‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 195 sur 201 · SECOND POINT · texte numérisé non relu

SECOND POINT

C'est une loi de la Providence, que la jouissance succède aux désirs ; et le chrélifl ne mérite pas de se réjouir dans le ciel, s'il n'a auparavant appris à gémir dans ce liel de pèlerinage. Car, pour être vrai chrétien, il faut sentir qu'on est voyageur; et vous m'avouerez aisément que celui-là ne le connaît pas , qui ne soupire point après la patrie. Ces! pourquoi saint Augustin a dit ces beaux mots qui méritent bien d'être médités : Qui non gentil peregrinus, non gaudebit civis (Euar. in psal. liS, n. i, t. 4, p. lo76) : t Celui qui ne gémit pas comme voyageur ne se réjouira pas comme cit loyen ; i c'est-à-dire, si nous l'entendons, il ne sera jamais habitant du ciel, parce qu'il a voulu relie de la terre; puisqu'il refuse le travail du voyage, il n'aura pas le ri pos de la patrie; et s'arrêtant où il faut marcher, il n'arrivera pas où il faut parvenir : Qui non gémit peregrinus, non gaudebit civis. Ceux, au contraire, qui déploreront leur exil seront habitants du ciel , parce qu'ils ne veulent pas l'être de ce monde, et qu'ils tendent par de saints désirs à la Jérusalem bienheureuse. Il faut donc, mes es, que non s. C'est à vous, heureux citoyens de la céleste Jérusalem,

à vous qu'appartient la joie ; niais pendant que nous languissons en ce lieu d'exil, les pleurs et les désirs font mare partage. Et David a exprimé nos vrais sentiments , quand il a chanté d'une voix plaintive : Super (lumina Babylonis ilùc sedimiis, et flevimus, citm reeordaremur Sion (ps. 13-6, 1) : « Assis sur les fleuves de Bahylone, nous i av : pleuré en nous souvenant de Sion. »

rquez ici , chrétiens , les deux causes de la douleur que ressent une âme pieuse, qui attend avec l'Apôtre l'adoption des enfants de Dieu. Pour quelle cause sou- I irez-\ous dor.c, âme sainte, âme gémissante; et quel est le sujet de vos plaintes? Le Dr. phèle en rapporte deux : c'est le souvenir de Sion et les fleuves de Bahylone. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle pleure, éloignée de ce qu'elle cherche, et exponu milieu de ce qu'elL- fait ! EU • aime la paix de Sion, et elle se sent réléguée les troubles de Bahylone, où elle ne voit que des eaux courantes, c'est-à-dire, ii. ■? plaisirs qui passent : Super ftiunina Babylonis. Et pendant qu'elle ne voit rien qui ne passe, elle se souvient de Sion, de cette Jérusalem bienheureuse, où toutes choses sont permanentes. Ainsi, dans la diversité de ces deux objets, elle ne sait ce qui l'afflige le plus, de Bahylone où elle se voit, ou de Sion d'où elle est bannie : et c'est pour cela que sainte Thérèse ne peut modérer ses douleurs.

Que dirai-je ici, chrétiens? Qui me donnera des paroles pour vous exprimer dignem .nt la divine ardeur qui la presse? Mais quand je pourrais la représenter aussi forte et aussi fervente qu'elle est dans le coeur de Thérèse , qui comprendra ce que j'ai à dire? et nos esprits, attachés à la terre, entendront-i-ls ces transports célestes? Disons néanmoins, comme nous pourrons, ce que son histoire raconte; disons que l'admirable Thérèse, nuit et jour, sans aucun repos ni trêve, soupirait après son divin éponx; disons que, son amour s'augmentant toujours, elle ne pouvait plus supporter la vie ; qu'elle déchirait sa poitrine par des tris et par des sanglots; et que cette douleur l'agitait de sorte, qu'il semblait à chaque moment qu'elle allait rendre les derniers

Je vous vois étonnés, fidèles : l'amour aveugle des biens périssables ne vous permet pas de comprendre de quelle sorte ces beaux mouvements peuvent être formés dans les cœurs. Mais quittez cet élonnement. Il faut, s'il se peut, vous le faire entendre, en vous décrivant, en un mot, quelle est la force de la charité, en vous lt montrant par les Ecritures.

Sachez donc que c'est la charité qui presse Thérèse, charité toujours vive, toujours agissante, qui pousse sans relâche du coté du ciel les âmes qu'elle a blessées, et qu'elle ne ees.M: de travailler par de saintes inquiétudes, jusqu'à ce qu'elles y soient établies, ('."est pourquoi le grand Paul, en étant rempli, jeûne continuellement : il pleure, il soupire, il se plaint en lui-même, il est pressé et violenté; il souffre des douleurs pareilles à celles de l'enfantement, et son àme ne cherche qu'à sortir du corps : Infeli.c homo, guis me liberabit de corpore morlis iiujus? (Rom. 7, 2i) c Malheureux homme < que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? > Quelle est la cau-e de ces trans- - : C'est la charité qui le presse ; c'est ce feu divin cl céleste qui, détenu contre sa nature, dans un corps mortel, tâche de s'ouvrir par force un passage ; et , frappant toutes parts avec violence par des désirs ardents et impétueux, il ébranle tous les fondements de la prison qui l'enserre. De là ces pleurs, de là ces sanglots, de là ces douleurs excessr es. qui mettraient sans Junte Thérèse au tombeau, si Dieu, par un

l'AMiGTIUQUE

secrel do sa providence, ne la voulait conserver encore pour la rendre plus digne de son amour.

