DE MÉDINE-DU-CUAMP
se trouvent étouffées par la folie. Ainsi c'est une grande miséricorde que Dieu fait à celles qui tombent par sa permission dans cette dangereuse maladie, de se soumettre à ceux qui les gouvernent, puisque c'est le seul moyen de les garantir du péril où elles sont. Que si quelqu'une d'elles vient à lire ceci, je la conjure au nom de Dieu, qu'il lui importe peut-être de son salut de profiter de cet avis.
Je connais des personnes tellement persécutées de cette malheureuse humeur mélancolique, que peu s'en faut qu'elles ne perdent l'esprit; mais qui ont tant d'humilité et tant de crainte de Dieu, que, encore que la peine qu'elles souffrent leur fasse répandre des ruisseaux de larmes, elles la supportent avec patience, et obéissent aussi exactement qu'aucune des autres ; ce qui est un si grand martyre, qu'il les élèvera sans doute à un plus haut degré de gloire, et l'on peut croire, ce me semble, que, faisant leur purgatoire en ce monde, elles ne le feront point en l'autre. Que si quelques-unes ne veulent pas se soumettre de leur bon gré, il faut que les supérieurs les y contraignent, sans se laisser toucher d'une compassion indiscrète, qui pourrait être cause de troubler tout le monastère. Car, outre le préjudice qu'en recevrait cette personne, nous sommes naturellement si misérables, que les autres la croyant bonne, parce qu'elles ignoreraient ce qui se passerait en elle, elles se persuaderaient d'être mélancoliques, afin qu'on les supportât aussi, et le démon ferait qu'en effet elles le deviendraient, etcauseraient un tel ravage dans toute la communauté, qu'il serait difficile d'y remédier lorsqu'on viendrait à le connaître. Cela est si important, qu'il ne faut en nulle manière le souffrir, et l'on ne saurait y veiller avec trop de soin. Que si la mélancolique résiste à ce qui lui sera ordonné, la supérieure ne lui pardonnera rien, et sans avoir aucun égard à son infirmité, elle usera de la même rigueur que si elle avait dit quelque mauvaise parole à ses sœurs, et ainsi en tout le reste.
Il pourra paraître à quelques-uns qu'il y a de l'injustice de traiter aussi rudement une personne malade que si elle était saine. Mais si cela était véritable, il y en aurait donc à lier les fous et à les fouetter, et il faudrait leur pewnellre de battre et d'assommer tout le monde. On me doit croire en ceci, puisque j'en ai fait l'épreuve, et qu'après avoir employé, à mon avis, toutes sortes de remèdes, je n'y en ai point trouvé d'autres.
Que si la supérieure, par une dangereuse compassion, n'use d'abord de cette rigueur envers ces personnes mélancoliques, elles deviendront d'abord insupportables, et auront déjà beaucoup nui aux autres lorsqu'elle voudra y remédier. Mais si, comme je l'ai dit, il y a de la charité et non pas de la cruauté à lier et à châtier les fous, pour empêcher les effets de leur fureur, n'y en a-t-il pas encore davantage à prévenir le mal que ces personnes causeraient aux âmes, si l'on n'usait envers elles de sévérité ; je suis très-persuadée qu'à l'égard de quelques-unes, on en
doit plutôt attribuer la faute à ce qu'elles sont d'un naturel libre, indos. tu. ;i. 5
die, et peu humble, que non pas à la mélancolie, parce que j'ai remarqué qu'elles ont le pouvoir de se retirer en la présence de ceux qu'elles craignent. Et pourquoi ne le feraient-elles donc pas dans la crainte de déplaire à Dieu ! En vérité, j'appréhende fort que le démon, pour gagner plusieurs âmes, ne se serve du prétexte de cette humeur; car je vois qu'on l'allègue plus que l'on ne faisait, et que l'on nomme mélancolie ce qui n'est en effet que le désir de faire sa propre volonté. Ainsi je crois que l'on ne doit plus souffrir, ni dans nos monastères, ni dans tous les autres, que l'on y nomme seulement ce nom de mélancolie, qui entraîne avec lui une certaine liberté si contraire à la soumission et à l'obéissance que demande la vie religieuse. Il faut donner à celle humeur fâcheuse le nom de maladie, et d'une maladie très-dangereuse, puisqu'elle l'est en effet, et la traiter comme telle. Il est à propos aussi, et même nécessaire de purger de temps en temps ces personnes dans l'infirmerie; et que lorsqu'elles en sortiront pour retourner à la communauté, elles ne soient pas moins humbles et obéissantes que les autres, sans pouvoir, pour s'en exempter, alléguer leurs indispositions. J'en ai dit les raisons, et je pourrais en ajouter encore d'autres. Mais la supérieure ne doit pas laisser d'avoir pour elles la compassion d'une véritable mère, et d'employer toutes sortes de moyens pour les guérir de cette infirmité.
