CHAPITRE VII
Sur ces paroles de l'épouse dans le Cantique des cantiques : Soutene:-inni avec des peurs, et donnez-moi quelque fruit à manger pour me fortifier , car je tombe dans la défaillance, et je meurs d'amour.
Q lans les grands ravissements l'âme tombe dans une telle défaillance, qu'elle parait
prête a se séparer du corps ; ce qui lui fait demander qu'on la soutienne avec des fleurs. Que ces fleurs sont les ilrsivs de faire de grandes actions pour le service de Dieu et pour l'avantage du prochain. Que l'action et la contemplation marchent, eu cela, de compagnie. Que l'amour désintéressé est représenté par l'arbre céleste, c'est-à-dire la [croix, dont il , est parle' dans ce cantique; et que les fruits de ces arbres sont les travaux et les persécutions.
SUR CES PAIIOLES DE [.'ÉPOUSE I.OItSQl F. L'EXCES OE SON KONIIEl'U I \
Hir TOMBER OWS LA DÉFAILLANCE : SOI TENEZ-MOI AVEC DES
FLEURS, etc.
Oh ! que ces divines paroles montrent bien la vérité de ce que je dis ! Quoi ! sainte épouse , les douceurs et les consolations dont vous jouisse/ ■ oiis font mourir, parce qu'elles sont quelquefois si excessives , et vous réduisent en tel état , qu'il semble qu'il ne vous reste plus de vie, et vous demandez des (leurs. Mais quelles (leurs désirez-vous? Des fleurs sontcll( s donc propres à vous retirer d'une telle extrémité , et ne les demandez-vous point plutôl pour ayance; votre mort , puisqu'on l'état où vous
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êtes on no désire rien tant que de mourir? Cela ne s'accorde pas avec ce que vous dites que l'on vous soutienne avec ces fleurs, puisque ce terme do soutenir marque plutôt que vous voulez vivre pour servir ce divin époux à qui vous êtes si obligée, que non pas que vous voulez mourir.
Ne vous imaginez pas , mes filles, qu'il y ait de l'exagération en ce que j'ai dit que l'âme tombe alors dans la défaillance , et paraît prête à se séparer de son corps. Je vous assure qu'il n'y a rien de plus véritable ; car l'amour est quelquefois si violent , et domine de telle sorte sur les forces de la nature , que je connais une personne qui , étant dans celle sublime oraison, entendit un chant si mélodieux, qu'elle croit que, si elle eût continué davantage, l'excès du plaisir qu'elle ressentait lui aurait sans doute fait perdre la vie. Mais Notre-Seigneur le fit cesser; et cette personne serait morte en cet état, sans dire une seule parole pour l'en prier, parce qu'il lui était absolument impossible de faire aucune action extérieure. Ce.n'est pas qu'elle ne connût le péril où elle était ; mais elle ne le connaissait qu'en la même sorte que l'on se trouve en dormant d'un profond sommeil, dans une grande peine dont on désirerait extrêmement de sortir, sans que l'on puisse néanmoins, pour la déclarer, proférer une seule parole, quelque désir que l'on en ail. Il y a toutefois celte différence, qu'ici l'âme ne voudrait pas sortir de cet état , et que son contentement est si grand, qu'au lieu d'appréhender la mort, elle la désire. Qu'heureuse serait celte mort qui ferait qu'une personne, par l'ardeur de son amour pour son Dieu, expirerait entre ses bras! et cet amour est si violent, que si celte suprême Majesté ne faisait connaître à lame qu'il a agréable qu'elle vive encore, la faiblesse de la nature ne pourrait supporter sans mourir une joie si excessive.
QUE CES FLEURS SONT LE DÉSIR DE FAIRE DE GRANDES ACTIONS POUR DIEU ET POUR LE PROCHAIN.
C'est aussi pour modérer cette excessive joie, que l'âme prie qu'on la soutienne avec des fleurs ; et celles qui naissent sur la terre n'ont rien de comparable à l'odeur et à la beaulé de ces admirables fleurs . parce que, selon que je le puis comprendre, elles ne sont autre chose que les désirs qu'a l'âme de faire de grandes actions pour le service de Dieu et pour l'avantage du prochain , son amour étant si désintéressé, et sa charité si ardente, qu'elle ne craint point, pour de tels sujets, d'être privée du merveilleux plaisir dont elle jouit. Car, encore que ces fleurs marquent plutôt la vie active que la contemplative, et qu'il semble que l'âme ne peut s'occuper à l'action , sans sortir de la contemplation , Notre-Seigneur ne laisse pas de lui accorder sa demande. Ainsi ces deux choses ne sont pas incompatibles, etMartheetMagdeleine vont presque toujours alors de compagnie; car l'intérieur opère dans les oeuvres extérieures; et quand les actions tirent leur force d'une racine si sainte, on peut les considérer comme des fleurs admirables
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(«rovlnite-. par celle plante tonte céleste de l'amour de Dieu, puisqu'elles n'ont point d'autre objet que lui; que nul intérêt humain ne s'y mêle, et que leur odeur, comme un parfum précieux, se répand si loin, et a tant de vertu , qu'il ne réjouit pas seulement plusieurs autres âmes, mais les forliGc.