El c'est jci qu'il l'a u l vous représenter un nouveau genre de martyre que la charité fait souffrir à l'incomparable Thérèse. Dieu l'attire, Dieu la relient." Il lui ordonne de courir au ciel, et il veut qu'elle demeure en la terre : d'un côté, il lui découvre d'une même vue toutes les misères de cet exil, tons les charmes et tous les attraits de sa vision bienheureuse, non point dans l'obscurité des discours humains, mais dans la minière claire et pénétrante de sa vérité infinie. Mais comme elle pense se jeter à lui, charmée de ses beautés immortelles, aussitôt il lui fait connaître qu'il la veut encore retenir au monde. Qu'est-ee à dire ceci, 6 grand Dieu? esl-il digne de votre lu nié de tourmenter ainsi un cœur qui vous aime? Si vous inspirez ces désirs, pourquoi refusez-vons de les satisfaire ? Ou ne l'attirez pas avec tant de force, ou permettez-lui de vous suivre. Ne voyez-vous pas, ô époux céleste, qu'elle ne sait à quoi arrêter son ihoix? Nous l'appelez , vous la repoussez; si bien que, pcnil.ua qu'elle court à vous, elle se déchire elle-même; et sou àme, ensanglantée par la violence de ces mouvements opposés que vous la forcez de souffrir, ne trouve plus de consolalion. En cet état où vous la mettez, n'a-t-elle pas raison de vous dire : Quare posuisti me conlmrtum tibi? (Job. 7, 20). Dans les désirs que vous m'inspirez, c'est vous qui me rendez contraire à vous-même. Ou qu'une autre main l'attire, ou qu'une autre main la relienne.

O merveille des desseins de Dieu! ô conduite impénétrable de ses jugements dans 1 opération de sa grâce ! Quis loquetur potemias Domini, mutilas faciet omnès laudes ejus? (psal. 55, 2). Qui nous expliquera ce mystère? Qui nous dira les movens secrets par li «quels le Saint-Esprit purifie les cœurs? Il sait bien que dans ces combats, dans ces mystérieuses contrariétés, il s'allume un feu dans les âmes, qui les rend tous les jours plus pures. Il fait naître de saints désirs , et il se plaît à les enflammer en différant de les satisfaire. Il se plait à regarder, du plus haut des deux, que Thérèse meurt tous les jours, parce qu'elle ne peut pas mourir une fois : Quvlidii: morior 11 Cor. 15, 31), dit le saint Apôtre; et il reçoit tous les jours mille sacrifices, en retardant le dernier. Mais je passe encore plus loin : pnurrai-je bien dire ce que je pense? Il voit que par ou secret merveilleux elle se détache d'autant plus du corps, qu'elle a plus de peine à s'en détacher; et que dans l'effort qu'elle fait pour s'en séparer tout entière, elle le fuit d'autant plus qu'elle s'y sent plus longtemps et plus violemment retenue. C'est pourquoi, si la violence de ses désirs ne peut rompre les liens du corps, ils en éteignent tous les sentiments, ils en mortifient tous les appétits : elle ne vit plus pour la chair, et enfin elle devient tous les jours et plus libre et plus dégagée par cette perpétuelle agitation, comme un oiseau qui, ballant des ailes, secoue l'humidité qui les rend pesantes, ou dissipe le froid qui les engourdit; si bien que, portée par ces saints désirs, elle puait détachée du corps pour vivre et converser avec les anges : Nostra convers/ilio in cœlis est.

Heureuses mille et mille fois les âmes qui désirent ainsi Jésus-Christ! Mais cependant ses ardeurs s'augmentent, cl ce feu si vil cl si agissant ne peut plus èlre relenu sous la cendre d'une chair mortelle. Celte divine maladie d'amour prenant tous les jours de nouvelles forces, elle ne peut plus supporter la vie Chaste époux qui l'avez blessée, que lardez-vous à la mettre au ciel, où elle s'élève par de saints désirs, et où elle semble déjà transportée par la meilleure partie d'elle-même, ou s'il vous plait quelle vive encore, quel remède trouverez-vous à ses peines? La mort? mais il vous niait de la différer pour élever sa perfection à l'état glorieux cl suréminent que votre providence a marqué pour elle. L'espérance? mais elle la tue; parce qu'en lui disant qu'elle vous verra, elle lui dit aussi dans le inèine temps qu'elle n'est pas encore avec miiis. Que feiez-vous donc, ô Sauveur, et de quoi souliendrez-vous votre amante, dont le cœur languit après vous.' Chrétiens, il sait le secret de lui faire trouver du (j ïu dans la vie. Quel secret? "secrel merveilleux. 11 lui enverra des afflictions ; il éprouvera son amour par de continuelles souffrances : secret étrange selon le monde, mais sage, admirable, infaillible, selon les maximes de l'Evangile. C'est par où je m'en vais conclure.

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