CHAPITRE VI
Sur ces paroles de l'épouse dans le Cantique des cantiques : Ce grand roi m'a fait entrer dans son divin cellier, et boire de ce vin si excellent. Il a ordonné en moi In charité.
La Sainte, dans l'explication de ces paroles, compare à une sainte ivresse les grands ravissements que l'on a dans l'oraison. Différence qu'il y a entre la volonté el l'amour. Que ces paroles : 11 a ordonné en moi la charité, signifient que Dieu règle les mouvements de l'amour de l'âme. Etat de l'âme dans ces saints transports. Exemples que la Sainte en rapporte ; et effets qu'ils produisent.
SUR CES PAROLES : CE GRAND ROI m'a FAIT ENTRER DANS SON DIVIN
cellier, ele.
L'épouse disait auparavant que son divin époux la nourrissait du lait si délicieux qui coulait de ses mamelles. Elle a dit ensuite que celte divine nourriture l'ayant mise en état de recevoir un aliment plus solide, il lui a fait goûter de ce fruit admirable dont nous venons de parler, afin de la rendre capable de le servir et de souffrir. Il semble qu'après cela elle n'ait plus rien à désirer, sinon que son céleste époux l'honore d'un baiser de sa bouche et la mette sous son ombre, qui sont ces faveurs si sublimes que je n'ai touchées qu'en passant , et que vous trouverez , mes filles , clairement expliquées dans le traité dont j'ai parlé, si Notre-Seigneur permet qu'il voie jamais le jour. Mais lorsque cet adorable époux voit qu'une âme s'oublie de telle sorte elle-même qu'elle le sert purement pour l'amour de lui , il ne cesse point de se communiquer à elle en mille manières qui lui sont inconcevables. Il ajoute à tant de faveurs d'autres
faveurs qui surpassent infiniment ses désirs et ses pensées, et qui montrent combien elle perdrait s'il ne lui donnait que ce qu'elle pourrait lui demander.
Voyons maintenant, mes filles, ce que l'épouse dit ensuite : Ce grand roi m'a fait entrer dans son divin cellier. Il semble que cette heureuse âme étant en si grand repos, et à l'ombre de son divin époux, il ne lui restait rien à souhaiter que d'y demeurer toujours. Mais si ses désirs sont limités , les libéralités de cet incomparable roi ne le sont pas ; il a toujours de quoi donner, et il ne cesserait jamais de départir des grâces et des faveurs , s'il trouvait sur qui les répandre. Imprimez . mes filles , si fortement cette vérité dans votre esprit et dans votre cœur, qu'elle ne s'en puisse jamais effacer. J'en parle par expérience , car j'ai ^ u des personnes qui priant seulement Dieu de leur donner des occasions de mériter en souffrant pour l'amour de lui, proportionnées à leurs forces , il les récompensait en leur envoyant tant de travaux, de persécutions et de maladies, qu'elles ne savaient où elles en étaient, et il redoublait en même temps leur courage pour leur donner la force de les supporter. Cela m'est arrivé à moi-même lorsque j'étais encore assez jeune, et me réduisait quelquefois à lui dire : « En voilà beaucoup, mon « Sauveur; je me contenterais à moins. » Et quand je lui parlais ainsi, il augmentait de telle sorte ma patience, que je ne saurais penser sans étonnement à la manière dont je supportais ces maux. Elle était telle que je n'aurais pas voulu changer mes peines contre tous les trésors qui sont dans le monde.
Considérez , je vous prie , mes filles, dans ces paroles de l'épouse : Ce grand roi m'a fait entrer dans son divin cellier, quelle joie ce lui est de penser que son époux est un roi tout-puissant, et que son royaume est éternel. Car lorsque l'âme est arrivée à cet état, il s'en faut peu qu'elle ne connaisse , dans toute son étendue, la grandeur de ce suprême monarque, et je ne crains point d'assurer qu'au moins connaît-elle tout ce qu'elle en peut connaître en cette vie.
