‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 16 sur 201 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le général de l'ordre îles carmes vient en Espagne. 11 approuve l'établissement du monastère de Saint-Joseph d'Avila, fondé par la Sainte, et lui donne pouvoir d'en fonder d'autres. Il lui permet ensuite de fonder aussi deux monastères de cannes déchaussés.

Les généraux de notre ordre demeurant toujours à Rome, et nul n'étant auparavant venu en Espagne, je n'aurais jamais cru d'y en voir quelqu'un ; mais comme tout est possible à Dieu , il voulut que ce qui n'était point encore arrivé, arrivât alors. Cela me fit peine, parce que la maison de Saint-Joseph d'Avila n'étant point sujette à l'ordre, pour les raisons que j'en ai touchées dans la fondation de ce monastère, j'appréhendais deux choses ; l'une, que notre général, ne sachant pas de quelle sorte tout s'était passé, fût avec sujet mécontent de moi; et l'autre, qu'il me commandât de retourner dans le monastère de l'Incarnation , dont la règle est mitigée, ce qui m'aurait donné une grande affliction, pour diverses causes que je pourrais rapporter; mais je me contenterai de dire, qu'outre qu'on ne regarde pas dans cette maison , la première rigueur de la règle, il y a cent cinquante religieuses; ce qui montre assez que l'on n'y peut être avec le même repos et la même tranquillité quedans une maison où il n'y en a que treize. Dieu, par sa bonté, en ordonna mieux que je n'aurais osé l'espérer, car ce général étant fort sage, fort vertueux et fort savant, il trouva qu'il ne s'était rien fait en cela que de louable, et n'en témoigna aucun mécontentement. 11 se nommait le père Jean-Baptiste Rubeo de Rayonnes, et il était avec sujet très-estimé dans tout l'ordre.

Lorsqu'il vint à \\ila, je fis en sorte qu'il allât au monastère de Saint-Joseph, et que l'évèque donnât ordre de l'y recevoir comme on l'aurail rein lui-même. Je dis avec une entière sincérité tout ce qui s'était passé, et je suis naturellement si portée à en user de la sorte, que, quoi qu'il en puisse arriver, je ne saurais agir autrement envers mes supérieurs et mes confesseurs ; parce que, les considérant comme tenant, à mon égard, la place de Dieu, je n'aurais pas autrement l'esprit en repos. Ainsi, je lui rendis compte de toutes mes dispositions et presquede toute ma vie, quoique si pleine d'imperfections eldc défauts. Il me consola beaucoup; il m'assura qu'il ne m'obligerait point à sortir de

DE UÉDINE-DC-CilAMP 4.)

celle maison; il me témoigna voir avec plaisir, dans la conduite que l'on y tenait, une image, quoique imparfaite, du commencement de noire ordre, par l'exacte observance de notre première règle, qui ne se pratiquait plus en aucun monastère; et dans la passion qu'il avait pour l'augmentation d'un si grand bien, il me douna des patentes telles que je pouvais les désirer, pour fonder d'autres monastères, avec des défenses expresses au provincial de s'y opposer. Je ne les lui demandai point; mais il comprit, par ma manière d'oraison, combien j'aurais souhaité de pouvoir servir à l'avancement des âmes.

Quelque grand que fût ce désir, je ne recherchais point les moyens de l'exécuter, parce que je ne pouvais considérer que comme une rêverie, qu'une femme aussi incapable que je l'étais, pût y réussir; mais quand on est touché de semblables sentiments, on ne saurait les rejeter; et Dieu qui voit qu'ils ne procèdent que de la passion de le servir et de la confiance que l'on a en son secours, rend possible, par sa grâce, ce qui, à n'en juger qu'humainement, parait impossible. Ainsi, voyant avec quelle affection noire revérendissime père général se portait à la fondation de ces monastères, je les considérais comme déjà établis; et me souvenant alors de ce que Noire-Seigneur m'avait dit, je commençai d'entendre le sens des paroles auxquelles je n'avais auparavant rien pu comprendre.

