs parties, être dirigées et subordonnées comme à leur On , à l'obéissance et à l'observation de la loi de Dieu. Tout ce qui s'en éloigne, ou qui est étranger à ce but, est un des pièges les plus subtils et les mieux déguisés de l'ennemi, qui leur fait croire par là qu'ils sont quelque chose , lorsqu'ils ne sont rien. C'est ce qui a fait dire aux saints que ce qui éprouve l'homme, ce n'est pas la douceur qu'il sent dans l'oraison , mais la patience dans la tribulation, l'abnégation de soi-même et l'accomplissement de la volonté divine, et qu'il trouve loulefois pour cela un grand secours dans l'oraison, dans les douceurs et les consolations qu'il en reçoit.

C'est d'après ces principes que l'on pourra juger si l'on a avancé dans les yoies de Dieu. Voyez donc : quels progrès faites-vous chaque jour dans l'humilité intérieure et extérieure ? Comment souffrez-vous les injures reçues? comment savez-vous passer aux autres leurs faiblesses? comment assistez-vous le prochain dans ses besoins ? comment, au lieu de vous en indigner, .compatissez-vous à ses défauts? comment savez-vous mettre votre confiance en Dieu dans le temps de la tribulation? comment gouvernez-vous votre langue? comment gar-

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TRAITÉ DE L'ORAISON ET DE LA MÉDITATION

dcz-vous votre coeur? comment domptez-vous votre chair, vos sens eî tous vos appétits? comment vous comportez-vous dans la prospérité et dans l'adversité? quelle est votre modération, votre prudence en toutes choses? Après tout cela examinez encore, si l'amour de la gloire , du plaisir et du monde est mort en vous , et jugez-vous ensuite sur les profils ou les pertes que vous reconnaîtrez avoir faits , et non sur ce que vous éprouvez ou n'éprouvez pas au sujet de Dieu. Pour bien voir ces choses , il faut avoir toujours un œil et le principal , sur la mortification, et l'autre, sur l'oraison ; car la mortification ne peut jamais s'obtenir parfaitement sans le secours de 1 oraison.

Second avis.

Si nous ne devons pas désirer les consolations et les délices spirituelles uniquement pour en jouir, mais pour en retirer les avantages qu'elles procurent, nous devons encore moins désirer les visions, les révélations, les ravissements et choses semblables qui peuvent avoir de plus grands dangers pour l'humilité des personnes qui ne sont pas bien établies dans cette vertu. Nous n'avons que faire de craindre en cela de désobéir a Dieu ; parce que quand il lui plaît de révéler quelque chose, il sait si bien prendre ses mesures pour le découvrir, que nous avons beau fuir, il nous le rend toujours si évident que nous ne saurions en douter, lors même que nous le voudrions

Troisième avis.

On doit cacher avec soin les faveurs et les douceurs que Nolrc-Seigneur accorde et n'en parler qu'à son directeur. Saint Bernard dit à ce sujet que l'homme dévot doit écrire ces paroles dans sa cellule : Mon secret est à moi ; mon secret est à moi.

Quatrième avis.

On doit prendre garde de ne traiter avec Dieu qu'avec la plus grande humilité et le plus grand respect possible. De telle manière que l'âme n'éprouve jamais la joie et les faveurs divines, sans faire un retour sur elle-même, pour voir sa bassesse, afin d'abattre ses ailes et de s'humilier en présence d'une si grande majesté, à l'exemple de saint Augustin, dont on rapporte qu'il avait appris à se réjouir avec crainte en la présence de Dieu.

Cinquième avis.

Nous avons dit plus haut que le serviteur de Dieu doit avoir des temps marqués pour s'occuper de Dieu ; il doit donc se prescrire pour chaque jour une règle à cet égard; il faut qu'il se ménage des moments où, par la cessation de tout genre d'occupations, fussent-elles saintes, il se livre sans partage aux exercices spirituels, et donne à son âme d'abondantes réfections qui réparent les pertes journalières, et lui procurent des forces nouvelles pour avancer encore. Puisque cela est de tous les jours , combien plus des jours de grande fêle , des jours de tribulalion et d'épreuve? Il en est de même, après les longs voyages et certaines affaires qui ont porté la distraction et la dissipation dans le cœur ; ce sera le moyen de recouvrer le recueillement.

Sixième avis.

11 en est aussi qui emploient trop de temps et trop peu de discrétion dans leurs exercices, lorsqu'ils sont bien traités de Dieu. La prospérité de ceux-là fait leur danger; car il y en a à qui la grâce semble être donnée à pleines mains, qui, trouvant si douce la communication du

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Seigneur, s'y abandonnent lellcment et prolongent si fort le temps de l'oraison, les veilles et les mortiOcations corporelles que la nature n'en pouvant soutenir une continuité si prolongée, en reste altérée et met fin à ces pratiques.