Elle dit donc qu'il la fait entrer dans son divin cellier, et qu'il a ordonné en elle la charité. Ces paroles montrent combien grande est cette faveur, puisque ainsi que l'on peut donner plus ou moins de vin à boire, il y a des vins qui excellent de beaucoup par dessus les autres, et que tous n'enivrent pas également, il en est de même de ces faveurs de Dieu. 11 donne à l'un plus de dévotion, à l'autre moins ; il fait que celle des uns augmente de telle sorte, qu'ils commencent à s'oublier eux-mêmes, et renom eut à tous les plaisirs des sens et à l'affection de toutes les choses créées; il donne à d'autres une ferveur extraordinaire pour ce qui regarde son service: il rem! les autres transportés de son amour; et il allume dans le cœur des autres une si grande charité pour le prochain, que, quelque grands que soient les travaux où ils s'engagent pour la lui témoigner, ils ne les méprisent pas seulement, mais ils y paraissent insensibles. Les paroles de l'épouse que nous venons de rap-
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porter expriment toutes ces choses , puisqu'en disant que son époux la fait entrer dans ce cellier tout rempli d'un vin céleste, elle montre qu'il lui permet d'en boire jusqu'à tomber dans une heureuse et sainte ivresse; car ce grand roi n'honore pas une âme d'une si extrême faveur pour la lui rendre inutile. Il lui permet de boire autant qu'elle veut de ces vins délicieux, et de s'enivrer de ces joies inconcevables qui la ravissent dans l'admiration de ses grandeurs. Ce saint transport l'élève si fort audessus de la faiblesse de la nature, qu'au lieu d'appréhender de perdre la vie en servant son divin époux , elle souhaiterait mourir dans ce paradis de délices. Qu'heureuse, mes filles , serait cette mort qui la ferait jouir d'une vie incomparablement plus excellente et plus désirable que la première 1 II est certain que ce que je viens de dire se passe de la sorte , parce que les merveilles que l'âme voit alors sont si grandes , qu'elle sort comme hors d'elle-même, ainsi que l'épouse le témoigne par ces paroles : II a ordonné en moi lu charité. Quelles paroles ! et quelle impression ne doivent-elles point faire dans les âmes que Dieu favorise d'une telle grâce, sans qu'elles puissent jamais la mériter, si lui-même ne les en rend dignes !
L'âme en cet état ne sait pas seulement si elle aime, tant elle est comme endormie et comme enivrée ; mais qu'heureux est ce sommeil ! que souhaitable est cette ivresse ! Son divin époux vient à son secours ; il fait que dans cet endormissement et cette espèce de mort de toutes ses puissances, l'amour qu'elle lui porte est si vivant, qu'encore qu'elle ne comprenne rien à la manière dont il agit, il l'unit si intimement à son époux , qui est l'amour même et son Dieu , qu'elle devient une même chose avec lui, sans que ni les seus, ni l'entendement, ni la mémoire puisse y apporter d'obstacle , et il n'y a que la volonté qui comprenne quelque chose à ce qui se passe.
DIFFÉRENCE Qu'lL Y A ENTRE LA VOLONTÉ ET L'AMOUR.
En écrivant ceci, il m'est venu dans la pensée de savoir s'il n'y a point de différence entre la volonté et l'amour, et il me paraît qu'il y en a, en quoi peut-être je me trompe. Il me semble donc qu'un amour dégagé <!.' toutes les choses de la terre, et qui n'a pour objet que Dieu, est comme une flèche que la volonté tire à son Dieu avec tout l'effort dont elle est capable, et que cet époux céleste, étant, comme il est, tout amour, la blessure toute d'amour qu'il reçoit lui est si agréable, qu'il renvoie celle flèche tout embrasée d'un nouvel amour, avec des avantages pour l'âme dont je parlerai dans la suite. J'ai su , de quelques personnes à qui Dieu a fait cette extrême faveur dans l'oraison, que le ravissement dans lequel elle les met est tel, qu'il paraît non seulement en l'extérieur qu'elles sont hors d'elles-mêmes, mais que si on leur demandait ce qu'elles sentaient alors, elles ne le sauraient dire , ni n'ont rien compris à la manière dont l'amour agissait en elles. Elles le connaissent seulement par les merveilleux avantages qu'elles en reçoivent: leur foi devenant plus vi\e.
