‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 22 sur 201 · DE HÉDINE-DU- CHAMP · texte numérisé non relu

DE HÉDINE-DU- CHAMP

que Dieu nous commandant précisément, par nos supérieurs et nos supérieures, une action importante pour son service, nous ne voulussions pas interrompre notre méditation, parce que nous prendrions plus de plaisir à considérer sa grandeur et les merveilles de ses œuvres, qu'à faire ce qu'ils nous ordonneraient? Ce serait , en vérité, un plaisant moyen de s'avancer dans son amour, que de vouloir ainsi lui lier les mains , en prétendant qu'il ne peut nous conduire que par le chemin qui nous plaît et nous contente davantage.

Ce que j'ai éprouvé en moi-même et remarqué en quelques personnes, m'a fait connaître celte vérité , lorsque dans la peine que je souffrais de n'avoir presque pas le loisir de méditer, j'avais compassion de les voir aussi dans une occupation continuelle peur satisfaire à l'obéissance. Je pensais, et je leur disais même quelquefois, que je ne voyais pas comment elles pouvaient devenir fort spirituelles parmi de tels embarras , comme en effet, elles ne l'étaient pas alors beaucoup. « O mon « Seigneur et mon Dieu , que vos voies sont différentes de nos pensées ! « Vous ne désirez autre chose d'une âme résolue à vous aimer et à vous « suivre, sinon son obéissance: et elle n'a pour tous plaire, qu'à s'in- « former de ce qui importe le plus à votre service , et désirer de l'exc- « cuter ; il lui suffit de n'avoir point d'autre volonté que la vôtre , sans « s'informer s'il y a divers chemins pour aller à vous , et vouloir choisir « celui qui revient le plus à son humeur; elle doit s'abandonner à vous « pour la conduire en la manière que vous savez lui être la plus avan- « tageuse; et bien que le supérieur ne pense pas à la mettre dans la «voie qui pourrait la rendre plus spirituelle, mais seulement à l'em- « ployer à ce qu'il croit le plus utile pour la communauté, vous dispo- « sez , mon Dieu, les choses en sorte que, sans que l'on comprenne « comme cela s'est pu faire, ces âmes se trouvent si avancées dans la « vie spirituelle par le mérite de leur obéissance, qu'on ne saurait le « voir sans étonnement. »

J'ai parlé depuis deux, jours à une personne la plus affectionnée à l'obéissance que j'ai vue en toute ma vie, et sa conversation est capable d'inspirer l'amour de cette vertu. Elle a passé près de quinze ans dans des occupations continuelles de divers offices, sans avoir pu, durant tout ce temps, avoir une seule journée à elle, quelque désir qu'elle en eût; et tout ce qu'elle pouvait faire était de dérober quelques moments pour prier et conserver sa conscience toujours pure. Dieu l'en a bien récompensée; car, sans qu'elle sache comment cela s'est pu faire , elle se trouve dans cette liberté d'esprit si désirable et si précieuse, qui se rencontre dans les plus parfaits. Ainsi ayant tout acquis en ne voulant rien , elle jouit du plus grand bonheur que l'on puisse souhaiter en cette vie. Ces âmes n'appréhendent rien , parce qu'elles ne désirent rien de ce qui est dans le monde ; elles ne fuient point les travaux , ni ne recherchent point les contentements , et rien ne peut troubler leur paix, parce que c'est Dieu qui en est l'auteur, et qu'on ne saurait les séparer

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de lui ; ce qui est la seule chose qu elles sont capables de craindre; loal le reste ne pouvant ni les réjouir, ni les affliger , parce qu'elles le considèrent comme n'étant point.

Qu'heureuse est donc l'obéissance . et qu'heureuses sont les distractions qu'elle cause, puisque l'on peut arriver par elles à une si grande perfection! La personne dont je viens de parler n'est pas la seule en qui je l'ai remarquée; j'en ai aussi connu d'autres à qui, après plusieurs années que je ne les avais vues , ayant demandé à quoi elles s'étaient occupées durant tout ce temps, et su que c'était à des actions d'obéissance et de charité, je les trouvais si spirituelles, que j'en étais étonnée. Apprenez donc , mes filles, qu'il doit vous être indifférent en quelles œuvres l'obéissance vous oblige de vous employer, et que si, par exemple, c'est à la cuisine , Notre-Seigneur ne vous y assistera pas moins qu'ailleurs , tant intérieurement qu'extérieurement.

