DE MÉDINE-DU-CHAMP
saient jamais d'être seules; elles n'appréhendaient rien tant que les visites, même de leurs propres frères; et celles-là s'estimaient les plus heureuses qui avaient le plus de loisir de demeurer dans un ermitage. Les voyant si vertueuses, et le courage que Dieu leur donnait de vouloir souffrir pour lui, aller au delà de ce que l'on pouvait attendre de leur sexe, il me venait souvent à l'esprit que c'était pour quelque grand dessein qu'il les favorisait de tant de grâces. Je ne prévoyais rien néanmoins de ce qui arriva dans la suite, parce que je ne pouvais m'imagincr que ce fût une chose possible. Je sentais seulement que plus j'allais en avant, et plus mon désir croissait de contribuer en quelque chose au bien des âmes. Il me semblait que j'étais comme une personne qui, ayant en garde un grand trésor, désirerait d'en faire part à tout le uionde , mais à qui on liait les mains pour l'empêcher de le distribuer et d'en faire des largesses ; car mon âme était comme liée de la sorte, et les faveurs que Dieu me faisait alors, et qui étaient fort grandes, demeurant renfermées en moi, me paraissaient mal employées. Tout ce que je pouvais en cet état, et ce que je faisais avec affection, c'était d'offrir à Dieu mes faibles prières , et d'exhorter mes sœurs à faire la mémo chose, à souhaiter avec ardeur le bien des âmes et l'augmentation de la toi, à ne rien oublier de ce qui dépendait d'elles pour édifier les personnes avec qui elles se trouvaient obligées de traiter.
Environ quatre ans après , le père Alphonse Maldonat, religieux de l'ordre de saint François, a int me voir. C'était un grand serviteur de Dieu, et qui avait la même ardeur que moi pour le bien des âmes, mais avec celte différence, qu'il le témoignait par des effets, au lieu que je n'avais que des désirs. Il était depuis peu revenu des Indes, et après nous avoir raconté combien de millions d'âmes se perdent dans ce nouveau monde, faute d'être éclairées de la lumière de l'Évangile, il nous fît une excellente exhortation pour nous animer à la pénitence, et se retira ensuite. Je fus touchée d'une si vive douleur de la perte de tant d'âmes, qu'étant comme hors de moi-même, je m'en allai dans un ermitage, où, mêlant mes soupirs avec mes larmes, je demandai instamment à^ Noire-Seigneur que, puisque les démons entraînaient tant d'âmes dans l'enfer, et que je me trouvais réduite à n'avoir que des prières pour les assister, il lui plût de les exaucer, afin d'en sauver au moins quelqu'une. J'avoue qu'en l'état où j'étais, je portais beaucoup d'envie à ceux qui avaient le bonheur de pouvoir, par leur amour pour Dieu, secourir ces âmes, quand ils auraient même, pour ce sujet, souffert mille morts, s'il était possible; et Dieu m'a donné une si violente inclination pour ce grand œuvre de charité, que je ne saurais lire les vies des saints qui ont fait de grandes conversions, sans en être plus attendrie et envier davantage leur bonheur que celui de tous les martyrs, parce qu'il ino semble que de tous les services que nous pouvons rendre à Dieu, il n'y en a point qu'il estime tant que de lui acquérir des âmes par l'ardeur des prières qu'il nous inspire de lui adresser pour obtenir leur conversion
Lorsque j'étais pressée de cette peine , étant une nuit en oraison , Notre— Seigneur m'apparnt en sa manière accoutumée, et me témoignant beaucoup de tendresse, il me dit, comme pour me consoler: Ayez un /•"< de patience, ma fille, et vous verrez de grandes choses. Ces paroles ûrent une telle impression dans mon cœur, qu'elles m'étaient toujours présentes, mais quelques efforts que je lisse pour m'imaginer ce qu'elles signifiaient, il me fut impossible d'y rien comprendre. Je demeurai néanmoins fort consolée, et avec une grande certitude que les effets en feraient connaître la vérité; et sis mois après il arriva ce que je vais dire-