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leurs vertus plus fermes, et leur mépris du monde encore plus grand. Or. comme L'âme reçoil tous ces avantages de la pure bonté de son époux, sans y rien contribuer, tout ce qu'elle j comprend est l'incroyable douceur qu'elle ressent lorsqu'elle commence d'entrer dans ces ravissements et ces extases. Il est évident que c'est ce que l'épouse prétend dire par les paroles que nous venons de rapporter; car cette merveilleuse douceur et cette consolation indicible est tout ce qui parait d'animé en elle . lorsque son divin époux, la comble de tant de faveurs, sans qu'elle fasse autre chose que les recevoir.
On peut, sur ce sujet, demander deux choses; l'une, si quand lame est en cet étal , et tellement hors d'elle-même qu'il semble que ces puissances ne sauraient agir, elle est capable de mériter; l'autre, s'il est vraisemblable qu'elle ne profite point d'une faveur si signalée en méritant. Mais les secrets de Dieu seraient-ils impénétrables, si notre esprit était capable de les comprendre? El pouvons-nous trop nous humilier et nous anéantir dans la vue de ses grandeurs infinies? Nous n'avons alors qu'à imiter la conduite de la sainte Vierge, qui, après avoir demandé à l'ange de quelle sorte ce grand mystère qu'il lui annonçait pourrait s'accomplir, et qu'il lui eut répondu que le Saint-Esprit l'opérerait en elle, et que la vertu du Très-Haut la couvrirait de son ombre, quoique ses lumières fussent si élevées au-dessus des nôtres, elle n'eut pas la curiosité de s'en informer davantage, mais crut que cette réponse suffisait pour dissiper tous ses doutes et toutes ses craintes. 11 serait à désirer que certains savants à qui Dieu ne donne pas cette manière d'oraison, et qui n'en ont pas seulement la moindre idée , demeurassent dans une semblable humilité . s;;ns vouloir, comme ils font , juger des choses par leur faible raisonnent nt, et s'imaginer que leur esprit, tout petit qu'il -l , peut , par le moyen de leur science, les rendre capables de comprendre les grandeurs infinies de Dieu.
O reine des anges et des hommes! c'est par vous que l'on peut connaître ce qui se passe entre ce divin époux et son épouse, et qu'elle exprime en ce cantique, dont une partie est rapportée dans les antiennes et les leçons de l'office que nous récitons toutes les semailles en son honneur. 11 vous sera facile, mes Giles, avec l'assistance de Dieu, de connaître si vous êtes arrivées jusqu'à recevoir des grâces semblables a celles dont parle l'épouse, quand elle dit: II a ordonne ni moi la charité.
BXPLII ,IIi.\ DE CES PAROLES : II. A ORDONNÉ IN MOI LA CHARITÉ.
U faut voir maintenant de quelle sorte, lorsque l'âme est dans cet heureux sommeil et dans celte ivresse sainte, Dieu ordonne en elle la charité , c'est-à-dire règle les mouvements de son amour. Car il parait bien qu'elle ne savait où elle était, ni ce qu'elle devait faire pour reconnaître des la\ eiirs aussi éminentes et aussi sublimes que celles qu'elle recevait de son divin époux, puisqu'elle no l'en remerciait pas. O âmes
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chéries de Dieu ! que l'ignorance de ce qui s'est passé dans un état aussi heureux qu'est celui où vous vous êtes trouvées ne vous inquiète point par l'appréhension d'avoir manqué à ce que vous lui deviez ; car pouvezvous croire que votre divin époux permette non seulement que vous le mécontentiez, mais que vous ne lui soyez pas plus agréables quejamais, dans le temps qu'il vous témoigne tant d'amour et de tendresse, comme il parait par ces paroles : Vous êtes toutebelle, ma cltêre épouse, et autres semblables que l'on peut lire dans ce cantique? Et pouvez-vous douter qu'il ne se donne entièrement à vous , lorsqu'il voit que vous vous êtes données si absolument à lui, que le transport et la violence dç votre amour vous faisant comme sortir hors de vous— mêmes, ne laissent plus votre entendement dans la liberté d'agir?
