‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 27 sur 201 · DE HÉDIKE-DU-CHAMP · texte numérisé non relu

DE HÉDIKE-DU-CHAMP

J'ai éprouvé que L'amour-propre peut aussi avoir grande part à ce que je viens de dire; car il m'est souvent arrivé, après avoir reçu la sainte hostie et l'ayant encore presque tout entière dans ma bouche, que, voyant communier les autres, j'aurais désiré de n'avoir pas communié, afin de pouvoir la recevoir, et je ne m'apercevais pas alors de mon erreur. Mais j'ai reconnu depuis que cela ne provenait pas tant de l'amour de Dieu, que de ce que je recherchais ma satisfaction, à cause qu'il arrive d'ordinaire qu'en approchant de la sainte table, on sent un plaisir plein de tendresse, qui nous attire; car si je n'eusse été touchée de ce désir que pour recevoir mon Sauveur, ne l'avais— je pas reçu dans mon âme? Si ce n'eût été que pour obéir au commandement que l'on m'avait fait de communier, n'avais-jc pas déjà communié? Et si ce n'eût été que pour recevoir les grâces et les faveurs que le très-saint Sacrement nous communique, ne les avais-je pas déjà reçues? Ainsi je vis clairement que je ne recherchais qu'un plaisir sensible.

J'ai connu, dans un lieu où nous avons un monastère, une femme qui passait pour une grande servante de Dieu, et qui aurait dû l'être, puisqu'elle communiait tous les jours ; mais comme elle choisissait pour ce sujet tantôt une église, tantôt une autre, et n'avait point de confesseur arrêté, j'aurais mieux aimé la voir obéir à un directeur que de la voir communier si souvent. Elle demeurait dans sa maison en particulier, ob. je pense qu'elle ne s'occupait que de ce qui lui était le plus agréable; et parce qu'elle était bonne, je veux croire que tout ce qu'elle faisait était bon. Je le lui disais quelquefois ; elle n'en tenait pas grand compte, et je ne l'en pouvais blâmer, à cause qu'elle était meilleure que moi en tout le reste, quoiqu'il me parût qu'elle avait tort en cela. Le saint père Pierre d'Alcanlara arriva alors, et je. ne demeurai pas satisfaite de la relation qu'elle lui fit, ce qui venait sans doute de ce que nous sommes si misérables, que nous ne sommes contents que de ceux qui marchent par un même chemin que nous ; car je crois qu'elle avait plus servi Dieu et fait plus de pénitence en un an, que moi en plusieurs années. Elle tomba malade de la maladie dont elle mourut, et n'eut point de repos jusqu'à ce que l'on dît la messe chez elle, et qu'on la communiât tous les jours. Comme celte maladie dura longtemps, un prêtre de grande piélé, qui lui disait souvent la messe, eut peine de la voir ainsi communier tous les jours chez elle; et ce fut peut-être une tentation du diable, parce que cela se rencontra au dernier jour de sa vie. Ce bon ecclésiastique ne consacra donc point d'hostie pour elle; et lorsque la messe étant achevée, elle vit qu'il ne la communiait pas, elle se mit en une telle colère contre lui, qu'il en fut fort scandalisé et nie le vint dire. J'en fus aussi extrêmement touchée; et comme je crois qu'elle mourut incontinent après, je doute qu'elle se soit réconciliée avec ce bon prêtre. Je connus par là combien il est dangereux de faire, en quoi que ce soit, notre volonté, et particulièrement dans les choses importantes ; car ceux (ini ont l'honneur de recevoir si souvent Noire-Seigneur, doivent

s'tMi reconnaître si indignes, que ce ne soit point par eux-mêmes qu'ils l'entreprennent, mais par l'avis de leur directeur, afin que l'obéissance snpplée à ce qui leur manque pour être en état de s'approcher de cette suprême majesté. Ce que je viens de raconter était à cette femme dévote une occasion de s'humilier, qui lui aurait peut -être fait mériter davantage que ces communions si Fréquentes, en lui faisant voir que ce prêtre n'avait point de tort, et que Dieu, qui connaissait sa misère et son indignité, l'avait ordonné de la sorte. C'est comme en usait une personne que ses confesseurs, par prudence, privaient quelquefois de la communion, parce qu'ils voyaient qu'elle s'y présentait fort souvent ; car encore qu'elle en fût très-sensiblement touchée, l'honneur de Dieu lui était plus cher que sa propre satisfaction; elle lui rendait grâces de ce qu'il avait fait connaître à son confesseur que la maison de son âuic n'était pas une demeure digne d'un si grand Seigneur. Ainsi elle obéissait tranquillement et humblement, quoique la tendresse de son amour pour son Sauveur lui fit souffrir beaucoup de peine, et rien n'aurait été capable de la porter à désobéir à son confesseur.

Quand notre amour pour Dieu n'empêche pas nos passions de nous porter à l'offenser, et que nous rendant incapables d'écouter la raison, elles troublent la tranquillité de notre âme, il est évident, ce me semble, que nous nous recherchions nous-mêmes, et que le diable ne manque pas de se servir de ces occasions pour nuire autant qu'il le peut. C'est pourquoi je ne saurais penser sans frayeur à ce qui arriva à celte femme. Car, bien que je ne veuille pas croire que cela ait causé sa perte, la miséricorde de Dieu étant si grande, je ne saurais m'empêcher de trembler lorsque je pense qu'il arriva dans un temps si dangereux.

J'ai rapporté cet exemple pour faire connaître aux supérieures et aux sœurs le sujet qu'elles ont de craindre, et de bien s'examiner sur les dispositions où elles doivent être pour recevoir ce grand sacrement. Car si leur intention n'est que de plaire à Dieu , ne savent-elles pas que l'obéissance lui est plus agréable que le sacrifice? Et si elles méritent davantage en ne communiant point qu'en communiant, quel sujet onlc'.ies de se troubler ? Ce n'est pas que je trouve étrange que n'étant pas toutes arrivées à une si grande perfection, que de ne rien vouloir que ce que Dieu veut, elles sentent quelque peine dans ces rencontres; mais je dis que celte peine doit être accompagnée d'humilité. Que si elles étaient entièrement dégagées de tout intérêt et de tout amour-propre elles se réjouiraient même au lieu de s'attrister de rencontrer celte occasion de plaire à Dieu, dans une chose qui leur est si sensible; elles s'humilieraient cl seraient assez contentes de communier spirituellement. Mais parce que ce grand désir de recevoir Notre-Seigncur est, principalement dans les commencements, une grâce qu'il nous fait, je ne saurais, comme je l'ai déjà dit, m'élonner que l'on sente la peine d'en être privé. Je désire seulement que l'on ne s'en trouble point, et que l'on

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