AU RÉVÉREND PÈRE ORDONLS , JÉSUITE
Celte lellre regarde l'établissement d'un collège de filles, sur lequel la Sainte donne quantité d'excellents avis.
1573, août, ') In fin. — La grâce du Saint-Esprit vous accompagne perpétuellement, mon révérend père.
(Mie j'aurais de joie d'avoir assez de santé et de loisir pour vous en-
(retenir de diverses choses qui me paraissent fort importantes ! mais j'ai été bien plus mal depuis le départ du courrier que je ne l'étais auparavant ; je me sens même à l'heure qu'il est si faible et si abattue que, quelque envie que j'aie d'abréger pour ne me fatiguer pas à l'excès, je crains de ne pouvoir éviter d'être fort longue.
Il est visible que le monastère de l'Incarnation où je suis a pour moi présentement des bontés que je voudrais pouvoir mériter.
L'affaire dont il s'agit, étant sur le point d'être terminée , augmente mes soins et mon application, surtout depuis que j'ai appris par la lettre du père visiteur apostolique qu'on m'a apportée aujourd'hui , qu'il s'en décharge entièrement sur le père Dominique Bagnez et sur moi, et qu'il lui a écrit qu'il nous donnait à l'un et à l'autre tout pouvoir. Timide comme je suis, je crains toujours de me tromper et de manquer de lumière dans les occasions où je me vois obligée de dire mes sentiments et de prendre une dernière résolution. Ainsi j'ai fait redoubler les vœux que nous offrons au Seigneur pour le bon succès d'une si sainte entreprise.
II me paraît, mon révérend père, qu'on ne peut s'appliquer avec trop de soin à considérer les suites fâcheuses qu'elle peut avoir si l'on prend mal ses mesures et si l'on manque de prévoir les obstacles qui peuvent la traverser. S'il arrive qu'elle ne réussisse pas, et que ce soit par notre faute , comptez que nous en serons vous et moi coupables devant Dieu et devant les hommes, qui nous accuseront très-certainement de nous y être mal conduits. Ne nous soucions donc point qu'elle soit conclue quinze jours plus tôt ou plus tard; ce retardement n'est de nulle conséquence.
J'apprends avec une vraie joie que la mère prieure aura le gouvernement des deux maisons ; car celle-ci doit s'établir de telle sorte qu'elle ne porte point de préjudice à la première , comme vous le remarquez très-judicieusement.
Pour ce qui est d'assembler ce grand nombre de filles dont vous parlez, j'avoue ne pouvoir être de votre sentiment; je trouve une infinité de raisons qui s'y opposent et qui me persuadent le contraire, surtout leur emploi les destinant à instruire la jeunesse. Cette multitude de maîtresses dans une maison , comme vous dites qu'il y a quantité de maîtres dans un collège, me paraît aussi différente que le noir l'est du blanc, et devoir causer tant de bruit et de confusion , qu'il est presque impossible qu'elles puissent réussir à bien élever des enfants. Ma pensée est que le nombre des maîtresses doit être fixé, et qu'il serait avantageux qu'il ne passât pas quarante ; c'est même beaucoup, parce que si elles sont davantage, elles s'embarrasseront; et, faute de s'entendre, leurs bonnes intentions ne seront pas d'une fort grande utilité. On m'a appris que le collège de Tolède n'en a que trente-cinq , et qu'il n'est pas permis de passer ce nombre. Encore une fois, mon père, il y a mille inconvénients à mettre tant de filles ensemble. Si donc on ne fait pas d'aumônes qui obligent à ne pas différer, tâchez, je vous prie, de ga-
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gncr du temps et de prendre les moyens les plus convenables pour rendre cette communauté sainte et édifiante: et Dieu ne manquera pas de nous assister. On ne doit pas cependant , en considération des aumônes , faire quelque chose qui soit tant soit peu contraire à la justice et à l'équité. Enfin il est constant que rien ne presse, et qu'il nous sera même avantageux de ne point précipiter la conclusion de ce nouvel établissement.
