‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 18 sur 201 · DE SIÉDINE-DU-CHAMP · texte numérisé non relu

DE SIÉDINE-DU-CHAMP

ployer les pères de la compagnie de Jésus , qui sont fert aimés à Médine, et avec qui, comme on l'a vu dans la première fondation , j'ai traité durant plusieurs années des affaires de ma conscience, dont je me suis fort bien trouvée, et je les ai toujours depuis extrêmement affectionnés. 11 se rencontra que le père Baltazar Alvarez, maintenant provincial, et durant plusieurs années a été mon confesseur, comme je l'ai rapporté sans l'avoir nommé, était alors recteur. Je lui écrivis et lui mandai ce que notre père général m'avait ordonné. Il me répondit, et les autres pères de cette maison, qu'ils m'assisteraient autant qu'ils le pourraient; et en effet, ils travaillèrent beaucoup pour obtenir le consentement de la ville et de l'évéque ; et celte négociation dura quelque temps, à cause de la difficulté qui se trouve toujours à l'établissement des monastères qui n'ont point de revenu.

Un prêtre, nommé Julien d'Avila, qui était chapelain du monastère où j'étais, m'aida beaucoup; car c'était un véritable serviteur de Dieu, très-détaché de toutes les choses de la terre, homme de grande oraison, et à qui Notrc-Seigneur donnait les mêmes sentiments qu'à moi. J'avais donc, comme je l'ai dit, la permission de fonder des monastères; mais point de maison ni d'argent pour en acheter; et on peut juger quel crédit pouvait avoir une personne qui ne possédait rien dans le monde. Dieu y pourvut; car les choses étant en ces termes, une demoiselle très-vertueuse qui n'avait pu être reçue dans le monastère de Saint-Joseph, à cause que le nombre des religieuses était rempli, ayant appris que l'on voulait en fonder un autre, vint me prier de lui donner place. Elle n'avait pas assez de bien pour acheter une maison, mais seulement pour en louer une et pour faire les frais de notre voyage, Ainsi, nous partîmes d'Avila sans autre assistance, avec quatre religieuses du monastère de Saint-Joseph, et deux de celui de l'Incarnation, où je demeurais auparavant, cl accompagnées de Julien d'Avila, notre chapelain, de qui je viens de parler. (La suite fait voir que cela doit être ainsi, quoique l'espagnol ne le dise pas.)

A notre arrivée à Médine, il s'éleva un grand murmure. Les uns disaient que j'étais folle, et les autres attendaient de voir à quoi celle folie se terminerait. L'évéque, à ce qu'il m'a dit depuis, la trouvait fort grande, et ne voulut pas néanmoins me la témoigner de peur de me faire de la peine, à cause qu'il m'affectionnait beaucoup. Mes amis, au contraire, ne me le dissimulaient pas, mais cela ne me touchait guère, parce que ce qui leur paraissait si difficile me semblait si facile ; que je ne pouvais douter qu'il ne me réussît.

J'avais en partant écrit au père Antoine de Hercdia, prieur d'un monastère de notre ordre qui est dans Avila, nommé Saint-Anne, pour le prier de m'acheter une maison. Il se rencontra qu'une dame, qui avait beaucoup d'affection pour lui, en avait une en fort belle assiette mais presque entièrement ruinée. Il en traita avec elle sans autre assurance (lue sa parole, dont elle eut la bonté de se contenter, et sans cela le

marché n'aurait pu se faire, parce que nous n'avions point de cautions que nous puissions lui donner; ce qui montre que Nôtre-Seigneur disposait ainsi les choses. Ne pouvant donc loger dans celte maison, nous fûmes obligées d'en louer une autre pendant qu'on la réparerait, à quoi il n'y avait pas peu à faire.

Nous ne pûmes, la première journée, arriver que de nuit à Areval, à cause du mauvais chemin et que nous étions extrêmement lasses. Un prêtre de nos amis nous y avait préparé un logement chez des femmes dévotes, et il me dit en secret que nous n'avions point de maison, parce que les Augustins , auprès du monastère desquels on croyait nous en louer une, s'opposaient à notre établissement, qu'ainsi, il faudrait avoir un procès. «Je connus alors, mon Dieu, combien la résistance des « hommes est vaine lorsque vous nous soutenez ; car au lieu de m'é- « tonner de cette nouvelle, elle m'encouragea encore davantage; je cona sidérai ce trouble que le démon suscitait , comme une marque de la « fidélité avec laquelle on vous servirait dans cette maison ; » et je priai cet ecclésiastique de n'en point parler, de peur d'étonner mes compagnes, et particulièrement celles qui étaient du monastère de l'Incarnation; car quant aux autres, il n'y avait point de travaux qui ne leur parussent doux en les supportant avec moi.

