‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 19 sur 201 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L:i Sainte parle dans ce chapitre des grâces si particulières que Dieu faisait alors aux monastères de son ordre, et les exhorte à l'exacte observance de leur règle.

Comme je ne sais combien de temps il me reste encore à vivre, ni quel loisir je pourrai avoir , et que j'en ai un peu maintenant , je crois à propos, avant que de passer outre, de donner ici quelques avis aux prieures touchant l'avancement des âmes soumises à leur conduite, sans m'arrêter à ce qui semblerait les satisfaire davantage.

J'écrivis la fondation du monastère de Saint-Joseph d'Avila aussitôt après qu'elle fût achevée, et celles qui se sont faites depuis et que l'on me commande d'écrire sont au nombre de sept, dont celle d'Albc de Tormés est la dernière. Il s'en serait fait davantage, si nos supérieurs ne m'avaient comme lié les mains en m'occupant à d'autres choses, ainsi qu'on le verra par la suite. Ce que j'ai remarqué dans ces fondations , touchant le spirituel , m'a fait connaître la nécessité de ces avis; et je

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prie Dieu qu'ils soient tels , qu'ils puissent remédier aux besoins qui m'obligent de les donner.

Puisque les choses dont j'ai parlé ne sont pas des illusions et des tromperies du diable , il ne faut point s'en épouvanter; mais comme je l'ai dit en de petits avis que j'ai donnés.pour mes sœurs, on doit croire que marchant avec pureté de conscience et pratiquant l'obéissance, Dieu ne permettra jamais que le démon nous puisse tenter en telle sorte, qu'il cause la perte de notre salut, mais qu'au contraire il se trouvent trompé. La connaissance que j'en ai me persuade qu'il ne nous fait pas tant de mal que nous nous en faisons nous-mêmes par nos mauvaises inclinations, et particulièrement s'il y entre de la mélancolie; car les femmes sont naturellement faibles, et l'amour-propre qui règne en elles se glisse aisément dans leurs actions. Ainsi j'ai connu plusieurs personnes , tant hommes que femmes , et des religieuses de nos maisons, se tromper sans y penser, il se peut faire que le démon s'y mêlait et y contribuait; mais, parmi ce grand nombre, je n'ai point vu que Dieu en ait abandonné aucune, et il veut peut-être les exercer par ces épreuves , afin de les rendre plus fortes , et leur apprendre à se tenir toujours sur leur garde.

L'état déplorable où nos péchés ont maintenant réduit ce qui regarde l'oraison et la perfection m'oblige à parler de la sorte; car si, encore que l'on ne voie point de péril à s'engager dans le chemin qui conduit au ciel , on appréhende si fort d'y entrer , que serait-ce si je disais qu'il y a du péril? Mais n'y en a-t-il pas partout? et ne devons-nous pas toujours marcher avec crainte, implorer l'assistance de Dieu, et le prier de ne point nous abandonner? Que si , comme je pense l'avoir dit ailleurs, quelque chose peut nous rassurer, c'est de nous tenir proches de lui , en le prenant pour l'objet de nos pensées , et en nous efforçant de nous avancer de plus en plus.

« Quoi , mon Sauveur , nous voyons que vous nous délivrez des pé- « rils où nous nous précipitons nous-mêmes, contre votre volonté, et « nous croirions que vous ne nous délivrerez pas de ceux qui se ren- « contrent dans les choses où nous n'avons d'autre dessein que de vous « servir et de vous plaire? » Cela ne saurait m'entrer dans l'esprit; quoi qu'il puisse arriver, par un effet des secrets jugements de Dieu, qu'il permettrait certaines choses qui donneraient sujet de le penser ; mais jamais une bonne cause ne produit du mal.

Que ce que je viens de dire , mes filles, serve donc, non pas à nous étonner, mais à nous faire marcher avec courage et humilité, dans le chemin si âpre et si difficile de cette vie, pour plaire à notre divin époux , pour le trouver plus tôt , et pour arriver enfin , avec son assistance, dans cette ville sainte , cette Jérusalem céleste , où tout ce que nous aurons souffert ici-bas nous paraîtra n'être rien en comparaison du bonheur dont nous jouirons durant toute une éternité.

La très-sainte Vierge commença à faire connaître son pouvoir dans

ce petit nombre de filles assemblées en son nom. Quoique faibles par elles-mêmes, elles étaient fortes dans leurs désirs el leur détachement

tles choses créées ; ce qui joint à la pureté de la conscience , unit l'âme à son Créateur. Je n'avais pas besoin d'ajouter ces derniers mots, parce que , si ce détachement est véritable, je ne vois pas comment on pent offenser Dieu, puisqu'il est sans apparence qu'il abandonne celles dont les discours el toutes les actions n'ont pour objet que lui seul. C'est l'état où, par sa miséricorde, je vois que sont maintenant nos monastères. Que si celles qui viendront après nous et qui liront ceci, ne se trouvent pas dans ces dispositions , elles ne devront pas l'attribuer au temps, sachant comme elles le savent, que Dieu est toujours prêta répandre ses faveurs sur ceux qui le servent fidèlement; mais elles de- \ ront s'examiner pour voir s'il ne tient pas à elles , et se corriger de leurs défauts.

J'entends quelquefois des personnes religieuses dire que Dieu faisait des grâces extraordinaires aux saints fondateurs de leurs ordres , parce que leurs vertus en doivent être comme les fondements , et cela est véritable; mais ces personnes ne devraient-elles pas considérer que l'exemple quelles sont obligées de donner aussi par leur vertu, doit de même servir de fondement à celles qui viendront après elles? que si nous, qui sommes encore en vie, ne tombions point dans le relâchement , et que celles qui nous succéderont se maintinssent aussi dans l'étroite observance de la règle, cet. édifice spirituel ne subsisterait-il pas? Mais quel avantage puis-je tirer de ce que ces saints qui m'ont précédée l'ont établi et soutenu avec tant de travaux et de courage , si, par ma faute et par mon peu de vertu, je le laisse tomber en ruine? N'esl-il pas visible que ceux qui entrent en religion, au lieu de porter leurs pensées à un souvenir aussi éloigné que celui des fondateurs des ordres , les arrêtent sur les supérieurs et les autres religieux qui leur sont présents? En vérité, c'est une chose plaisante de rejeter la cause de nos imperfections , sur ce que nous ne nous sommes pas rencontrés dans ces temps passés, au lieu de considérer la différence qu'il y a entre nos défauts et les vertus de ceux à qui Dieu a fait de si grandes grâces.

« O mon Sauveur 1 que ces excuses sont vaincs et déraisonnables , el « n'est-il pas évident que c'est se tromper soi-même? J'ai honte, mon « Dieu , d'être si mauvaise el si inutile pour votre service ; mais je vois « bien que je ne dois attribuer qu'à mes imperfections et à mes péchés o ce que vous ne m'avez pas favorisée des mêmes grâces que vous avez a laites à celles qui étaient avant moi. Je ne puis voir sans douleur que « ma vie est différente de la leur , ni en parler sans verser des larmes. « Je reconnais qu'au lieu de profiter de leurs travaux , je les ai rendus « inutiles par le mauvais usage que j'en ai fait, sans pouvoir m'en pren- « dre qu'à moi-même, et non pas à vous de qui personne ne saurait c avoir sujet de se plaindre. Chacun doit seulement, lorsque son ordre

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