‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 168 sur 201 · AVIS V · texte numérisé non relu

AVIS V

Discours que ta Sainte fil à ses religieuses du couvent de l'Incarnation d'Attila, quand, après avait- quille l'observance mitigée, elle (ul envogée à ce couvent, en qualité de prit are.

Mesdames, mes mères et mes sœurs, Notre-Seigneur m'a envoyée, par le moyen de l'obéissance, pour gouverner celte maison. C'est une place que je ne méritais pas, et que j'aurais fort souhaité pouvoir éviter.

Le choix qu'on a fait de moi m'a même causé beaucoup de peine, tant parce qu'on m'impose des obligations qui sont au-dessus de mes forces, que parce qu'on vous prive de l'usage où vous êtes de eboisir vousmêmes vos supérieures , en m'envoyant ici contre votre volonté et votre satisfaction, moi qui m'estimerais fort heureuse de pouvoir atteindre à la perfection de la moindre d'entre vous.

Je ne viens ici que pour \ous servir et vous obliger en tout ce que je pourrai, et j'espère que N'olre— Seigneur me secourra dans ce dessein- Dans tout le reste, chacune de vous peut m'inslruire et me réformer. Voyez donc, mesdames, ce que je puis faire pour vous. Quand il faudrait vous donner mon sang et ma vie, je le ferais du meilleur de mon cœur.

Je suis fille de cette maison, et par conséquent votre sœur; je connais le caractère et les besoins de chacune de vous, ou du moins de la plupart. Pourriez-vous avoir quelque répugnance pour une personne qui vous appartient à tous égards?

Ne craignez point mou gouvernement. Quoique j'aie vécu jusqu'à présent avec des réformées, je sais, grâce à Dieu, comment doivent être

Col AVIS DE SAINTE TIlÉltÈSE.

gouvernées celles qui ne le sont pas. Tout mon objet est, que nous serions Dieu toutes ensemble avec douceur, et que le peu qu'exigent de nous notre règle et nos constitutions , nous le fassions pour l'amour de ce grand maître, à qui nous sommes si redevables. Je connais toute notre faiblesse, mais tâchons d'atteindre par le désir où nous ne pouvons arriver par les œuvres. Le Seigneur est miséricordieux, et peu à peu, moyennant sa grâce, nous parviendrons au point que nos œuvres et nos désirs se trouveront de niveau.

Ce l'ut en l'année 1571 que la Samte fit ce discours, lorsqu'après avoir fondé quelques couvents de carmélites déchaussées, elle l'ut envoyée pour gouverner celui «le l'Incarnation d'Avila par le P. maître Pierre Fcrnandès, dominicain, que le pape Pie V avait nommé visiteur de l'ordre du Monl-Carmel , pour la province de Caslille.

Ce choix indisposa beaucoup les religieuses, par trois raisons : Premièrement c'était, de la part du visiteur, leur oter une élection qui naturellement les regardait. En second lieu, la Sainte n'étant que simple religieuse lorsqu'elle les avait quittées pour aller fonder la réforme, il leur semblait dur de la voir rentrer dans le couvent pour y commander. En troisième lieu, elles s'imaginaient que le gouvernement d'une prieure réformée ne pouvait être que rigoureux pour elles qui n'avaient point embrassé la réforme.

La Sainte trouva donc à son arrivée les esprits fort aliénés; mais les plus anciennes et les plus sages se soumirent les premières ; et comme il en restait encore plusieurs à persuader, la Sainte ayant fait assembler la communauté dans le chœur, mit dans la stalle de la prieure une figure en relief de la Sainte Vierge, aux pieds de laquelle elle s'assit, et leur tint le discours qu'on vient de rapporter, qui fit d'autant plus d'effet, qu'on n'attendait de sa part que des réprimandes et des corrections.

Son gouvernement fut si utile à cette maison, qu'elle vint à bout d'en payer toutes les dettes, et qu'elle y ramena l'exacte observation de la règle et des constitutions. Elle sut môme à tel point s'y faire aimer, que lorsqu'elle en sortit, après l'expiration de sou priorai, il y eut jusqu'à vingt- trois sœurs qui voulurent la suivre, et que, s'étant trouvée à Aviïa en 1577, les religieuses la choisirent d'elles-mêmes pour être une seconde fois leur prieure. Bien plus, cette élection n'ayant pas été agréée par le visiteur, les religieuses se pourvurent au conseil du roi pour la faire confirmer.

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