‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 194 sur 201 · PREMIER POINT · texte numérisé non relu

PREMIER POINT

L'espérance que je vous prêche , celle que le Fils de Dieu nous enseigne , et qui élève si fort lame de Thérèse, n'csi pas semblable à ces espérances par lesquelles le monde trompeur surprend L'imprudence des hommes, ou abuse leur crédulité. L'espérance dont le monde parle n'est autre chose, à le bien entendre-, qu'une illusion agréable ; et ce philosophe l'avait bien compris, lorsque ses amis le priant de leur délinir l'espérance, il leur répondit en un mot : < C'est un songe de personnes qui veil « lent : i Somnium vlgilanlium (Apiul S. Basil., episl. 14, n. I, loin. 5, p. 95}. Considère/., en effet, messieurs, ce que c'est qu'un homme enflé d'espérance. A quels honneurs n'aspire-t-il pas? quels emplois, quelles dignités ne se donne-l-il pas à luimême? Il nage déjà parmi les délices, il admire sa grandeur future. Rien ne lui parait impossible : mais lorsque s'avançant ardemment dans la carrière qu'il s'est proposée, il voit naître de toutes parts, des difficultés qui l'arrèteu» à chaque pas ; lorsque la vie lui manque , comme un faux ami , au milieu de ses entreprises , ou que , forcé par la rencontre des choses, il revient à son sens rassis, et ne trouve rien en ses mains do toute celte haute fortune dont il embrass til une vaine image; (pie peut-il juger de luimême, sinon que l'espérance trompeuse le faisait jouir pour un temps de la douceur d'un songe agréable? et ensuite ne doit-il pas dire, selon la pensée de ce philosophe, que l'espérance peut être appelée < la rêverie d'un homme qui veille : > Somnium viijilantium. Mais, ô espérance du siècle, source infinie de soins mutiles et de folles pré-. tentions, vieille idole de toutes les cours, dont tout le monde se moque, cl que tout le monde poursuit, ce n'est pasd' lui que je parle; l'espérance des enfants de Dieu que je dois aujourd'hui prêcher, et que nous devons uns admirer eu sainte Thérèse, n'a rien de commun avec tes erreurs.

Apprenez aujourd'hui, mes frères, à remarquer la différence de l'une et de l'autre, alin (pie vous puissiez dire avec connaissance : « Ah, vraiment, il est meilleur d'espérer en Dieu que de se confier aux grands de la terre! » Bonum est conftdere in Domino, quàm conftdere in homine (ps. 117, 8). Mais pénétrons profondément cette vérité, cl disniis , s'il se peut, en peu de paroles, que celle différence consiste en ce point, que l'espérance du monde laisse la possession toujours incertaine et encore beaucoup éloignée ; au lieu que l'espérance des enfants de Dieu est si ferme et si immuable, que je ne crains point de vous assurer qu'elle nous met par avance en possession du bonheur que l'on nous propose, et qu'elle fait un commencement de la jouissance. Prouvons-le solidement par les Ecritures, et parmi un nombre infini d'exemples par lesquels elle nous confirme celte vérité, je vous prie d'en remarquer seulement un seul qui n'est ignoré de personne.

Dieu avait promis Jésus-Christ au monde, et lsaie voyant en cet esprit celte grand • et mémorable journée en laquelle devait naître son libérateur, il s'écrie, transporté de Hue : < Un pelii enfant nous esl né, un lils nous est donné : » Parvulut natus est twbis, cl (Mus datas est nobis (Isai. 9, C). Chrétiens, il écrivait cette prophétie plusieurs siè< li S avant sa naissance; néanmoins il le voit déjà, il soutient qu'il nous esl donne, seulement à cause qu'il sait qu'il nous est promis, et que, comme dit le grand Augus lin, < toutes les choses que Dieu a promises selon l'ordre de ses conseils, sont déjà c en quelque sorte accomplies, parce qu'elles sont assurées » (De Civil. Dei, lib. 17, cap 18 toin 7 p i$\): Quœ Ventura erunt, juin in Deipradestimtlwne relut laclaermit, quiàcer'la erant. Vous voyez par là, chrétiens, que, selon les Ecritures sacrées, lapromesse que Dieu nous donne, à cause de sa certitude, esl infaillible.

