CHAPITRE V
A quel point de perfection l'obéissance cl la charité peuvent élever les âmes. Qua ces deux venus sont préférables aux plus grandes consolations intérieures, aux ravissements, aux visions et aux dons de prophétie , puisque c'est le moyen de rendre , par une admirable union, notre volonté conforme à la volonté de Dieu ; et qu'ainsi il faut quitter la retraite et la solitude, lorsque les occasions de pratiquer ces vertus y obligent. Exemples que la Sainte en rapporte.
Je ne prétends pas que l'on doive considérer ce que je vais dire comme une règle infaillible, et l'on ne pourrait, sans folie, avoir celle pensée en des choses si difficiles. Comme dans la vie spirituelle il y a plusieurs chemins , il se pourra faire que je dirai quelque chose d'utile touchant l'une de ces différentes voies; et si quelques-uns n'y comprennent rien , ce sera à cause qu'ils marchent par une autre. Mais quand même ce que je dirai ne servirait à personne , Notre-Seigncur aura , s'il lui plaît, ma bonne volonté agréable , puisqu'il sait que je n'avancerai rien que je n'aie éprouvé en moi-même , ou remarqué en d'autres.
Je commencerai à parler, selon mon peu de capacité, de ce en quoi consiste la perfection de l'oraison , parce que j'ai vu des personnes qui s'imaginent qu'elle dépend de l'entendement. Ainsi lorsque en faisant de grands efforts , il leur vient beaucoup de pensées de Dieu , elles se croient aussi fort spirituelles, et si on les distrait de leur oraison, quoique pour les occuper à des choses utiles, elles s'affligent et pensent être perdues. J^es hommes savants ne tombent pas dans ceiic erreur, quoique j'en aie rencontré un qui n'en était pas exempt; mais nous autres femmes avons besoin de recevoir des instructions surtout. Je ne dis pas que ce ne soit une grâce de Dieu de penser toujours à lui , et de méditer sur les merveilles de ses œuvres , ni qu'il ne soit bon de lâcher de l'acquérir; je dis seulement que tous les esprits n'y sont pas pros. TU. II. '*
près, et qu'au contraire il n'y a personne qui ne soit capable de l'aimer. J'ai écrit ailleurs une partie des causes de l'égarement de notre imagination , étant impossible de les rapporter toutes ; c'est pourquoi je n'en parlerai point ici; je nie contenterai de dire que la pensée n'étant pas l'âme, la volonté serait bien malheureuse si elle était conduite par elle ; et qu'ainsi l'avancement de l'âme ne consiste pas à beaucoup penser, mais à beaucoup aimer. Que si l'on nie demande ce qu'il faut faire pour acquérir cet amour, je réponds qu'il faut se résoudre d'agir et de souffrir pour Dieu, lorsque les occasions s'en présentent.
Ce n'est pas que la pensée de ce que nous devons à Dieu, de ce qu'il est, et de ce que nous sommes, ne soit d'un grand mérite , ne serve à prendre la résolution que je viens de dire , et ne soit fort utile dans les commencements, pourvu que cela a 'empêche pas que l'on ne satisfasse «à l'obéissance et à la charité envers le prochain , qui nous obligent à quitter le plaisir si doux de s'entretenir seul à seul avec Dieu , et de recevoir des faveurs de lui. Car se priver de ce contentement pour de tels sujets, c'est demeurer avec lui, c'est agir pour lui, puisque, à l'égard de la charité, il a dit de sa propre bouche : Je tiendrai comme fait à moimême ce (/ne vous pie: pour l'un de ces petits qui sont à moi : et que, pour ce qui est de l'obéissance , il ne veut pas que nous marchions par un autre chemin que celui par lequel il a marché quand il a été obéissant jusqu'à la mort. Que si cela est très— véritable , d'où procède donc la peine que l'on ressent lorsque , pour satisfaire à l'obéissance ou à la charité , on se voit privé du plaisir de passer une grande partie du jour dans la retraite et dans l'oubli de soi-même, pour ne s'occuper que de Dieu seul? Elle procède, à mon avis, de deux, causes, dont la principale est l'amour-proprc , qui est si subtil , qu'il nous empêche de nous apercevoir que nous préférons notre contentement à celui de Dieu; car il est facile de juger que lorsqu'une âme commence à goûter combien le Seigneur est doux, elle n'a point de si grand contentement que de jouir de ses faveurs, sans en être distraite par des occupations corporelles. Mais peut-on avoir de la charité, aimer Dieu véritablement et connaître ce qu'il désire de nous, et demeurer en repos dans le temps que l'on se voit utile à une âme, soit pour augmenter son amour pour lui, ou la consoler, ou la tirer de quelque péril? Combien serait dangereux un repos dans lequel on ne considérerait que soi-même ! Et lorsque nous ne pouvons point servir le prochain par des actions, ne devons-nous pas au moins, par la compassion de voir tant d'âmes qui se perdent, demander continuellement à Dieu , par nos prières , d'avoir pitié d'elles, et nous tenir heureuses de renoncer à. notre satisfaction particulière, pour faire une chose qui lui est si agréable?