CHAPITRE XVIII
Difficultés que la Sainte rencontre dans la fondation de ce monastère de Salamanque, qui n'était pas encore bien affermi lorsqu'elle écrivait ceci.
J'ai fait une grande digression, parce que je ne saurais me souvenir de quelque chose dont Notre-Seigneur m'a donné l'expérience, sans la proposer pour en tirer le proGt que l'on en peut faire.
Prenez toujours conseil, mes filles, de personnes capables et savantes, puisque c'est d'elles que vous pouvez apprendre à marcher dans le chemin de la perfection avec discrétion et vérité. Cet avis est fort important aux supérieures pour bien s'acquitter de leur charge, parce qu'elles pourraient, en pensant bien faire, commettre de grandes fautes, si elles n'avaient pour confesseurs des hommes habiles; et elles ne doivent pas prendre moins de soins d'en procurer de tels à leurs religieuses.
Pour reprendre donc ma narration, nous arrivâmes à Salamanque sur le midi, la veille de tous les saints, en l'année 1570. Je m'informai aussitôt de l'état des choses d'un homme de bien que j'avais prié de faire en sorte que nous trouvassions la maison libre. Il se nommait Nicolas Guttierez. C'était une personne de grande vertu, et à qui Dieu, par une grâce extraordinaire, avait fait trouver la paix et la joie au milieu même des plus grands maux ; car de fort riche, il était devenu fort pauvre, et se trouvait plus content dans sa pauvreté, qu'il ne l'avait été dans ses richesses. Ce bon homme avait beaucoup travaillé pour nous et avec grande piété dans cette nouvelle fondation ; et il me dit qu'il n'avait encore pu faire sortir de la maison ces écoliers. Je lui répondis qu'il nous importait extrêmement d'y entrer avant que l'on sût notre arrivée, parce que j'appréhendais toujours d'y rencontrer quelque obstacle. H s'adressa ensuite au propriétaire, et pressa tant qu'elle se trouva à l'entrée de la nuit en état de nous recevoir. Ce fut la première dont je pris possession sans que l'on y eût mis le très-saint Sacrement; et je ne fus pas peu consolée d'apprendre que cela n'était
pas nécessaire, à cause que ces écoliers, qui ne sont pas des gens Tort propres, l'avaient laissée en si mauvais ordre, qu'il fallut travailler durant toute la nuit à la nettoyer.
Le lendemain matin, on y dit la première messe; et comme la nuit de cette grande fête nous n'étions encore que ma compagne et moi , j'envoyai chercher des religieuses à Médine-du-Champ. Mais je ne saurais, mes ûlles, sans avoir envie de rire, me souvenir de la peur qu'eut cette bonne sœur, nommée Marie du Saint-Sacrement, qui était plus âgée que moi, et une excellente religieuse. Cette maison était grande et vaste, et il y avait tant de coins et de recoins, qu'elle ne pouvait s'ôter de l'esprit que quelqu'un de ces écoliers ne s'y fût caché. Nous nous enfermâmes dans une chambre où il y avait de la paille, qui était la première chose dont je faisais pro\ision quand j'allais fonder un monastère, afin d'avoir de quoi nous coucher; mais nous eûmes après deux couvertures, que des religieuses de Sainte-Elisabeth nous prêtèrent, et nous firent aussi l'aumône avec beaucoup de charité durant tout le temps que nous demeurâmes dans ce logis qui était proche de leur maison; au lieu qu'on nous avait fait appréhender qu'elles ne fussent pas bien aises de notre établissement. Lorsque nous nous fûmes ainsi enfermées, ma compagne parut n'être plus si inquiète touchant ces écoliers, quoiqu'elle ne laissât pas de regarder continuellement detous côtés, ce qui témoignait encore sa crainte, et le démon l'augmentait sans doute en lui représentant des périls imaginaires pour nie troubler, comme il était facile, à cause de ce mal de cœur auquel je suis si sujette. Je lui demandai ce qu'elle regardait tani; et elle me dit : Je pensais, ma mère, si je venais à mourir, ce que vous feriez, étant ici toute seule. Ces paroles me frappèrent l'esprit. Il me sembla que si cela fût arrivé, je me serais trouvée en grande peine, et la réflexion que je fis me donna même de l'appréhension, parce que j'en ai toujours des corps morts, quoique je ne sois pas seule aux lieux où ils sont. Le son des cloches , car c'était la veille des morts , augmenta encore ma crainte; et le démon ne manque pas de se servir de ces occasions pour nous troubler par de semblables chimères, lorsqu'il voit que nous ne le craignons point. Après y avoir un peu pensé, je répondis à celte bonne religieuse : Ma sœur, quand ce que vous dites arrivera, je verrai ce que j'aurai à faire; mais pour cette heure, laissez-moi dormir. El comme nous avions fort mal passé les nuits précédentes, le sommeil nous fit oublier nos craintes ; et les religieuses qui arrivèrent le lendemain nous en délivrèrent entièrement.