D'autres en ont l'estomac ruiné et la tête si dérangée, qu'ils sont également hors d'état de se livrer à leurs occupations ordinaires et à leurs saints exercices.

11 est donc nécessaire de beaucoup de prudence, principalement, dans les commencements, qui sont les temps des plus grandes faveurs et des plus sensibles consolalions, comme aussi du plus grand manque d'expérience et de discrétion, afin de prendre si bien ses mesures pour le voyage que l'on ne reste pas à moitié chemin.

Il est un autre extrême opposé où tombent quelquefois ceux qui jouissent des douceurs de l'oraison; c'est que. sous prétexte de discrétion, ils soustrayent leur corps à toute incommodité. Quoique celle attention soit Irès-préjudiciable à toutes sortes de personnes , elle l'est encore plus aux commençants; car, comme dit saint Bernard , est-il possible que celui-là persévère longtemps dans la vie religieuse, qui , dès son début, est déjà timide, dès son noviciat, prudent; et qui, jeune encore et pour ainsi dire tout neuf, commence à se traiter et à se délicater comme un vieux ?

Il n'est pas aisé de dire lequel de ces deux extrêmes est le pire et le plus dangereux. Toutefois, comme le dit très-bien Gerson, l'indiscrétion est la plus incurable. Tandis que le corps est sain il y a à espérer dans les remèdes ; mais après l'avoir ruiné par des indiscrétions , on a bien du mal à le rétablir.

Septième avis.

11 y a encore sur cette roule un autre danger plus grand peut-être qu'aucun de ceux que nous avons déjà signalés. Il vient de ce que beaucoup de personnes, après avoir expérimenté les avantages inappréciables de l'oraison et reconnu par elles-mêmes que toute la conduite de la vie spirituelle en dépend , se mettent dans l'esprit que l'oraison seule est tout , et qu'elle suffit seule pour les mettre en sûreté ; ce qui fait qu'elles mettent en oubli les autres vertus et qu'elles tombent sur tout le reste dans le relâchement. De là, il résulte que toutes les autres vertus servant d'appui à celle de l'oraison, le fondement venant à manquer, l'édifice s'écroule. Ainsi plus on fait de progrès dans cette vertu et moins on réussit à l'acquérir.

Voilà la raison pour laquelle le serviteur de Dieu ne doit pas se borner à une seule vertu, quelque grande qu'elle soit, mais bien les embrasser toutes : car de même que quand on louche un instrument ce n'est pas une corde seule qui produit l'harmonie, mais l'ensemble de toutes les cordes, de même, une verlu seule ne suffit pas pour la bonne harmonie de la vie spirituelle, et il faut pour cela que toutes les vertus y soient réunies. Il en est encore comme d'une horloge; elle s'arrête tout entière pour une seule pièce qui se dérange : l'horloge de la vie spirituelle s'arrête s'il y manque une seule vertu.

Huitième avis.

Il est bon d'avertir ici que tout ce que nous avons proposé jusqu'à présent, pour aider la dévotion, doit être considéré comme certains appareils au moyen desquels l'homme se dispose à recevoir la grâce, en y mettant toute son attention, mais non sa confiance qu'il ne doit mettre qu'en Dieu seul. Je dis ceci pour certaines personnes qui regardent les instructions et les règles comme l'enseignement d'un art , et à qui il semble que, de même qu'un militaire qui apprend bien et observe | s. th. m. 23

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exactement ce qui est de son métier, deviendra bientôt officier, de même l'homme d'oraison qui suivra bien ces règles ne tardera pas d'obtenir ce qu'il désire, ne prenant pas garde que c'est là faire un métier de la giàcc, et faire dépendre de règles et d'artifices humains ce qui est un pur don gratuit de la miséricorde du Seigneur.

Il convient donc de regarder ces moyens non comme les instruments d'un art. mais comme ceux de la grâce. En s'en faisant celte idée, on reconnaîtra que rien n'y sert davantage qu'une profonde humilité, que la connaissance de soi-même et une confiance sans bornes en la divine miséricorde; parce que la connaissance de l'un et de l'autre produit les larmes continuelles et les oraisons avec lesquelles, en entrant par la porte de l'humilité, on obtient ce qu'on désire par humilité, on le conserve par l'humilité , et on l'augmente par l'humilité, ne mettant aucune confiance ni en la manière de faire ses exercices, ni en rien de ce qui est de soi.

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