L'une de ces deux premières était supérieure de ce monastère de l'Incarnation, d'où elle avait eu grande peine à se résoudre de sortir ; elle était aussi bien que sa compagne, de bonne famille, et n'avait pas moins qu'elle fait ce voyage à regret, chacun croyant qu'il y avait folie à l'entreprendre, en quoi l'on n'avait que trop de raison; car lorsque Dieu veut que je travaille à ces fondations, il ne nie vient dans l'esprit aucune difficulté qui s'y puisse opposer, et elles ne se prés-entent en foule a moi, qu'après que j'ai commencé d'en venir à l'exécution , comme on le verra dans la suite.

Étant arrivée à ce logis, j'appris qu'il y avait en ce lieu un religieux de saint Dominique, de très-grande piété, à qui je m'étais confessée lorsque j'étais au monastère de Saint-Joseph d'Avila; et parce que j'ai beaucoup parlé de sa vertu dans ce que j'ai écrit de cette fondation, je me contenterai dédire ici qu'il se nommait le père Dominique Bagnez. Comme il n'était pas moins prudent que savant, je suivais volontiers ses avis , et il ne croyait pas comme les autres qu'il y eût tant de difficultés à faire réussir mon dessein, d'autant que plus on connaît Dieu, et moins on en trouve dans ce que l'on entreprend pour son service; outre qu'il n'ignorait pas quelques-unes des grâces que Notre-Seigneur me faisait, et se souvenait de ce qu'il avait vu arriver dans la fondation de Saint-Joseph. Ainsi il me consola beaucoup, et je lui dis en secret lavis que l'on m'avait donné. Il crut que cela pourrait bientôt s'accommoder; mais le moindre retardement m'était pénible, à cause des religieuses qui m'accompagnaient, et le bruit de cet obstacle qui se ren-

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rouirait dans noire dessein s'étaut répandu dans la maison, nous passâmes mal celte nuit.

Le lendemain, dès le malin, le père Antoine, religieux de notre ordre, et prieur du monastère de Médine, me vint trouver, et me dit que la maison que nous avions résolu d'acheter suffirait pour nous loger , et qu'il y avait un porlail dont on pourrait faire une chapelle : en l'accommodant avec quelques tapisseries. Nous approuvâmes son avis , et il me parut d'autant meilleur , qu'étant hors de nos monastères, je n'appréhendais rien davantage que les rctardements , outre qu'il s'était déjà élevé quelque murmure comme au commencement de la fondation de notre première maison ; ce qui me faisait désirer d'en prendre possession avant que l'affaire fui plus divulguée. Le père Dominique lîagnez fut du même avis; et ensuite de cette résolution, nous partîmes la veille de l'assomption de la sainte Vierge. Nous arrivâmes à minuit à Médine-du-Champ, et, pour ne point faire de bruit, nous descendîmes au monastère de Sainte-Anne , d'où nous allâmes à pied à ce logis dont j'ai parlé. Dieu qui prend soin de ceux qui désirent de le servir, permit que nous ne rencontrâmes personne en chemin, quoique ceux qui avaient soin de renfermer les taureaux que l'on devait courir le lendemain, fussent alors par les rues pour les assembler; et nous étions si attentives à l'exécution de notre dessein, que nous ne pensions à autre chose. Étant entrée dans la cour de la maison, les muiailles ne me parurent pas si ruinées que je connus le lendemain quand il fut jour qu'elles l'étaient; et il semblait que Notre-Seigneur eût aveuglé ce bon père, pour ne pas voir qu'il n'y avait point de lieu propre à mettre le très-saint Sacrement.

Il se trouva près au portail quantité de terre à ôter , les murs étaient entr'ouverts et point enduits; la nuit était déjà fort avancée, et nous n'avions que trois tapis qui ne suffisaient pas à beaucoup près pour couvrir ce portail. Ainsi je ne voyais point d'apparence d'y dresser un autel, et je ne savais que faire; mais Notre-Seigneur nous secourut dans ce besoin. Celte dame dont j'ai parlé avait eu la bonté de commander à son maître-d'hôtel de nous assister de tout ce qui serait nécessaire , et il nous offrit quantité de tapisseries et un lit de damas bleu. Nous rendîmes grâces à Dieu, mes compagnes et moi; et, dans la difficulté d'avoir des clous pour les attacher, à cause qu'il n'était pas heure d'en aller chercher, nous en arrachâmes des murailles, et enfin on trouva du remède à tout, quoique avec beaucoup de peine. Les hommes tendirent le lit et les tapisseries, nous balayâmes la place, et l'on fit tant de diligence, que, dès la pointe du jour, l'autel était déjà dressé. On sonna ensuite une cloche que l'on avait attachée à un corridor, on commença la messe , et cela suffisait pour prendre possession. Mais on fit encore davantage, car on mil le très-saint Sacrement, nous nous plaçâmes vis-à-vis l'autel, derrière une porte, à travers les fentes de laquelle nous voyons célébrer la messe, n'ayant pu trouver un lieu