Notre incomparable Thérèse a imité ce divin prophète. Se sentant appelée par la Providence a procurer la réformalion de l'ordre ancien du Carmel, si renommé par toute l'Eglise elle croit déjà l'ouvrage achevé, parce que c'est Dieu qui lui ordonne de l'entreprendre. C'est un miracle incroyable de voir comment cette hlle a bail ses monastères. Représentez-vous une femme qui, pauvre et destituée de tout secours, a pu bâtir tous les monastères dans lesquels elle a l'ait revivre une si parfaite régularité : elle n'avait ni fonds pour leur subsistance, ni crédit pour avancer 1 établissement. Toutes les puissances-s'unissaient contre elle, j'entends et les ecclésiastiques ei les

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têt nliers, avec une telle opiniàirelé, qu*ellc paraissait invincible. Tontes les personnes zélées que Dieu employait à celle œuvre, et même ses serviteurs les plus fidèl is . désespéraient du succès , et le disaient ouvertement à la sainte mère. Bile seule demeure constante dans la ruine apparente de tous ses desseins; aussi ferme que le fidèle Abraham, i elle foriilie son espérance contre tonte espérance, > In spem contra spem (Rom. 1), dit le grand Apôtre : c'est-à-dire, qu'où manquait l'espérance humaine, accablée sous les ruines de son entreprise, là une espérance divine commençait à lever la tête au milieu de tant de débris. Animée de cette espérance, lorsque tout l'édifice semblait abattu, elle le croyait déjà établi. Et cela pour quelle raison, si ce n'est qu'il est lion d'espérer en Dieu, et non pas d'espérer aux hommes; parce qu'ainsi que je l'ai déjà dit, l'espérance que l'on a aux hommes ne nous montre que de fort loin la possession, n'est qu'un amusement inutile qui substitue un fantôme au lieu de la chose ; il au contraire, l'espérance que l'on met en Dieu est un commencement de la jouissance.

Mais, mes frères, ce n'est pas assez, d'avoir établi cette vérité sur des exemples si clairs : afin que vous soyez convaincus combien il est bon d'espérer en Dieu, il faut vous montrer la raisor. de cette excellente doctrine* Je vous prie de vous y rendre atteuiifs, elle est tirée d'un très-haut principe : c'est l'immobilité des conseils de Dieu et sa consistance toujours immuable. Je suis Dieu, dit le Seigneur, et je ne change jamais (Malaeh. 5, 6), et de là s'ensuit une conséquence que je ne puis vous exprimer mieux que par ces beaux mots de Tcrlullien, qui son) tous faits pour notre sujet : j 11 est digne « de Dieu , dit-il , de tenir pour fait tout ce qu'il ordonne , soit pour le présent , soit € pour le futur; parce que sou élernilé , qui l'élève au-dessus des temps, le rend

< maître absolu de l'un et de l'autre : i Divinitaii compelil , quœcuntqtie decreverit , ut perfecta repulare; quia non sit apud illn differcnlia (emporta, apud quant uniformem statuai temporum diriqit œternitas ipsa ( Adv. Marcion., ht). 5, n. 5, p. 47y).

Voilà, messieurs, de grandes paroles, que nous trouverons pleines d'un sens admirable, si nous le savons bien développer. 11 veut dire qu'il y a grande différence entre les promesses des hommes et les promesses de Dieu. Quand vous promettez, ô mortels, de quelque crédit que vous vous vantiez, et fussiez-vous, s'il se peut, plus grands «pie les rois dont la puissance fait trembler le monde, l'événement est toujours douteux, parce que toutes vos promesses ne regardent que l'avenir et cet avenir n'est pas en vos mains : un nuage épais le couvre à vos yeux, et vous en ôte la connaissance. C'est pourquoi l'espérance humaine, chancelante, timide, douteuse, sans appui et sans fondement, ne peut meure l'esprit en repos, parce qu'elle le lient toujours en suspens sur un avenir incertain. Mais ce grand Dieu, ce grand roi des siècles, dont nous révérons les promesses, étant éternel, immuable, seul arbitre de tous les temps, il les a toujours présents à ses yeux, et lui seul en a mesuré le cours. Comme donc le temps à venir n'est pas moins à lui que le présent, il s'ensuit que ce qu'il promet n'est pas moins certain que ce qu'il donne. Le ciel et la terre passeront, mais ses paroles ne passeront pas (Malt. 24); et puisqu'il se trouve toujours véritable, soit qu'il donne, soi! qu'il promette, le chrétien ne se trouve pas moins assuré lorsqu'il jouit.