11 me souvient qu'un religieux me raconta qu'étant résolu d'obéir ponctuellement à tout ce que son supérieur lui ordonnerait, il arriva qu'après avoir travaillé avec excès , étant déjà tard et n'en pouvant plus, il s'assit pour se reposer un peu; mais que son supérieur l'ayant rencontré, il lui ordonna de prendre une bêche et d'aller travailler au jardin ; qu'il obéit malgré la répugnance de la nature , et que , traversant un petit passage que j'ai vu plusieurs années depuis, en un voyage que je fis pour aller fonder un monastère en ce lieu-là , Notre- Seigneur lui apparut chargé de sa croix, et réduit en tel état, qu'il n'eut pas de peine à connaître que ce travail qu'on lui avait commandé et qu'il croyait excessif, n'était rien en comparaison d'une si grande souffrance. Je crois que, comme le diable voit que rien n'est si capable que l'obéissance de nous faire bientôt arriver au comble de la perfection , il n'y a point d'efforts qu'il ne fasse, sous divers prétextes, pour nous dégoûter de celte vertu, et nous faire trouver de la difficulté à la pratiquer. Si l'on remarque bien ceci, l'expérience fera connaître que rien n'est plus véritable; car n'est-il pas évident que la haute perfection ne consiste pas en des consolations intérieures , en de grands ravis-cmenls, en des visions, et au don de prophétie, mais à rendre notre volonté si conforme et si soumise à celle de Dieu, que nous embrassions de tout notre cœur ce qu'il veut, et ne mettions point de différence entre ce qui est amer et ce qui est doux , lorsqu'il nous est présenté de sa main? J'avoue que c'est une chose très-difficile que de faire non seulement des choses si contraires à notre naturel, mais de les faire avec plaisir; et c'est aussi en cela que paraît la force de cet amour parfait, qui est seul capable de nous faire oublier ce qui nous contente, pour ne penser qu'à contenter celui qu il lait régner dans notre cœur; car il est certain que, quelque grands que soient les travaux, ils nous paraissent doux, lorsque nous considérons qu'ils sont agréables à Dieu; et c'est de celle manière qu'aiment ceux qui sont arrives jusqu'à ce point de perfection de souffrir avec joie

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les persécutions , les injustices et les atteintes que l'on donne à leur honneur.

Cela est si constant, qu'il serait inutile de m'y arrêter davantage; et ce que je prétends est de faire voir que l'obéissance est le meilleur de (ous les moyens pour arriver à cet heureux état; en voici la preuve. Comme nous ne sommes point maîtres de notre volonté, pour l'employer tout entière et sans réserve à accomplir celle de Dieu, jusqu'à ce que nous l'ayons soumise à la raison , nul chemin n'est si court et si sûr pour y arriver que celui de l'obéissance ; et non seulement nous n'y arriverons jamais par nos lumières particulières , mais nous ne le pourrions tenter sans péril , à cause que notre amour-propre ne nous proposant que ce qui le flatte, nous rejetons souvent ce qui est le plus conforme à la raison, par la répugnance qu'il y trouve.

Il y aurait tant de choses à dire sur ce sujet, que je n'aurais jamais fait si j'entreprenais de parler à fond de ce combat qui se passe en nous, et de ce que le démon,, le monde et noire sensualité nous représentent pour offusquer de telle sorte notre raison qu'elle nous devienne inutile. Ainsi , au lieu d'entrer plus avant dans ce discours , il vaut mieux venir aux remèdes que l'on peut apporter à un si grand mal. Je n'en vois point de meilleur que de faire comme ceux qui , après avoir longtemps plaidé et employé inutilement beaucoup d'argent et beaucoup de peine pourvoir la fin de leur procès, s'en remettent à des arbitres. Nous devons de même choisir un supérieur ou un confesseur à qui nous rapportions sincèrement celte contestation qui se passe en nous , sans nous en inquiéter davantage, suivant ces paroles de Notre-Seigneur : Qui vous écoute m'écoute. Comme c'est le rendre maître du libre arbitre qu'il nous a donné, celte soumission lui est si agréable, que, lorsqu'après avoir soutenu mille combats avant que de nous rendre à ce que l'on nous commande , parce qu'il nous paraissait injuste , nous avons enfin , pour plaire a Dieu , assujéti notre volonté sous la loi de l'obéissance , il nous donne un si grand pouvoir sur nous-mêmes, que nous en devenons les maîtres. Alors il purifie tellement notre volonté , en la rendant confornae à la sienne, que nous pouvons l'employer pour son service d'une manière parfaite , et après avoir travaillé avec tant de peine pour me tire du bois sur l'autel, en renonçant à tout ce qui pouvait déplaire à Notre-Seigneur, le prier de faire descendre le feu du ciel pour consumer le sacrifice que nous lui avons fait de nous-mêmes.

