‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 26 sur 201 · DE MÉDÏXE-DU-CHAMP. C · texte numérisé non relu

DE MÉDÏXE-DU-CHAMP. C

de blâmer cette conduite, jusqu'à ce que je pusse dire les raisons qui m'empêchaient de l'approuver.

Lorsque je fus arrivée dans ce monastère, celui de ces deux confesseurs qui n'était pas moins humble qu'habile, entra aussitôt dans mon sentiment; et l'autre, au contraire , qui n'était pas à beaucoup près si spirituel, ni si capable, ne voulut jamais s'y rendre. Mais je ne m'en mis guère en peine, parce que je n'étais pas obligée de déférer à ses avis. Je parlai à ces filles , et je leur dis des raisons qui me paraissaient assez fortes pour leur persuader que la créance qu'elles avaient de ne pouvoir vivre si elles ne communiaient tous les jours , n'était qu'une imagination. .Mais voyant qu'il était impossible de les faire changer de sentiment, je leur dis qu'encore que je ne fusse pas pressée d'un moindre désir qu'elles de recevoir si souvent Noire-Seigneur, je ne communierais jamais néanmoins que quand toutes les sœurs communieraient , afin qu'elles s'en abstinssent aussi , et que, si cela ne se pouvait faire sans mourir , nous mourrions toutes trois ensemble ; n'y trouvant pas tant de péril qu'à souffrir qu'un tel usage s'introduisît dans des maisons où tant de filles qui n'aimaient pas moins Dieu qu'elles l'aimaient , voudraient faire la même chose.

Cette coutume que ces deux religieuses avaient prise de communier tous les jours, et dans laquelle le diable s'était sans doute mêlé , avait déjà fait tant de mal, qu'il semblait que l'on ne pouvait les en empêcher sans les faire mourir ; mais je demeurai inflexible , parce que plus je voyais qu'elles ne se soumettaient point à l'obéissance, à cause qu'elles croyaient ne pouvoir le faire, plus je connaissais évidemment que c'était une tentation. Elles passèrent cette première journée avec beaucoup de peine : elles en eurent un peu moins le lendemain ; et enfin elle diminua de telle sorte, qu'encore que je communiasse, parce qu'on me l'avait commandé, sans quoi ma compassion pour leur faiblesse m'en aurait encore empêchée, elles n'en furent point troublées. Quelque temps après, elles et toutes les autres connurent que c'avait été une tentation, et combien il était important d'y remédier de bonne heure; car il arriva certaines choses dans celte maison, dont je pourrai parler en un autre lieu, qui les mirent mal avec leurs supérieurs, sans qu'il y eût de leur faute; et, s'il y en avait eu, je n'aurais eu garde d'approuver leur conduite , ni de la souffrir.

Combien d'autres exemples ne pourrais-je point alléguer sur ce sujet I Je me contenterai d'en rapporter encore un qui se passa dans un monastère, non pas de votre ordre, mais de Bernardines. Il y avait une religieuse fort vertueuse, qui jeûnait et se donnait la discipline avec tant d'excès, qu'elle tomba dans une telle faiblesse, que toutes les fois qu'elle communiait ou entrait dans une ferveur encore plus grandi- qu'à l'ordinaire, elle s'évanouissait et demeurait durant huit ou neuf heures en cet état. Toutes les autres et elle-même croyaient que c'était un ra—

visscmcnl ; et cela arrivait si souvent, qu'il aurait pu causer un fort grand ma] ■ si l'on n'y eût remédie. Le bruit se répandit aussitôt que c'étaient des ravissements; etjc ne pouvais voir sans peine que l'on eût cette créance, pane que Dieu m'avait fait connaître que ce n'en était pas. et que j'en appréhendais les suites. Son confesseur, qui était fort de mes amis, me raconta ce qui se passait, et je lui dis que je croyais que cria ne procédait que de faiblesse ; que je n'y voyais aucune marque de rentables ravissements, et qu'ainsi, au lieu de la laisser en cet état, j'estimais à propos de retrancher ses jeûnes et ses disciplines, et de penser à la distraire. H l'approuva; et comme cette religieuse était fort obéissante, elle n'eut point de peine à se soumettre. Ses forces revinrent peu à peu, cl elle ne se souvint plus de ses ravissements qu'elle s'était imaginé d'avoir. Que s'ils eussent été véritables, Dieu seul aurait pu les faire cesser, tous les efforts des hommes étant inutiles pour résister à l'impétuosité avec laquelle ils emportent le corps, et le laissent dans une si grande lassitude , qu'ils produisent de grands effets dans l'âme, au lieu que ces ravissements imaginaires passent sans qu'il en reste aucune de ces marques.

On peut connaître, par ce que je viens de dire, que tout ce qui lie l'aine de telle sorte qu'il lui ôtc l'usage de la raison, doit être suspect, et que l'on ne saurait jamais arriver, par ce moyen, à la liberté de l'esprit, dont l'un des effets est de trouver Dieu en toutes choses , et de pouvoir en prendre sujet d'élever sa pensée et son cœur vers lui. Le reste est un assujétissement de l'esprit , qui, outre le mal qu'il fait au corps, est un obstacle à l'âme pour s'avancer. C'est comme si l'on rencontrait dans son chemin un marais ou un bourbier, qui empêche d'aller plus avant ; au lieu que l'on a besoin, pour faire un grand progrès dans- 1 1 pieté, non seulement de marcher, mais de voler.

Si l'on me demande ce qu'il faut faire lorsque ces personnes disent et croient en effet ne pouvoir résister à ces mouvements qui les occupent tellement de Dieu que toutes leurs puissances sont suspendues , je réponds qu'il n'y a pas sujet de craindre, pourvu que cela ne dure pas plus de huit jours, parce qu'une personne d'un naturel faible a besoin d'un peu de temps pour revenir de son étonnement ; mais s'il continue da\ antage , il faut y remédier. Ce qu'il y a de bon en cela, c'est qu'il n'y a point de péché , et qu'on ne laisse pas de mériter. Les inconvénients dont j'ai parlé s'y rencontrent néanmoins, ainsi que beaucoup d'autres, particulièrement en ce qui regarde la communion , et c'en serait un fort grand, si l'ardent désir qu'aurait une personne de recevoir son créateur, et la solitude où elle croirait être , étant privée de ce bonheur, l'empêchait d'obéir à son confesseur ou à sa prieure , lorsqu'ils jugeraient à propos «nielle s'en abstînt. Ainsi il faut, dans ces rencontres comme en d'autres, mortifier ces personnes, et leur faire comprendre qu'il leur est beaucoup plus avantageux de renoncer à leur volonté , que de rechercher leur consolation.

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