plus commode. Comme le nombre des églises ne saurait augmenter sans que j'en ressente beaucoup de joie, ce m'en fut une fort grande de voir ce nouveau monastère consacré à Dieu; mais elle ne dura guère, car la messe étant achevée, j'aperçus d'une fenêtre qui était sur la cour qu'une partie des murs était par terre, et qu'il fallait plusieurs jours pour les relever.

Quelle douleur ne fut-ce point de voir cette suprême majesté ainsi exposée dans la rue, et dans un temps tel que celui de l'hérésie des luthériens? Pour surcroît d'affliction , toutes les difficultés qu'il y avait sujet de craindre de la part de ceux qui avaient murmuré de notre dessein, me vinrent aussitôt en l'esprit , et je trouvais qu'ils avaient raison de s'y opposer. Ainsi . au lieu qu'auparavant tout me semblait facile dans une entreprise qui regardait le service de Dieu, il me paraissait alors impossible d'achever de l'exécuter ; et je tombai dans une tentation si violente , que , sans considérer que son pouvoir est infini , et sans me souvenir de tant de grâces qu'il m'avait faites, je n'avais devant mes yeux que ma faiblesse et mon impuissance, et ne voyais plus aucun lieu de bien espérer. Que si j'eusse été seule, je l'aurais souffert plus patiemment; mais je ne pouvais me consoler de penser que mes compagnes , après être sorties avec tant de répugnance de leur monastère, se trouveraient contraintes d'y retourner avec une mortification si sensible. Je m'imaginais que ce commencement ayant si mal réussi, je n'avais plus lieu de me promettre que Dieu ferait que le reste de ce qui m'avait été dit s'accomplirait , et pour comble de déplaisir , j'entrai dans une très-grande appréhension que le démon ne m'eût trompée, et que ce que j'avais entendu dans l'oraison ne fût une illusion.

Seigneur, en quel état se trouve réduite une âme que vous voulez laisser dans la peine! il me semble que quand je me souviens de celle que j'eus alors et des autres que j'ai éprouvées en suite de ces fondalions, que les souffrances corporelles ne sont rien en comparaison, quoique j'en aie eu de très-grandes. Voulant épargner mes compagnes, je leur dissimulai ma douleur, et passai ainsi le reste du jour jusqu'au soir, que le père recteur de la compagnie de Jésus, suivi d'un autre père , me vint voir, me consola et me redonna du courage. Je ne lui dis pas toutes mes peines, mais seulement celle que j'avais de nous voir sur le pavé. Je donnai ordre de chercher, à quelque prix que ce fût , une maison à louer, en attendant que l'on eût réparé la nôtre , et me consolai en voyant le monde aborder chez nous sans qu'on nous blâmât de rien. Ce fut pour nous une grande miséricorde de Dieu, puisque, tout bien considéré , on aurait pu . avec justice, nous ôter le très-saint Sacrement. J'admire maintenant ma simplicité et le peu de réflexion que l'on y fit ; car je crois que si on l'eût ôté , tout aurait été ruiné.

Quelque diligence que l'on fît, on ne put dans toute la ville trouver de maison à louer; et ainsi je passai les jours et les nuits dans une grande tristesse, parce que encore que j'eusse donné ordre qu'il y eût

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des gens qui veillassent auprès du saint Sacrement, j'appréhendais si fort qu'ils ne s'endormissent , que je me relevais la nuit pour y prendre garde, au clair delà lune , à travers une fenêtre. Pendant ce temps, le monde continuait plus qu'auparavant de venir, et non seulement ne se scandalisait point de voir Notre-Scigneur ainsi exposé dans une rue, mais il était touché de dévotion de ce que son extrême amour pour nous le portait à s'humilier de telle sorte, qu'il voulait bien une seconde fois se trouver presque au même état qu'il avait été dans la crèche de Bethléem , et qu'il semblait qu'il n'en voulût pas sortir.