El c'est à quoi regarde le divin Apôtre, lorsqu'il dit que notre demeure est aux cieux. Eveillez-vous, mortels misérables, ne vous imaginez pas être en terre; croyez que votre demeure est au ciel, où vous êtes transportés par votre espérance. Vous en êtes éloignés par votre nature : « Mais il vous a tendu sa main du plus haut des « cieux : > .1/isif mantim suant de cœlo; c'est-à-dire, il vous a donné sa promesse par laquelle il vous invile à sa gloire. Non seulement il a promis, mais encore il a juré, dit l'Apôtre, et i il a juré par lui-même : > Juruvit per semelipsum (llebr. G, 15). < Li

< pour faire connaître aux hommes la résolution immuable de son conseil éternel, il a • pris sa vérité à témoin que le ciel est noire héritage : > Volent ostendere pollicilalionis liœredibtis imntobilitatem consilii sut, interposait jusjurandum (Ibid. 17). Après celte promesse fidèle, après ce serment inviolable par lequel Dieu s'engagea nous, le chrétien peut-il être en doute? Non, mes frères, je ne le crois pas; une promesse si sûre, ' si bien confirmée, me vaut un commencement de l'exécution, cl si la promesse divine est un commencement de l'exécution, n'ai-je pas eu raison de vous dire que l'espérance, qui s'y attache, est un commencement de la jouissance ? C'est pourquoi l'apôtre >>aint Paul dit i qu'elle est l'ancre denotreàme : > Quant sicttt auchoram habemus anima; lutam et /irmant (Ibid. 19). Qu'est-ce à dire que l'espérance est l'ancre de l'àine? Représentez-vous un navire qui, loin du rivage et du port, vogue dans une mer inconnue. Si la tempête l'agile, si les nuages couvrent le soleil , alors le pilote incertain, craignant que la violence des vents et des (lois irrités ne le pousse contre des écueils, commande aussitôt que l'on jette l'ancre; et celle ancre lui lait trouver la consislance parmi les fiels, de peur que le \aisscau ne soit emporté : la terre au milieu des ondes est comme un port parmi \ci orages.

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C csl linsi, ô enfants de Dieu, e( pour retourner à noire sujet après cette digression nécessaire, c'est ainsi, divine Thérèse, que voue Tune s'établit au ciel. Battue de l'orage et des vents qui agitent la vie humaine comme un océan plein d'écueils, et ne pouvant encore arriver au ciel, vous y jetterez e lie ancre sacrée, je veux dire, votre espérance, par laquelle étant attachée dans cette bienheureuse terre des vivants, vous trouvez la pairie même dans i exil, la consistance dans l'agitation, la tranquillité dans la i lUrmenle; . I • ee les esprits ci |uels voire esprit csl uni, vous

pouvez ili: : Nosira aulem conversalio in cœtis est : « Nuire conversa-

• lion est aux cieux. > Ne parlez donc plus à Thérèse de toutes les prétentions de la terre. Accoutumée à une autre vie, clic n'entend plus ce langage; ci son âme, élevée an ciel par la force de son espérance, n'a plus de goûl ni de sentiment que pour les chastes voluptés îles anses. Que le momie s'irrite contre elle, qu'il contredise ses pieux dessi i is, qu'il la déchire par ses calomnies, qu'on la naine à l'Inquisition comme nue femme qui donne la vogue à des visions dangereuses; qu'elle entende même les prédicateurs tonner | uniquement contre sa conduite, car cela lui est arrivé, sa compagne en tremblai) d'effroi ; et figurez-vous, chrétiens, quelle devait cire son émotion, se voyant ainsi attaquée dans une célèbre audience : toutefois elle ne sent pas cet orage; toutes ces ondes qui tombent sur elle ne sont pis capables de l'ébranler. Son esprit demeure tranquille, comme dans une grande bonace, au milieu de celle tempête , et cria pour quelle raison? parce qu'il est solidement établi sur cette ancre immobile de son espérance.