Il serait à propos que pour faire le choix des OUes qu'on voudra recevoir, la mère prieure fût obligée de prendre conseil de deux autres personnes qui, comme elle, eussent voix dans ces sortes de réceptions : ceci est très-important, et doit être exactement observé. Si le père prieur de Saint-André voulait bien s'en donner la peine , avec encore un échcvin, ou même les deux échevins de la ville, et qu'ils prissent ensemble soin de la recette et de la dépense de la maison, ce serait un très-grand bien, puisque, comme je vous l'ai déjà fait remarquer, mon père, il ne faut pas que la mère prieure en ait le maniement, ni même qu'elle entre en connaissance de ce qui regarde le temporel de la maison.
Il serait encore nécessaire d'examiner avec beaucoup d'attention les qualités de corps et d'esprit des jeunes filles qu'on présentera pour être reçues, et de convenir avec les parents du temps qu'on les gardera, afin qu'il n'y ait point de mécompte : examinez, s'il vous plait, tout cela avec le père Dominique Bagnez, lorsque vous serez sur les lieux. II serait bon aussi que ce que vous aurez conclu ensemble fût encore proposé au révérend père provincial , et au père Balthazar Alvarez. Je ne doute nullement qu'il n'y ait bien d'autres choses à observer, comme de garder la clôture; mais celles qui me paraissent plus importantes, sont les deux premières que je viens de spécifier.
Quant à ce que vous me marquez, mon révérend père, qu'il ne faut pas que mademoiselle Jéronime abandonne la rente, la mère prieure me l'a aussi écrit, ne comprenant pas assurément qu'elle ne peut être reçue, qu'après y avoir absolument renoncé, ou que madame sa mère s'en soit tellement chargée que le monastère ne puisse être obligé de la payer, et n'ait jamais d'inquiétude là-dessus : je suis persuadée que ce n'est qu'à cette condition que le révérend père provincial a permis qu'on la fit entrer, et que c'est agir contre son intention que d'en user autrement. Dieu me garde de le permettre ; je n'en ai pas le pouvoir, et je sais bien aussi que je ne le permettrai de mes jours.
Comme je comprends que cela causera un furieux embarras à madame Hélène de Quiroga, je voudrais qu'on pût trouver quelque expédient pour la tirer d'affaire. Le meilleur à mon gré serait de ne pas bâtir sitôt l'église, ou de différer la réception de mademoiselle sa fille, qui, ayant plus d'âge, sera aussi plus ferme dans sa vocation. Il est de sa prudence de ne se point trop appuyer sur un fondement peu solide. Que sait-on si relie demoiselle aujourd'hui si bien intentionnée persévérera dans le dessein qu'elle a formé d'être carmélite? Nous no pouvons donc, mon
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révérend père, prendre trop de précaution. Le temps, croyez-moi, ne gâtera rien. Ainsi, il vaut beaucoup mieux employer quelques années à cet établissement, et qu'il subsiste, que de le conclure à la hâte, et qu'il tombe aussitôt, et donne sujet à tout le monde d'en plaisanter; ce qui néanmoins serait peu considérable, si l'on ne prenait pas de là occasion de tourner la vertu en ridicule , et de mépriser les œuvres de piété.
Il ne faut pas oublier de bien prendre garde avec qui l'on passera lé contrat, si l'on prend l'expédient proposé; car il n'y a plus de sûreté à présent. Le père visiteur ne laissera pas de nous reprocher d'entreprendre de passer des actes : je serais exempte de cette peine s'il avait bien voulu se la donner, au lieu que je me vois contrainte d'agir dans cette affaire, comme si j'étais capable de quelque chose, quoique je ne sois bonne à rien.
Faites-moi le plaisir, mon révérend père , de montrer cette lettre à monsieur Galien : je lui suis très-obligée des bons offices qu'il me rend en toutes occasions, surtout de ce que mes lettres sont rendues si fidèlement.
La tendresse qu'a la mère Anne de Saint-Pierre pour ses filles , ne lui permettra pas de consentir qu'on les mène si loin ; elle n'en a jamais eu la moindre pensée.
