DES FAUX RAVISSEMENTS, QUI NE SONT EN EFFET QUE DES DÉFAILLANCES
J'ai fait ce que j'ai pu pour connaître d'où procèdent ces grands transports dans l'oraison, que j'ai remarqués on certaines personnes que Noire-Seigneur favorise de ses grâces , lorsqu'elles font ce qu'elles peuvent pour se disposer à les recevoir : mais je ne veux pas traiter maintenant de ces suspensions et de ces ravissements. J'en ai assez parlé ailleurs , et il serait inutile d'en rien dire ici , parce que , s'ils sont véritables , nous ne saurions ne les point avoir, quelques cfforls que nous fassions pour y résister. Mais il faut remarquer que celle force qui vient d'en haut, et qui fait que nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes dure, peu, et qu'il arrive souvent qu'ayant commencé par l'oraison de quiétude, qui est comme un sommeil spirituel, l'âme entre dans nr transport qui fait que, si elle ignore comment elle s'y doit conduire, elle perd avec un peu de mérite beaucoup de temps , et épuise ses forces pai sa faute.
Je voudrais pouvoir bien m'expliquer ; mais cela est si difCcile, que
je doate d'y réussir. Je tiens pour certain que les âmes qui se trouvent engagées dans celle erreur m'entendront si elles me veulent croire. J'en connais qui demeuraient pendant sept ou huit heures en l'état que je > ions de dire , et le prenaient pour un ravissement. Quelque bonne que lût l'occupation à quoi on les employait, elles se laissaient aussitôt aller à une sorte dé recueillement qui les tirait comme hors (Tellesmêmes, leur paraissant qu'il ne fallait pas résister à Notre-Seigncur. Ainsi elles auraient pu peu à peu perdre l'esprit ou la vie, si on n'y eût remédie. Ce que je puis dire sur ce sujet est, qu'étant naturellement si portées à aimer ce qui nous contente, Dieu ne favorise pas plutôt une âme de ces douceurs spirituelles, que la crainte d'en être privée fait qu'elle voudrait ne s'occuper d'autre chose, parce qu'il est vrai qu'il n'y a rien dans le monde qui en approche ; et cela arrive principalement aux personnes faibles, dont l'esprit, ou pour mieux dire L'imagination, s'atlache si fortement à un objet, qu'elles ne voudraient jamais s'en divertir, ainsi que l'on en voit d'autres faire la même chose en des sujets qui ne regardent point la piété : et s'il y entre de la mélancolie, elle Leur fera prendre pour des vérités des illusions agréables.
Je dirai dans la suite quelque chose de cette humeur mélancolique; mais quand une personne n'y serait point sujette, ce que je viens de remarquer ne laisserait pas de lui arriver, principalement à celles dont l'esprit s'est affaibli par des pénitences excessives, lorsque leur amour pour Dieu commençant à leur donner un plaisir sensible, elles s'y abandonnent en la manière que je l'ai dit. Comme l'on peut résister à celte sorte d'oraison , j'aimerais donc mieux qu'elles ne s'y laissassent point aller jusqu'à en être, par manière de dire, tout enivrées. Car, ainsi que, lorsqu'une personne de faible complexion tombe en défaillance, elle ne peut ni parler ni se mouvoir, ceux dont l'esprit est naturellement faible, succombent sous l'effort des mouvements d'une dévotion mal réglée , s'ils ne tâchent de les modérer.
On pourra me demander si cette manière d'oraison n'est pas une même chose que le ravissement , puisqu'il semble n'y avoir point de différence. Je réponds qu'il y en a une très-grande , parce que le ravissement ou l'union de toutes les puissances dure peu, illumine l'âme, et produit en elle plusieurs autres grands effets, sans que l'entendement agisse en aucune sorte, Dieu seul opérant dans la volonté; au lieu qu'ici c'est tout le contraire, parce qu'encore q:^e le corps soit comme lié, la volonté et la mémoire ne le sont pas , mais agissent inconsidérément, et semblent voltiger de çà et de là sans s'arrêter à aucun objet.
J'avoue ne trouver rien de bon dans la peine que donne cette débilité corporelle, si ce n'est qu'elle vint d'un bon principe; car pourquoi y consumer tant de temps ? Et ne peut- on pas mériter davantage en l'employant à ce que l'obéissance oblige de faire, sans s'en rendre incapable en se laissant emporter à cette sorte de recueillement qui nous tueV
DE MÉDINF.-Dl -CHAMP. G3
C'est pourquoi je conseillais aux. prieures de travailler de tout leur pouvoir à retrancher ces longues défaillances qui ne servent, à mon a\is , qu'à rendre les puissances incapables de satisfaire à l'obéissance, et privent ainsi l'âme de l'avantage qu'elle tirerait de travailler avec soin à contenter Notre-Seigneur. Que si l'on remarque que cela procède de la débilité de la nature , il faut retrancher à ces personnes les jeûnes et les pénitences qui ne sont point d'obligation. Leur faiblesse pourrait même être telle, que l'on devrait les leur retrancher toutes pour les employer en des offices qui les détournent de cette occupation d'esprit qui leur est si préjudiciable.