Huit jours s'étant ainsi écoulés, un marchand qui avait une fort belle maison, voyant la peine où nous étions, nous offrit tout l'appartement d'en haut, pour en disposer comme nous voudrions. Il y avait une grande salle bien dorée dont nous fîmes une église, et une dame très-vertueuse, nommée Hélène de Quiroga, qui logeait auprès de la maison que nous avions achetée , me promit de m'assister pour me faire promptement une chapelle où l'on pût mettre le très-saint Sacrement , et d'accommoder le logis en sorte que nous pussions y être en clôture. D'autres personnes nous donnaient de quoi vivre , mais nul ne nous fit tant de bien qu'elle.

Nous nous trouvâmes assez en repos chez ce charitable marchand ; car nous y étions en clôture, et commençâmes d'y réciter l'office aux heures ordonnées par l'Église. Cependant ce bon prieur travaillait avec un extrême soin à raccommoder notre maison ; mais , avec toute la peine qu'il y prit , elle ne put que deux mois après être en état de nous recevoir ; et nous y passâmes deux années , étant assez raisonnablement logées ; mais depuis , par l'assistance de Notre-Scigneur , elle a été rendue plus habitable et plus commode.

Quoique ce que je viens de dire me donnât beaucoup de consolation , je ne laissais pas d'être en peine touchant les monastères de religieux de notre ordre, dont je désirais avec ardeur la réforme, et je n'avais personne pour m'aider dans ce nouveau dessein. Ainsi , ne sachant que faire, je me résolus de confier ce secret à ce père prieur du monastère de Sainte-Anne, pour voir ce qu'il me conseillerait. Il m'en témoigna beaucoup de joie, et me promit d'être le premier qui embrasserait cette réforme. Je crus qu'il se moquait, parce que encore qu'il eût toujours été un bon religieux, recueilli, studieux et ami de la retraite, il me semblait qu'étant d'une complexion délicate et peu accoutumé aux austérités , il n'était pas propre pour jeter les fondements d'une manière de vie si rude. Je lui dis tout franchement, ma pensée, et il me rassura en me répondant qu'il y avait déjà bien longtemps que Notrc-Seigneur l'appelait à une vie plus laborieuse; qu'il avait résolu de se faire chartreux ; et qu'on lui avait promis de le recevoir. Cette réponse me donna de la joie, mais ne me rassura pas entièrement; je le priai de différer l'exécution de son dessein , et de s'exercer cependant dans les austérités auxquelles il voulait s'engager. Il le fit , et il se passa ainsi une année

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11 eut durant ce temps tant à souffrir, et même par de faux témoignages . qu'il parut que Dieu voulait l'éprouver. 11 endura ces persécutions avec beaucoup de vertu, et s'avança de telle sorte, que j'eus grand sujet d'en remercier Dieu, et de croire qu'il le disposait pour une si sainte entreprise.

l'eu de temps après il arriva un jeune religieux de notre ordre, nommé le père Jean de la Croix, qui étudiait à Salamanquc, et son compagnon me dit des particularités si édifiantes de sa manière de \ i> re , que j'eus aussi beaucoup de sujet d'en louer Dieu. Je lui parlai , el j'appris qu'il voulait, comme le père prieur de Sainte-Anne, se faire chartreux. Je lui communiquai alors mon dessein , et le priai instamment de différer jusqu'à ce que Dieu nous eût donné un monastère, lui représentant que , puisqu'il voulait embrasser une règle si étroite , il lui rendrait un plus grand service de la garder dans son ordre que dans un autre, lime le promit, pourvu que le retardement ne fût pas grand. Me trouvant ainsi assurée de deux religieux pour commencer cette réforme, il me semblait que tout était déjà fait. Mais comme je n'étais pas entièrement contente du prieur, et que. je n'avais point encore de maison pour ce nouvel établissement, je résolus d'attendre quelque temps.

Cependant l'estime et l'affection du peuple de Mcdine pour nos religieuses augmentaient toujours; et certes, avec raison, puisqu'elles ne pensaient qu'à s'avancer de plus en plus dans le service de Dieu , en observant la même règle et les mêmes constitutions que celles de Saint- Joseph d'Avila. Notre-Seigneur commença ensuite d'inspirer à quelques avilies de prendre l'habit ; et les grâces qu'il leur faisait étaient si grandes , que je ne les pouvais voir sans étonnement. Qu'il soit béni à jamais de ce qu il paraît bien que, pour nous aimer, il ne demande autre chose de nous que d en être aimé.

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