Je pars après demain s'il ne me survient rien de nouveau : il faudrait que la maladie fût bien grande pour retarder mon voyage. Ou a déjà envoyé toutes les lettres à Saint Gilles; mais on n'en a point encore de réponse : demain, qui est mardi, l'on tâchera d'en tirer une. Mon peu de santé me fait commettre bien des fautes. Je suis très-sincèrement, mon révérend père,
Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.
Je me recommande aux Drières du révérend père recteur.
remarques.
On ne peut pas douter que Sainte Thérèse n'ait écrit ceUe lettre au monastère de rincarnalion d'Avila, où par un ordre exprès du visiteur apostolique, le R.P.Pierre Fernandez, elle alla en 1572 exercer la charge de prieure ; et d'où le même visiteur l'envoya, en 1575, à Salamanque, étant encore prieure de l'Incarnation, pour procurer aux carmélites de cette ville très-mal logées une maison plus commode: et c'est-li le voyage qu'elle devait entreprendre dans deux jours lorsqu'elle écrivit au père Ordo • nés. Elle l'écrivit donc à la fin du mois d'août, puisqu'il est certain selon l'Histoire générale de l'ordre ( 2' partie, Hv. I, c. 19), qu'elle partit d'Avila pour Salamanque a la fin du mois d'août, ou au commencement de septembre de l'année 1575.
Le sujet de cette lettre n'a pas besoin d'être développé. Il est pourtant à propos, pour en entendre certains endroits, d'observer que quand la Sainte fonda le monastère des carmélites de Médine-du-Champ, le second de sa réforme, plusieurs dames de qualité prirent la résolution de quitter le inonde, et d'entrer dans le nouveau monastère, excitées par les exemples de vertu que la Sainte et ses filles donnaient dans toute la ville. L'une des principales fut madame Hélène de Quiroga, veuve de dem Diego de Villaroel, nièce du cardinal de Quiroga, archevêque de Tolède, et mère de mademoiselle Jéronime de Quiroga, qui ne désirait pas avec moins d'ardeur que madame sa mère, d'être carmélite.
Dieu exauça les vœux de la mère et de la fille ; car mademoiselle de Quirrga fit profession dans ce monastère de Médine l'an 1577, le jour de l'Incarnation, donl elle
prit le nom, avant oie nommée Jeronime de l'Incarnation, el y mourut le 25 avril 1612, en étant actuellement prieure, après l'avoir été de celui de Tolède. Madame sa mère eul aussi le bonheur d'être carmélite, et de faire profession dans la même maison le jour de la Toussaint, l'an l.">!S-2. On la nomma Hélène de Jésus; elle fut prieure du couvent de Tolède, et mourut en 1G9G, dans celui de sa profession. Ces deux excellents religieuses se sont rendues encore plus célèbres da:is la religion par l'éminenee de leur sainteté, qu'elles ne l'étaient dans le monde par la grandeur de leur illustre naissance.
Comme mademoiselle Jeronime de Qoiroga avait de très-grands biens, elle proposa à madame sa mère, avant son entrée aux carmélites, de fonder dans Hédinc-du-Champ un collège où l'on élevai de jeunes tilles dans la piété, jusqu'à ce qu'elles fussent en âge de prendre parti, el que la nomination des places du collège fùl donnée à perpétuité à la prieure de* carmélites de Médine. La décision de cette affaire fut remise à la disposition du visiteur apostolique dont j'ai parlé, cl à celle du père jésuite, à qui celle lettre est écrite, et qui pouvait être confesseur de ces illustres fondatrices. Le père visiteur ne voulant point absolument s'en mêler, s'en décbargea entièrement sur la Sainte et sur le père Dominique Baguez son directeur, qui était pour lors à Médine-du- Champ. Il faut que ce projet ail échoué comme beaucoup d'autres, car on n'en trouve nul vestige dans Médine. Dieu a permis cependant que celte lettre si pleine d'instructions se soit conservée pour servir de règle en de pareils établissements.