Puisqu'on ne peut donner que ce que l'on a, et que cette soumission de notre volonté à celle de Dieu est un trésor qui ne se trouve que dans l'obéissance, il faut, comme on fouille dans les mines pour en tirer de l'or, et que plus on fouille plus on trouve, s'exercer toujours davantage «à cette vertu, afin que plus nous nous assujélissons aux hommes, en les rendant maîtres de notre volonté, nous en devenions nous-mêmes les maîtres , pour la pouvoir conformer à celle de Dieu. Jugez donc, mes sœurs , si vous ne serez pas bien récompensées de la peine d'être privées

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de la douceur que vous trouviez dans la solitude. Je vous assure que cela ne vous empêchera pas d'arriver à cette véritable union dont j'ai parlé, qui consiste à n'avoir point d'autre volonté que celle de Dieu. C'est là l'union que je souhaite pour moi-même , et que je vous souhaite à toutes, plutôt que ces transports d'esprit si délicieux auxquels on donne le nom d'union, et qui le sont en effet lorsqu'ils sont suivis de l'obéissance dont j'ai parlé. .Mais si cela n'est pis, ces âmes ne se trouveront, à mon avis, unies qu'à leur amour-propre,. et non pas à la volonté de Dieu. Je le prie de tout mon cœur de me faire la grâce de rendre en cela mes actions conformes à ma connaissance.

La seconde cause du dégoût dont j'ai parlé vient , à mon avis, de ce que se rencontrant dans la solitude moins d'occasions d'offenser Dieu, quoiqu'il y en ait toujours quelques-unes, puisque les démons y sont et nous-mêmes, l'âme s'y trouve plus pure, et qu'ainsi dans la crainte d'offenser Dieu, celui est une très-grande consolation d'y rencontrer moins d'obstacles ; et cette raison me paraît encore plus forte pour nous faire désirer d'être séparées du commun des créatures, que celledu plaisir de recevoir de Dieu des consolations et des faveurs.

C'est dans ces occasions où nous avons besoin de nous tenir toujours sur nos gardes , que nous pouvons beaucoup mieux faire paraître si notre amour pour Dieu est véritable , que dans les recoins d'une solitude, et que , selon mon sens, nous faisons un plus grand progrès dans la vertu , quoique nous commettions plus de fautes et faisions même de petites chutes. .Mais il faut remarquer que je suppose toujours que ce n'est que lorsque l'obéissance ou la charité nous y engage ; car, à moins que cela, je demeure d'accord que la solitude vaut mieux; que nous devons continuellement la désirer, lors même que nous sommes dans l'action, et qu'ainsi les âmes qui aiment véritablement Dieu ne cessent jamais de la souhaiter. Quant à ce que j'ai dit , qu'il y a plus à profiter dans l'action, c'est parce qu'elle nous fait connaître à nous-mêmes et voir jusqu'où va notre vertu , puisque , quelque sainte qu'une personne qui est toujours dans la solitude ait sujet de se croire , elle ne sait ni ne peut savoir si elle a de la patience et de l'humilité, de même que pour savoir si un homme est fort vaillant , il faut l'avoir vo dans les occasions. Saint Pierre témoignait ne rien craindre , et le contraire parut lorsqu'il fallut en venir à l'épreuve, mais il se releva de sa chute, et ne mettant plus sa confiance qu'en Dieu, on vit avec quel courage et quelle générosité il endura le martyr!'.

Hélas, Seigneur, qu'il nous importe de connaître notre misère! sans cela nous nous trouvons partout en péril ; et ainsi il nous est avantageux que l'on nous commande des choses qui nous fassent voir notre faiblesse. J'estime pour cette raison que Dieu nous favorise plus en un seul jour, qu'il nous humilie et nous donne la connaissance de nous-mêmes, quoiqu'elle nous coûte de plus grandes peines et de grands travaux, qu'en plusieurs journées d'oraison. Oui doute qu'un ami véritable n'aime en

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