11 me semble que l'on peut ici comparer l'âme à de l'or que Dieu, après l'avoir purifié par ses grâces et ses faveurs, prend plaisir d'enrichir de pierres précieuses d'une valeur inestimable , sans que cet or contribue autre chose à celte merveilleuse beauté que de recevoii ces ornements , ni que l'on puisse comprendre par ces paroles de l'épouse : // a ordonné en moi la charité, de quels moyens ce divin artisan se sert pour commencer, continuer et achever un ouvrage si surnaturel et si admirable.
Que si l'âme en cet état fait quelques actes d'amour, elle ne sait ni comment elle les fait, ni quel est l'objet qu'elle aime, parce que l'extrême amour que ce roi éternel lui porte, et qui l'a élevée à un si haut degré de bonheur, a uni de telle sorte l'amour qu'elle a pour lui à celui qu'il a pour elle, que ces deux amours n'en faisant plus qu'un, l'entendement est trop faible et trop borné pour pouvoir comprendre ce qui se passe dans une union si merveilleuse. Elle est tellement au-dessus de lui, qu'ij la perd de vue durant ce temps qui ne dure jamais que peu. L'âme ne laisse pas néanmoins alors et encore après d'être très-capable de plaire à sa divine Majesté , et l'entendement le connaît par l'augmentation des vertus dont il l'avait enrichie, comme par autant de perles et de diamants d'un si grand prix , que leur éclat l'éblouit , et qu'il peut dire d'elle cette parole du cantique : Qui est donc ceile-ci, qui ne brille j)as de moins de clartés que le soleil? L'épouse a donc grande raison, mon Sauveur, de vous nommer le roi véritable et tout-puissant, puisque vous lui êtes si prodigue de vos trésors, et l'enrichissez ainsi en un moment, non de richesses périssables , mais de richesses éternelles , qui lui font dire avec raison que ce n'est plus elle qui agit, mais que c'est votre amour qui agit en elle.
J'en puis parler avec certitude, parce que j'en ai vu des preuves. Je me souviens d'une personne à qui Notre-Seigneur fit , en trois jours , de telles grâces, que je n'aurais pu le croire, si je n'avais reconnu qu'v ayant déjà quelques années que ce bonheur lui était arrivé, elle s'avançait toujours de plus en plus dans la vertu. J'en connais une autre qui reçut en trois mois ces mêmes grâces , et toutes deux étaient jeunes. J'en sais d'autres aussi à qui Dieu n'a fait celte faveur qu'après un long
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temps : et je pourrais rapporter divers exemples de celles qu'il a traitées comme ces deux dont je viens de parler. Je me crois obligée de le remarquer, pane que j'ai dit qu'il y a peu d'âmes à qui Dieu fasse cette grâce, vins qu'elles aient auparavant souffert, durant plusieurs années, de grands travaux, et aussi afin de montrer qu'il peut y avoir de l'exception . à cause qu'il est de la grandeur infinie de Dieu que ses grâces et ses Faveurs soient sans bornes et sans mesure.
Il arrive presque toujours dans ces occasions où, ni les illusions du démon, ni la mélancolie , ni la faiblesse de la nature n'ont point de part, que les vertus s'augmentent, et que l'amour s'enflamme de telle sorte, qu'il ne saurait demeurer caché, mais parait, sans même que l'on y pense, par les effets qu'il produit continuellement pour l'avantage de quelques âmes ; ce qui fait dire à l'épouse que son divin époux a ordonne en elle lu charité.
Cet amour est si ardent et si bien réglé, qu'il fait que l'âme change en haine celui qu'elle avait auparavant pour le monde; qu'elle n'aime plus SCS parents que dans la vue de Dieu; que son amour pour son prochain et pour ses ennemis est si grand qu'il faut , pour le croire, l'avoir vu, et que celui qu'elle porte à Dieu est si extrême, et la réduit quelquefois en tel élat , que la faiblesse de sa nature n'en pouvant supporter la violence , elle se trouve contrainte de dire : Soutenez-moi avec des fleurs, et donnez-moi quelque fruit à manger pour me fortifier; car je tombe dons In défaillance et je meurs d'amour.