11 semble que ceci soit contraire à ce que j'avais dit, qu'il les faut Iraiter avec rigueur. Il ne l'est pas néanmoins, puisque cette rigueur consiste à leur faire connaître qu'elles ne doivent point prétendre qu'on leur permette de se dispenser de l'obéissance pour faire leur volonté, rien n'étant si dangereux que de leur donner sujet de le croire. Mais la prudence oblige la supérieure à ne leur pas commander des choses auxquelles elle jugera qu'elles auraient de la répugnance, et ne pourraient gagner sur elles de se contraindre à les faire. Elle doit au contraire user de douceur pour les porter, s'il est possible, à obéir par amour. C'est sans doute la meilleure de toutes les voies, et elle réussit d'ordinaire, en faisant connaître à ces personnes, tant par paroles que par actions, que l'on a pour elles beaucoup d'affection et de tendresse. Il faut aussi remarquer que le plus utile de tous les remèdes est de fort occuper ces personnes dans les offices de la maison, afin qu'elles n'aient pas le loisir de s'entretenir de ces imaginations qui sont la cause de leur mal, et qu'encore qu'elles ne s'acquittent pas trop bien de ces emplois, on souffre les fautes qu'elles y feront, pour n'être pas obligé d'en souffrir de plus grandes, si l'esprit leur tournait tout à fait. Je ne sais point de meilleur remède pour cette maladie, que de prendre garde aussi qu'elles n'emploient pas trop de temps à l'oraison, ni même aux prières ordinaires. Cela leur serait très-préjudiciable, parce que la plupart ayant l'esprit fort faible, elles ne s'entretiendraient que d'imaginations creuses et extravagantes.
Il ne faut point leur laisser manger du poisson que très-rarement,
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cl ne pas tant les faire jeûner que les autres. Que si l'on s'étonne de me voir donner tant d'avis sur ce sujet, et que je ne parle point des autres , quoiqu'il se rencontre un grand nombre de maux en cette misérable vie, principalement dans un sexe aussi fragile qu'est le nôtre, je le fais pour deux raisons : la première, parce que les personnes frappées de cette maladie de la mélancolie, si contraire à la perfection, et plus dangereuse que celle où il y va de la vie, ne voulant pas en demeurer d'accord lorsqu'on les oblige de garder le lit: bien qu'elles n'aient point de fièvre, il faut, au défaut du médecin que l'on n'oserait appeler, que la supérieure y supplée. La seconde raison est que les autres maladies unissent ou par la santé, qu par la mort; mais il est très-rare que l'on guérisse, ou que l'on meure de celle-ci, si ce n'est que l'on perde entièrement l'esprit , ce qui est une espèce de mort, puisque l'on meurt par ce moyen à toutes les choses du monde. Ne peut-on pas dire que ces âmes éprouvent aussi une autre espèce de mort par les peines que leur causent leur imagination et leurs scrupules, à qui elles donnent le nom de tentations, et dont elles peuvent tirer beaucoup de mérite, si elles les supportent avec patience? Que si elles pouvaient connaître que cela ne procède que de cette humeur mélancolique, et qu'ainsi elles ne s'en missent pas trop en peine, elles se trouveraient bientôt fort soulagées. J'avoue qu'elles me font beaucoup de compassion, et chacune de nous considérant que la même chose lui peut arriver, n'en doit pas seulement avoir pitié mais les supporter dans leur infirmité, sans néanmoins le leur témoigner. Dieu veuille que j'aie bien rencontré dans cet avis que j'ai donné pour remédier à une si étrange maladie 1