Ce logis nous servit de monastère durant trois ou quatre ans, et jus qu'à ce que l'on me commanda de retourner à celui de l'Incarnation d'Avila. Je n'en serais point sortie par mon propre mouvement avant que cette nouvelle maison fût en bon état. Je n'en ai jamais usé d'une autre manière ; et comme je n'ai point de plus grand plaisir que de voir ces bonnes filles en repos. Dieu me fait la grâce ù'èise toujours, même
dans les moindres choses, la première au travail et à tout ce qui peut procurer leur soulagement. Ainsi, je sentis beaucoup les peines qu'elles souffrirent pendant mon absence, non par le manque de nourriture, j'y avais pourvu, sachant que ce lieu n'était pas propre pour recevoir des aumônes , mais parce que la maison était très-humide et très-froide à cause de sa grandeur, sans que l'on eût le moyen d'y remédier, et surtout, à cause que l'on n'y avait point encore mis le saint Sacrement, ce qui est très-pénible à des personnes qui vivent dans une étroite clôture. (Juant à elles, elles ne sentaient point ces incommodités, et les supportaient avec tant de joie, qu'il y avait sujet d'en louer Dieu. Quelquesunes m'ont dit qu'il leur semblait que l'on ne pouvait, sans imperfections, désirer une autre maison, et qu'il ne leur manquait, pour être entièrement contentes, que d'avoir le très-saint Sacrement.
Notre supérieur, voyant leur vertu, fut touché de compassion de leurs peines et me commanda d'aller les trouver. Elles avaient déjà traité dune maison avec un gentilhomme , à qui elle appartenait par droit d'aînesse. Il nous pria d'y entrer, quoiqu'il n'eût pas encore obtenu du roi la permission de la vendre, et il fallut plus de mille ducats pour la mettre en bon état. Je Os en sorte que le père Julien d'Avila, qui était venu avec moi dans toutes les fondations, m'accompagnât. Nous visitâmes la maison pour voir ce qu'il y avait à faire; et l'expérience que j'avais de semblables choses, m'y rendait assez intelligente. Nous étions alors au mois d'août, et quelque diligence que l'on fit, nous n'y pûmes entrer qu'à la Saint-Michel, qui est le temps qu'on loue les maisons, et il y manquait encore beaucoup de choses, parce que celui qui avait loué la maison que nous tenions auparavant , nous pressa d'en sortir. L'église n'était pas achevée d'enduire, et ce gentilhomme qui nous avait vendu la maison était absent. Plusieurs personnes qui nous affectionnaient fort, nous blâmaient d'y aller sitôt. Mais dans les nécessités pressantes, les conseils sont inutiles s'ils ne sont accompagnés de remèdes.
Nous y entrâmes donc la veille de saint Michel, un peu avant le jour; et on avait déjà publié que l'on y mettrait le lendemain le très-saint Sacrement et que l'on y prêcherait. Le soir que nous y allâmes il tomba une pluie si furieuse, que nous n'eûmes pas peu de peine d'y porter ce qui était nécessaire. Comme la chapelle était neuve et n'était pas encore entièrement couverte . il y pleuvait en divers endroits ; et j'avoue, mes filles, que je me trouvais ce jour-là fort imparfaite, parce que la chose étant divulguée, je ne savais à quoi me résoudre. Je m'adressai dans ma douleur à Notre-Seigneur, et lui dis , presque en me plaignant: «Mon Dieu, ne me commandez point, s'il vous plaît, de « semblables choses, ou remédiez à nos besoins. » Mais le bon Nicolas Guttierez, sans s'émouvoir, me disait avec sa douceur et son égalité d'esprit ordinaires, que Dieu pourvoirait à tout, et cela arriva ainsi. Car le jour de saint Michel, à l'heure que le monde devait venir à la céré-
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monie, le soleil commença de se montrer. Je ne pus le voir sans être touchée de dévotion , et je connus combien la confiance que ce bon homme avait en Notre-Seigneur était préférable à mon inquiétude.
Un très-grand nombre de peuple vint à notre église. 11 y eut musique; on y posa le saint Sacrement avec beaucoup de solennité; et comme cette maison était dans un bon quartier, on commença à la connaître et à l'aimer. Madame Marie Pimente!, comtesse de Monteréi, et madame Marianne, femme du principal magistrat de la ville, me témoignaient particulièrement une singulière affection. Mais pour modérer notre joie d'avoir le très-saint Sacrement, le gentilhomme qui nous avait vendu la maison , arriva le lendemain en si mauvaise humeur, que je ne savais comment traiter avec lui. 11 ne voulait entendre aucune raison, et je lui représentais inutilement que nous avions satisfait à tout ce que nous avions promis. Quelques personnes lui parlèrent et il s'adoucit un peu; mais cet adoucissement ne dura guère. Ainsi je me résolvais à lui abandonner sa maison, et cela même ne le contentait pas; il voulait de l'argent comptant, parce que sa femme, à qui la maison appartenait, ne s'était portée à la vendre que pour marier deux de ses filles, et le prix en avait été consigné entre les mains de celui que son mari avait voulu. Quoique depuis cet embarras plus de trois ans se soient écoulés, cette affaire n'est pas encore terminée, et je doute que le monastère subsiste en ce lieu-là. Ce que je sais assurément, c'est que dans aucun autre monastère, de tous ceux de cette nouvelle réforme, les religieuses n'ont autant souffert. Mais, par la miséricorde de Dieu, elles supportent ces travaux avec grande joie. Je prie sa divine Majesté de les faire avancer de plus en plus dans son service. 11 importe peu qu'une maison soit commode ou incommode ; et l'on doit se réjouir de la trouver en état d'être chassé de celles' où l'on est, en se souvenant que Notre- Seigneur n'en a point eu lorsqu'il était dans le monde. Il nous est arrivé en d'autres rencontres dans ces fondations, de n'avoir point de maison à nous; et je puis dire avec vérité, n'avoir vu une seule de nos sœurs en témoigner de la peine. Je prie notre divin Sauveur de nous établir, par son infinie bonté et sa grande miséricorde, dans une maison éternelle.
DU MONASTÈRE DES CARMÉLITES
D'ALBE DE TORMEZ.