Je veux m'expliquer davantage. Un homme prêche avec dessein de profiter à ses auditeurs; mais il n'est pas si détaché de tout intérêt, qu'il ne désire aussi de leur plaire , et d'acquérir de la réputation et du crédit s'il a quelque bénéfice qu'on lui dispute. Il en est de même de plusieurs autres choses qui se font pour l'avantage du prochain et avec bonne intenlion, quoiqu'avec beaucoup d'égards à ne se point nuire et à ne mécontenter personne. Que si ce prédicateur est persécuté, il est bien aise de plaire aux rois, aux grands et généralement à tout le monde. II couvre ces imperfections du nom de discrétion, et Dieu veuille que celte discrétion soit véritable? Quoique ceux qui sont dans ces dispositions puissent rendre quelque service à Dieu et au prochain, ce ■ ■ut pas la, à mon avis, ces fleurs que demande l'épouse et dont le seul objet est l'honneur cl la gloire de Dieu. Les âmes qu'il met dans un état aussi élevé que celui dont nous avons parlé, s'oublient au contraire entièrement elles-mêmes pour ne songer qu'à le servir; et parce qu'elles savent quel est son amour pour ses créatures et pour eux qu'il considère comme ses enfants, elles consentent d'être privées des faveurs pour ne penser qu'à leur profiter en les instruisant de ses vérités. Leur avancement dans la vertu est la seule chose qui les touche, et elles donneraient volontiers leur vie pour ce sujet. Celle ardente charité se peut comparer à un vin céleste dont elles sont si enivrées qu'elles oublient tout ce qui les regarde en particulier, et c'est par cet heureux oubli d'elles-mêmes qu'elles se trouvent capables de profiter aux autres.
Cela me fait souvenir de cette sainte Samaritaine, parce qu'il parait clairement que les paroles de Noire-Seigneur avaient fait une merveilleuse impression dans son cœur, puisqu'elle le quitta lui-même pour rendre ses concitoyens participants de son bonheur, et que sa charité fut si bien récompensée par l'avantage qu'ils tirèrent d'avoir ajouté foi à ses paroles. Car quelle plus grande consolation pouvons-nous recevoir en celle vie que de servir à l'avancement de quelques âmes? C'est alors qu'il me semble qu'il distille de ces fleurs un suc si délicieux qU'il d'j a point de fruit dont le goût puisse être plus agréable. Heureux ceux à qui Notre-Seigneur fait de telles grâces, et quelle obligation n'ont-ils point de le servir, puisque vous voyez, mes filles, que cette sainte femme , pour en avoir reçu une semblable, est dans une ivresse toute divine qui la fait courir de rue en rue et de place en place pour publier, avec, une voix mêlée de cris, les merveilles qu'elle a entenduo. Ce qui m'étonne en ceci est que ses concitoyens l'aient crue, n'ayant point d'apparence qu'allant elle-même quérir de l'eau , elle fût de
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grande condition. Mais clic avait beaucoup d'humilité, comme il parait en ce qu'elle ne s'offensa point de ce que Nolrc-Seigneurluiditses fautes, ainsi que l'on s'offense aujourd'hui quand on nous dit nos vérités Elle lui répondit seulement qu'il fallait qu'il fût un prophète, et elle mérita par celle humilité que plusieurs personnes sortent de la \illc sur sa parole pour aller voir Nolrc-Seigneur. 11 en arrive de même, ce me semble, à une personne, lorsqu'après avoir durant plusieurs années parlé à ce divin Sauveur dans l'oraison, sans que ces faveurs et l'extrême plaisir de s'entretenir avec lui l'aient empêchée de le servir avecjoie en des occupations pénibles, ses actions qui ne sauraient procéder que delà céleste planle de cet ardent amour dont j'ai parlé, peuvent être considérées comme des fleurs, dont l'admirable odeur dure beaucoup plus longtemps, et produit d'incomparablement plus grands effets que les paroles et les œuvres de ceux qui, n'ayant en vue que leur intérêt , ne disent et ne font rien qui , quelque vertueux qu'il paraisse, ne soit mêlé et infecté par des sentiments d'amour-propre.
QUE CET AMOUR SI DÉSINTÉRESSÉ EST l'aRGRE CÉLESTE, C'EST-A-DIRE LA CROIX, QUI PRODUIT LES FRUITS DONT L'ÉPOUSE PARLE ENSUITE. ET QUE CES FRUITS SONT LES TRAVAUX ET LES PERSÉCUTIONS.