Mais quand même ces personnes ne tomberaient point en défaillance, si elles occupent trop fortement leur imagination en des sujets d'oraison fort sublimes, il faut se conduire envers elles de la même sorte, parce qu'il arrive souvent qu'elles ne se possèdent plus elles-mêmes, principalement si elles ont reçu de Dieu quelque faveur extraordinaire, ou qu'elles aient eu quelque vision qui leur ait tellement rempli l'esprit, qu'encore qu'elle n'ait duré que peu , elles se l'imaginent toujours présente. Quand on se voit en cet état durant quelques jours, il faut tâcher de détourner son esprit de cet objet, pour s'occuper de quelqu'autre ; en quoi l'on ne saurait faillir, pourvu que ce soit toujours en des choses qui regardent le service de Dieu; et cela lui est si agréable, qu'il ne prend pas moins de plaisir à voir que l'on arrête en certain temps sa pensée sur les merveilles de ses créatures, et sur le pouvoir de celui de qui elles tiennent l'être, que de les arrêter sur lui-même.
Que déplorable est le malheur où nous sommes tombés par le péché, puisque même dans les choses qui sont bonnes , nous nous trouvons obligés de marcher avec tant de retenue pour ne point hasarder notre salut! C'est une vérité qu'il importe extrêmement de considérer, principalement pour ceux dont l'esprit est faible. Ainsi , lorsque notre imagi-. nation se sent si frappée de la considération d'un même mystère, soit de la passion , ou de la gloire du ciel, ou de quelqu'autre, qu'elle ne saurait durant plusieurs jours pensera autre chose, elle doit tâcher de s'en distraire. Que si elle ne le sait. pas, elle connaîtra avec le temps le mal qui lui en arrivera , et qu'il procède, comme je l'ai dit , ou d'une grande débilité corporelle, ou de ce que l'imagination est blessée; ce qui serait encore beaucoup plus à craindre, à cause que l'on serait alors semblable à un fou qui, se plaisant dans sa folie, en est si occupé, qu'il ne peut penser à autre chose, ni considérer les raisons qui l'obligent de s'en détourner, parce qu'ayant perdu la raison, il n'est plus maître de lui-même. Que si cette personne est mélancolique , le mal peut allci plus avant ; et je vois d'autant moins d'apparence de la laisser en cet état, qu'outre ce que j'ai déjà dit, Dieu étant infini, une âme peut, en diverses manières , s'employer à son service. Et ne serait-ce pas la tenir captive, et comme enchaînée, que de ne lui permettre de penser qu'à une seule de ses grandeurs ou à un seul de ses mystères, puisqu'ils sont en si
Gi FONDATION
grand nombre, qae plus un les considère, et plus on trouve qu'il en reste encore à considérer?
Ge n'est pas qu'en parlant ainsi je prétende que l'on puisse en une heure, ni en un jour, méditer profondément surplusieurs de ces mystères, puisque ce serait le moyen de n'en bien comprendre aucun, tant ils sont sublimes et élevés; ainsi il ne faut pas se méprendre, en donnant à mes paroles un sens contraire à ma pensée. Ceci est si important, que je serais fort fâchée que celles qui ne l'entendront pas la première fois, quelque peine que j'aie prise à m'expliquer, ne voulussent pas se donner celle de le relire, principalement les prieures et les maîtresses des novices , qui doivent instruire les sœurs en ce qui est de l'oraison. Que si elles le négligent dans les commencements, elles connaîtront par le long temps dont elles auront besoin pour réparer de semblables défauts, le soin qu'elles devaient prendre d'y remédier dès leur naissance. Si j'écrivais tous les maux que j'ai vus arriver, faute de tenir cette conduite, on ne s'étonnerait pas que j'insiste tant sur ce point. Je me contenterai d'en rapporter un exemple qui pourra faire juger du reste. 11 y a dans l'un de ces monastères une religieuse du chœur et une converse, toutes deux personnes de très-grande oraison, fort mortifiées , fort humbles , fort vertueuses, si favorisées de Noire-Seigneur, qu'il leur donne la connaissance de ses grandeurs, et si détachées de tout et si remplies de sion amour, qu'encore qu'il ne se pût rien ajouter au soin que nous prenions de les observer, nous ne remarquions rien en elles en quoi elles manquassent de répondre aux grâces qu'elles recevaient de Dieu; ce que je rapporte particulièrement, afin que celles qui n'ont pas tant de vertu comprennent mieux le sujet qu'elles ont de craindre. Ces deux religieuses entrèrent dans un si ardent désir de jouir de la présence de Notre-Seigneur, que ne pouvant trouver de soulagement dans la communion , elles n'oubliaient rien pour obtenir des confesseurs la permission d'approcher souvent de la sainte table. Ces dispositions augmentant toujours, elles croyaient ne pouvoir vivre si elles demeuraient un jour sans communier. Cela alla jusqu'à un tel excès, que les confesseurs, dont l'un d'eux était fort spirituel Jugeaient qu'il n'y avait point d'autre remède pour adoucir une peine si excessive. Cette peine passa encore plus avant; car l'une d'elles se trouvait si extrêmement pressée de ce désir de communier, que, pour ne pas mettre sa vie en danger, il fallait la communier de grand matin; et il ne pouvait y avoir de fiction, puisque ni l'une ni l'autre de ces deux filles n'aurait voulu, pour tous les biens du monde , dire un mensonge. Je n'étais pas alors dans cette maison; mais la prieure m'en écrivit et me manda qu'elle ne savait de quelle sorte se conduire, voyant que des hommes si capables croyaient ne pouvoir agir d'une autre manière. Dieu permit que je comprisse aussitôt le mal qui en pouvait arriver, et je voulus néanmoins n'en rien témoigner que lorsque je serais sur les lieux, tant parce que je craignais de me tromper, qu'à cause qu'il y aurait eu de l'imprudence