Chrétiens, prolitons de ce grand exemple. Parmi tous les troubles qui nous tourmentent, parmi tant de différentes agitations, dans les morts cruelles cl précipitées de nos proches et de nos amis, jetons au ciel celte ancre saeiée, je veux dire notre espérance. Ah, si nous étions appuyés sur cette espérance immuable, les maladies, les peiles de biens et les afflictions ne seraient pas capables de nous submerger, 'foules

• es ondes qui tombent sur nous feraient flotter légèrement ce vaisseau fragile ; mais elles ne pourraient pas l'emporter bien loin, parce qu'il serait appuyé sur celle ancre de l'espérance.

El vous, princes et grands de la terre, pourquoi offrez-vous à Thérèse des richesses? Ecoutez comme elle parle à ces saintes tilles qu'une commune espérance unit avec elle : Soyons pauvres, mes chères sœurs, soyons pauvres dans nos maisons et dans nos babils. Elle ne veut rien dans ses monastères qui ne seule la pauvreté de Jésus ; elle veut toujours être pauvre, parée que ce n'est pas ici le temps de jouir, mais '■'est seulement le temps d'espérer. Soyons chrétiennes, mes sœurs, leur dit-elle. Elle eraint de rien posséder, sachant que le vrai chrétien ne possède pas, mais qu'il cheri lie ; qu'il ne s'arrête pas, mais qu'il passe comme un voyageur pressé ; qu'il ne bâtit pas sur la lerre, parce que sa cité n'est pis de ce monde , et qu'une loi bienheureuse lui csl imposée de ne se réjouir que par espérance : Spe gaudenles (Rom. li, 1-2). Mais, chrétiens, si vous voulez voir jusqu'où la sainte espérance a élevé lame de Thérèse, méditez ce sacré cantique que l'amour divin lui met à la bouebe. Je vis, dit-elle, sans vivre en moi, cl j'espère une vie si haute, que je meurs de ne mourir pas. Qu'cniends-je et que dites-vous, divine Thérèse? Je vis, dit-elle, sans vivre en moi. Si vous n'êtes (lus m vous-même, quelle force vous a enlevée, sinon celle de votre espérance? O transports inconnus au monde, mais que Dieu fait sentir aux saints avec des douceurs ravissantes! Thérèse n'csl donc plus sur la terre; elle vit avec les anges; elle croit êlre avec son époux. El ne vous eu élonncz pas : l'espérance a pu faire un si grand miracle. Car, comme les personnes agiles, pourvu qu'elles puissent appuyer la main, porteront après aisément le corps, ainsi l'espérance, qui esl la main de lame, par laquelle elle s'étend aux objets, sitôt qu'elle s'est appuyée sur Dieu, die esl si forte cl si vigoureuse, qu'elle y enlevé après l'âme tout entière. Vivez donc heureuse, o Thérèse, vive/, avec eel époux céleste, qui seul a pu gagner votre cœur. Si vous ne pouvez encore le joindre, envoyez votre espérance après lu: ; cl, enrichie par celle espérance, méprisez hardiment tous les biens du monde. Car quelle possession se peut égalt'i à mie espérance si belle , et quels biens présents ne céderaient pas à ce bienheureux avenir!

Où courez-vous, mortels abusés, et pourquoi allez-vous errants de vanités en vanités, toujours attirés et toujours trompés par des espérances nouvelles? Si vous recherchez des biens effectifs, pourquoi poursuivez-vous ceux du monde, qui passent n m, -ni comme un songe.' il si von vous repaissez d'espérances, que n'en clioi- /-vousqui soient assurées? Dieu vous promet : pourquoi doutez-vous? Dieu vous parle : que ne le suivez-vous? Il vaut mieux espérer de lui que de recevoir les faveurs des autres; et les biens qu'il promet sont plus assurés que tous ceux que le inonde donne. Espérez doue avee Thérèse, et pour \ oir manifestement combien esl grand le

bien qu'elle cherche , regardez de quelle arJeur elle y court, et par quels désirs elle s'y élance; c'est ma scionde partie.

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