C'est cet amour entièrement désintéressé qui donne la force de souffrir les persécutions. C'est lui que l'on doit considérer comme cet arbre céleste qui produit les fruits dont l'épouse parle ensuite lorsqu'il dit : Donnez-moi des fruits dont la nourriture me fortifie , c'est-àdire, donnez-moi , Seigneur, des travaux et des persécutions. Car il est certain qu'une âme qu'il a élevée à cet état les désire et en lire de grands avantages, parce qu'elle ne trouve de plaisir qu'à lui plaire et à imiter en quelque sorte la vie si extrêmement pénible qu'il a pas-ée sur la terre. Ainsi il parait que cet arbre n'est autre chose que la croix, puisque l'époux dit dans un autre endroit de ce cantique: ("a été dessous cet arbre que je vous ai ressuscilée. Quelle consolation ne doit donc point espérer une âme qui souffre de grandes peines, cl qui se trouve tout environnée de croix ! elle ne jouit pas pour l'ordinaire du contentement qui se rencontre dans l'oraison : son plaisir est dans la souffrance. Mais cette souffrance ne l'affaiblit point, au lieu que la suspension des puissances dans l'oraison, lorsqu'elle est fréquente , épuise ses forces. L'âme a encore une autre raison de demander de ces fruits qui sont les travaux ; c'est qu'il n'est pas juste qu'elle reçoive toujours des faveurs de son divin époux sans travailler pour lui rendre du service. J'ai remarqué en quelques personnes dont nos péchés font que le nombre en est si petit, que plus elles s'avancent dans cette sublime oraison et reçoivent des faveurs de Notre-Seigneur, plus elles travaillent à servir le prochain , principalement en ce qui regarde le salut, et qu'elles donneraient leur vie avec joie pour tirer une âme de l'état funeste et si déplorable du péché mortel.
38 PENSÉES SIR L'AMOVn DE DIEU.
Je sais qu'il serait difficile de persuader cette vérité aux personnes que Notre-Seigneur commence à favoriser de ses grâces qui leur donnent tant de joie; et elles s'imaginent peut-être que les autres sont A plaindre, paire qu'il leur paraît que nul bonheur n'égale celui de jouir d'une si grande consolation dans la retraite et la solitude. C'est, à mon avis, par une conduite particulière de Dieu que , dans la ferveur où elles sont, elles ne comprennent pas quelle est la perfection de ces autres âmes , puisque , si elles la comprenaient , elles désireraient de sortir des dispositions où elles sont, pour devenir semblables à elles; ce qui leur serait préjudiciable, à cause que, n'étant pas encore assez fortes, le besoin qu'elles ont d'être nourries du lait de ces mamelles sacrées dont j'ai parlé, fait qu'elles ne doivent pas s'en éloigner, et Notre-Seigneur saura bien, quand il en sera temps et qu'elles en seront plus capables, les faire passer de l'état où elles se trouvent à un plus parfait. Mais comme vous pourriez, mes filles, voir, très-particulièrement dans le traité que j'ai dit, combien il est dangereux de se trop précipiter et de quelle sorte on se doit conduire dans le véritable désir de servir des âmes , je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet. Je n'ai prétendu par cet écrit que de vous faire connaître les consolations que vous pouvez tirer de quelques-unes des paroles de cet admirable cantique, et de vous découvrir une partie des mystères qu'elles cachent sous une obscurité apparente. Ils sont si grands, que je ne pourrais sans témérité m 'engager plus avant dans ce discours, et je prie Dieu de tout mon coeur qu'il n'y en ait point eu à dire ce que j'en ait dit, quoique je ne l'aie fait que pour obéir A ceux qui ont pouvoir de me commander. Notre-Seigneur se sert de tout comme il lui plaît, et s'il se rencontre quelque chose de bon dans ce discours, vous pouvez croire hardiment que je n'y ai aucune part, puisque les sœurs qui sont avec moi savent le peu de temps que mes grandes occupations m'ont permis d'y employer. Je demande de tout mon cœur à ce divin époux de nos âmes de me faire connaître par ma propre expérience tout ce que j'ai tâché de vous faire entendre. Celles qui croiront en avoir quelqu'une doivent beaucoup l'en remercier, et le prier qu'après leur avoir donné une oraison si sublime, il ajoute à cette extrême faveur celle de n'en profiter pas seulement pour ellesmêmes, mais de la rendre utile aux autres par des actions de charité. Je lui demande instamment pour elles cette assistance, et qu'il lui plaise de leur apprendre ce qu'elles doivent faire pour accomplir en toutes choses sa sainte volonté.
Ainsi soit-il