Le retour de ce bon père à Rome, me fut très-sensible , parce que, outre l'extrême affection que je lui portais, je croyais perdre en lui un très-puissant protecteur, ne se pouvant rien ajouter à la bonté qu'il avait pour moi, et aux témoignages que j'en recevais en toutes rencontres. Lorsque ses grandes occupations lui donnaient un peu de relâche, il venait me voir pour m'entretenir de discours de piété ; et Dieu lui faisait de si grandes grâces, que je ne pouvais l'entendre parler sans en recevoir beaucoup de consolation.

Comme monseigneur dom Alvarez de Mcndoze, mon évoque, est trèsfavorable à tous ceux qu'il voit se porter à servir Dieu avec le plus de perfection, il désira de lui, avant son départ, la permission de fonder dans son évéché, quelques monastères de carmes déchaussés, qui vécussent dans l'observance de la première règle ; et d'autres personnes lui demandèrent la même chose. Ce vertueux général était très-disposé à l'accorder ; mais la contradiction qu'il rencontra dans l'ordre l'empêcha pour lors de le faire, de peur de troubler la paix de la province.

Quelques jours après, considérant le besoin qu'il y avait en fondant des monastères de filles, qu'il y eût aussi des religieux qui gardassent la même règle, et voyant qu'il y en avait si peu dans cette province qui en fussent capables, qu'il pourrait bientôt n'y en pas rester un seul, je priai beaucoup pour cette affaire, et écrivis à notre général le mieux que je pus, pour lui représenter que ce serait rendre un grand service à Dieu ; que les difficultés qui s'y rencontraient ne devaient pas empêcher une si bonne œuvre, et que ce serait aussi une chose très-agréable à la sainte

Vierge, pour laquelle il avait une particulière dévotion. Je ne doute point que ce ne fût cette mère de Dieu qui fit réussir l'affaire ; car ce bon père n'eût pas plus tôt reçu ma lettre à Valence, que, touché du désir de procurer la plus gronde perfection de l'ordre, il m'envoya un pouvoir de fonder deux monastères de carmes déchaussés ; et pour éviter les oppositions qui pourraient s'y rencontrer, il en remit l'exécution au provincial qui était alors en charge et à celui qui en était sorti. La difficulté d'obtenir leur consentement ne me paraissait pas petite ; mais voyant que le principal était déjà fait, j'espérai que Noire-Seigneur ferait le reste; et cela arriva de la sorte, par le moyen de monseigneur l'évèque, qui prit celte affaire tellement à cœur, qu'il obtint de ces deux, religieux d'y donner leur consentement.

Cette permission me causa beaucoup de joie , et en même temps augmenta ma peine, parce que je ne voyais point dans la province de religieux capable d'exécuter un si bon dessein , ni d'ecclésiastique séculier qui s'y voulût engager; ainsi, je priais continuellement Notre- Seigneur que s'il voulait que l'affaire réussit, il suscitât quelqu'un pour y travailler. D'ailleurs, je n'avais point de maison ni de quoi en acheter; tellement, que tout ce trouvait réduit à une pauvre carmélite déchaussée, chargée de patentes et pleine de bons désirs, mais sans moyen de les exécuter et sans aucune assistance que de Dieu seul. Néanmoins le courage ne me manquait pas, j'espérais toujours que Notre-Seigneur achèverait ce qu'il avait commencé; tout me paraissait possible, et ainsi je mis la main à l'œuvre.

« 0 grandeur incompréhensible de mon Dieu ! Que vous montrez bien, «Seigneur, que votre puissance n'a point de bornes, lorsque vous a donnez tant de hardiesse à une créature, ou pour mieux dire, à une « fourmi telle que je suis. Qu'il parait bien qu'il ne tient pas à vous que « ceux qui vous aiment n'exécutent de grandes choses, mais seulement « à notre lâcheté et à notre peu de courage. Comme nous n'entrepre- « nons rien qui ne soit mêlé de mille craintes et de considérations hu- « maines, il semble, Seigneur, que nous vous lions les mains pour vous « empêcher d'opérer les merveilles que vous êtes disposé de faire en « notre faveur; car, qui prend tant de plaisir que vous à récompenseP, « avec une libéralité digne de votre grandeur, les services que l'on vous « rend lorsque vous trouvez sur qui répandre vos grâces et vos faveurs ? « Que je m'estimerais heureuse, si je vous en avais rendu quelqu'un, « et si les extrêmes obligations que j'en ai, ne me rendaient pas encore « plus coupable par le mauvais usage que j'en ai fait ! »

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