‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 106 sur 201 · A MONSIEUR JACQUES OHTIS , BOURGEOIS DE TOLÈDE. SECONDE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR JACQUES OHTIS , BOURGEOIS DE TOLÈDE. SECONDE

La Suinte répond avec des sentiments admirables de sagesse et de religion à une lettre désobligeante, et traite de plusieurs difficultés.

18 mai 1572. — La grâce du Saint-Esprit vous accompagne incessamment, monsieur.

Vous me faites une si grande grâce de vouloir bien m'écrirc , et je vous en suis si obligée, que quand votre dernière lettre aurait eu mille

fois plus de rigueur, je ne laisserais pas d'en être très-reconnaissante , et de nie croire dans un nouvel engagement de vous servir, si j'en étais capable.

Vous me marquez, monsieur, m'avoir écrit la lettre que le père Marian m'a donnée, pour me faire comprendre combien ce que vous souhaitez est raisonnable. Je vous déclare, monsieur, que je n'ai nul dessein de me justifier : vos raisons sont si bonnes, et vous savez si bien les faire valoir, que mes raisons contraires n'auraient en comparaison ni force ni solidité. Je ne prétends donc pas me défendre par des discours : je suis résolue, ma cause étant si peu soutenable, de prendre le parti de demander un arbitre; et je n'en désire point, monsieur, d'autre que vous-même. Je vous supplie seulement de vouloir bien vous sourenir que vous êtes plus obligé de protéger de pauvres orphelins que messieurs vos chapelains, puisque le monastère et les chapelles vous appartiennent également. J'ose même avancer que les religieuses qui remplissent le monastère vous sont bien plus dévouées que des ecclésiastiques, qui, comme vous l'avez remarqué, ont souvent plus d'envie d'être à la un de la messe qu'ils commencent que de la dire avec la piété qu'exige d'eux un si redoutable mystère.

Quelle obligation ne vous ai-je point , monsieur, de ce que vous consentez à ce qui est réglé touchant l'heure de vêpres? Cette obligation m'est d'autant plus sensible, qu'il ne serait pas en mon pouvoir, quelque respect que j'aie pour vous, de changer cet ordre. J'envoie votre lettre à la mère prieure, et je lui écris de faire à l'égard du reste tout ce que vous lui ordounerez, persuadée qu'il nous sera infiniment plus avantageux de remettre entièrement nos intérêts entre vos mains et entre les mains de monsieur Ramirez, afin qu'ensemble vous décidiez des choses, que non pas d'en décider nous-mêmes. Permettez-moi de l'assurer ici de mes respects, et de lui marquer la douleur que j'ai sentie de son indisposition. Nous n'avons pas manqué de demander au Seigneur sa guérison , et de le prier de vous conserver, monsieur, et tous vos petits anges, un grand nombre d'années ; Dieu veuille que ces aimables enfants soient un jour de grands saints.

11 me paraît que ce qui peut faire bien du tort aux carmélites, et leur être même un sujet de distraction, c'est d'entendre chanter la messe à l'une des chapelles, lorsqu'on y solennisera quelques fêtes avant la messe conventuelle ; et s'il y a sermon , je ne comprends pas comment cela pourra s'accorder. On pourrait donc , si vous l'agréez , pour prévenir cet embarras , faire chanter ces jours-là la messe à l'autel principal, après avoir dit une messe à la chapelle; cela ne me paraît pas pour vous d'une grande conséquence, quand même ce serait un jour de fête, pourvu que ce ne fût pas de ces fêtes que vous y faites célébrer par un devoir indispensable; ce qui arrivera rarement. Ainsi ayez, s'il vous plaît, la bonté, monsieur, de vous faire » iol^nre en celle occasion, et de

considérer qu'outre que vous ferez une bonne œuvre, vous nous obligerez toutes très-sensiblement.

Depuis le départ de la lettre au père général, j'ai fait réflexion qu'elle était inutile, d'autant que ce que le père visiteur aura réglé sera solidement établi : son pouvoir est si étendu, que ni le père général, ni aucuns chapitres généraux ne peuvent inutiliser ce qu'il lui aura plu d'ordonner. Je ne doute pas que vous ne soyez ravi d'avoir affaire à ce père : c'est un excellent homme, d'une science et d'une prudence consommées ; je me flatte qu'il vous ira voir immanquablement cet été, et qu'il accommodera les choses d'une manière si judicieuse , que vous serez tous également contents.

De ma part je puis vous assurer que je ne perdrai jamais nulle occasion de vous marquer le désir que j'ai de vous rendre service en tout ce qui dépendra de moi. Sur ce pied-là, comptez, monsieur, que vous pouvez m'écrire tant qu'il vous plaira, et que je ne m'en fâcherai jamais. Je connais trop la bonté de votre cœur pour avoir de la peine de ce que vous me dites avec une si bonne intention. Le seul chagrin que j'ai, c'est de n'être pas à portée de vous dire de vive voix que personne du monde ne vous est plus dévouée que moi. Quel regret n'aurais-je donc point que les carmélites vous donnassent le moindre sujet de déplaisir ! Soyez persuadé, monsieur, que tout ce que vous m'avez écrit, et tout ce que vous pourriez m'écrire, ne me fera jamais changer de sentiment, ni varier le moins du monde dans l'estime et le respect que j'ai pour vous.

Je me recommande aux ferventes prières de madame Françoise Ramirez. Je suis à présent sans fièvre, grâce à Dieu. Je le prie de vous soutenir perpétuellement de sa main, et de vous combler d'autant de grâces que lui en demande pour vous

Votre indigne servante Thérèse de Jéscs.

C'est aujourd'hui le dimanche dans l'octave de l'Ascension.

Cette excellente lettre écrite aussi à Salamanque, l'an 1572, devrait servir de modèle aux personnes qui ont reçu quelque injure; elle apprend avec quelle douceur et quelle humilité il faut répondre à des lettres pleines d'aigreur et de dureté, telle qu'était celle de monsieur Orlis.

lin 177-2, le dimanche dans l'octave de l'Ascension fut le 18 mai.

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