DE LA MANIÈRE DONT IL FAUT TRAITER LES MELANCOLIQUES
Mes sœurs du monastère de Saint-Joseph de Salamanque, où j'écris ceci, m'ont prié avec instance de leur dire quelque chose de la manière dont elles doivent se conduire envers celles qui sont d'un naturel mélancolique Car, encore que nous évitions avec grand soin d'en recevoir de cette sorte, cette humeur est si subtile, si cachée, et si difficile à découvrir, que nous ne nous en apercevons que lorsque nous ne pouvons plus renvoyer celles qui y sont sujettes. Il me semble que j'en ai dit quelque chose dans un petit traité. Mais quand il se rencontrerait que je le répéterais ici, je n'en devrais pas avoir regret, ni même à le redire cent fois, s'il plaisait à Dieu qu'il fût utile.
Les inventions que celte humeur mélancolique trouve pour porter les personnes à faire leur volonté, sont en si grand nombre, qu'il faut les observer avec un extrême soin , de peur qu'elles ne nuisent aux. autres.
On doit remarquer que ces personnes mélancoliques ne donnent pas toutes de la peine. Celles qui sont naturellement humbles, d'humeur douce, et qui ont bon esprit, renferment en elles-mêmes ce qu'elles souffrent, sans nuire aux autres ; et il se trouve aussi du plus ou du moins dans celles qui n'ont pas ces conditions. Je ne doute point que le diable ne fasse tous ses efforts pour les gagner, afin d'en gagner d'autres par leur moyen; et si elles ne se tiennent sur leurs gardes, il pourra y réussir, parce que l'effet de la mélancolie étant d'obscurcir et de troubler la raison, à quoi ne peut-elle point porter nos passions ! et quelle, différence y a-t-il entre perdre la raison et tomber dans la folie ? quant aux personnes dont je parle, elles ne vont pas jusque-là; et il vaudrait mieux qu'elles y allassent, n'y ayant rien de plus fâcheux que de se voir obligée de traiter comme des créatures raisonnables celles qui ne le sont pas. Il est vrai que ceux qui ont entièrement perdu l'esprit sont dignes d'une grande compassion ; mais au moins ne nuisent-ils point
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ans: aillées, el le meilleur moyen pour en venir à bout est de les (cuir «îans la crainle.
Quand les autres remèdes ne snfGsent pas, il faut aussi user de celuilà envers les personnes qui ne t'ont que commencer d'être frappées de ce mal, puisque encore qu'il ne soit pas si grand, il lire son origine de îa même source. Et les supérieurs doivent se servir des pénitences ordonnées par nos constitutions, et traiter ces personnes de telle sorte, qu'elles perdent toute espérance qu'on leur permette de faire leur volonté en quoi que ce soit, parce que si elles croyaient pouvoir quelquefois obtenir cette liberté par les cris et les témoignages de désespoir que le démon leur inspire pour les perdre, leur mal serait sans remède, et une seule d'elles serait capable de troubler tout un monastère. Comme une personne réduite en un état si déplorable ne trouve point en ellemême de quoi se défendre des artifices du démon, la supérieure doit veiller sur elle avec un extrême soin, non seulement pour ce qui regarde l'extérieur, mais aussi l'intérieur, à cause que plus la raison est faible et obscurcie dans une âme, plus la conduite de la supérieure doit être pleine de force et de lumière, afin d'empêcher que le démon ne se serve de celte dangereuse mélancolie pour se rendre maître de cette âme, comme il y aurait grand sujet de le craindre, parce qu'il y a certains temps dans lesquels cette humeur domine de telle sorte qu'elle étouffe entièrement la raison ; et alors, à quelle extravagance qu'une personne se porte, elle ne pèche point non plus que les fous.
Mais quant à celles dont la raison n'est qu'affaiblie, et qui ont de bons intervalles, il faut bien se garder de leur rien souffrir dans les temps où leur mélancolie parait davantage, de peur que lorqu'elles seraient plus raisonnables, elles ne prissent la liberté de se conduire à leur fantaisie; ce qui est un si grand artifice du diable, que si l'on n'y fait beaucoup d'attention, ces personnes ne pensent qu'à faire leur volonté, à dire tout ce qui leur vient à la bouche, à remarquer les fautes des autres, à cacher les leurs, et à se satisfaire en toutes choses. Ainsi, comme ciles ne peuvent pas elles-mêmes se retenir, à cause que leurs passions ne sont point mortifiées, mais vont où leur impétuosité les porte, que serait-ce si on ne leur résistait point ?
Ce que j'ai vu de plusieurs personnes travaillée-; de ce mal, me fat encore redire que je n'y sais point d'autre remède que de ne négliger aucun moyen pour le dompter. Si les paroles ne suffisent pas, il faut employer les châtiments ; et si les petils châtiments sont inutiles, en venir aux grands; et au lieu de les tenir un mois en prison, il faut les y tenir quatre, puisqu'on ne saurait leur faire une plus grande charité que d'user envers elles de cette rigueur. Cet avis est si important, que je ne saurais trop le répéter. Car bien que quelquefois ces personnes ne soient pas maîtresses d'elles-mêmes, néanmoins, parce qu'elles n'ont pas toujours perdu la raison de telle sorte qu'elles ne puissent pécher, elles sont en grau.' péril, rien ne pouvant les en préserver lorsqu'elle»