DE SÉGOVIE
pour la décharge de ma conscience, j'exécuterais avec joie ce qu'il lui plairait de m'ordonner. Je crois que c'étaient presque les mêmes paroles de ma lettre. J'ajoutais seulement qu'il y allait du service de Dieu. 11 parut bien que je disais vrai , et qu'il voulait que l'affaire s'achevât, puisque ce père manda aussitôt d'aller travailler à cette fondation; et comme je me souvenais de ce qu'il m'avait dit auparavant, je n'en fus pas peu étonnée.
Avant que de partir de Salamanque, je donnai ordre qu'on nous louât une maison à Ségovie, parce que les fondations de Tolède et de Valladolid m'avaient fait voir qu'il vaut mieux n'en acheter une qu'après avoir pris possession. Et cela pour plusieurs raisons, dont la principale était que je n'avais point d'argent. Mais la fondation étant achevée, Notre-Seigneur y pourvut; et au lieu de celle que nous avions louée, nous en achetâmes une mieux assise et pk.s commode.
11 y avait dans Ségovie une dame qui m'était venue voir à Avila, nommée Anne de Ximène, veuve d'un aîné d'une maison, grande ser vante de Dieu, et qui avait toujours eu vocation pour la religion. Ainsi, lorsque le monastère s'établissait, elle y entra pour être religieuse, et avec elle, sa fille qui était fort sage. Comme ce lui avait été un double déplaisir d'être mariée, et d'avoir ensuite perdu son mari, elle eut une double joie de se voir dans une maison consacrée à Dieu ; et elle et sa fille avaient toujours vécu dans sa crainte et fort retirées. Cette vertueuse femme nous pourvut d'une maison et des choses nécessaires, tant pour l'église que pour tout le reste, en sorte que je n'eus pas grande peine de ce côté-là. Mais afin qu'il n'y eût point de fondation qui ne me fit beaucoup souffrir, outre que mon âme, quand je me mis en chemin, était dans une grande sécheresse et mon esprit dans un grand obscurcissement, j'avais une fièvre assez violente, un grand dégoût, et plusieurs autres maux corporels qui me durèrent trois mois sans relâche, et durant les six mois que je demeurai en ce lieu-là, je n'y eus pas un moment de santé.
Le très-saint Sacrement fut mis dans notre maison le jour de Saint Joseph, et quoique j'eusse le consentement de l'évêque et la permission de la ville, je ne voulus y entrer que la veille, et secrètement. Quoiqu'il y eût déjà longtemps que j'avais obtenu cette permission, comme jetais alors dans le monastère de l'Incarnation, où je dépendais d'un autre supérieur que notre révérend père général, je n'avais pu faire cette fondation. J'avais aussi la permission de l'évêque; mais il ne l'avait accordée que verbalement à un gentilhomme, nommé André de Ximène, qui l'obtint pour nous, et qui ne crut pas nécessaire, non plus que moi, de l'avoir par écrit, en quoi nous fîmes une grande faute ; car quand le proviseur apprit que le monastère était établi, il vint en colère défendre d'y dire la messe, et voulait même faire mettre en prison le religieux qui l'avait célébrée, qui était un carme déchaussé, lequel était venu
avec le père Julien d'Avila et un autre serviteur de Dieu, nommé An toine Gaytan, qui m'avaient accompagnée.
Ce dernier était un gentilhomme d'Aine, qui, quelques années auparavant, se trouvait fort engagé dans les vanités du siècle. Mais Dieu l'avait tellement touché, qu'il n'avait plus pour elles que du mépris , et ne pensait qu'à s'employer pour son service. Je me crois obligée de le rapporter, parce qu'il nous a extrêmement assistées dans les fondations dont je parlerai, et je n'aurais jamais Oni, si je voulais m'étendre particulièrement sur ses vertus. Celle qui revient le plus à mon sujet est une si grande mortification, que nul des serviteurs qui venaient avec nous ne travaillait tant que lui. C'était un homme de grande oraison, et que Dieu favorisait de tant de grâces, qu'il faisait avec joie ce qui aurait donné de la peine à d'autres. Ainsi il paraissait qu'il avait uue vocation particulière pour un emploi si charitable, et l'on peut dire la même chose du père Julien d'Avila, qui, dès le commencement, nous a extrêmement assistées; ce qui montre que Notre-Seigneur voulait que les choses réussissent, puisqu'il me donnait de tels secours. Comme ce saint homme, Antoine Gaytan, ne perdait point d'occasion de bien faire, tout son entretien par le chemin était de parler de Dieu à ceux qui nous accompagnaient, et de les instruire.
Il est juste, mes filles, que celles qui liront la relation de ces fondations , sachent combien nous sommes obligées à ces deux personnes , qui, par un pur mouvement de charité, ont tant contribué à vous procurer le bien dont vous jouissez, afin que les recommandant à Dieu, ils tirent quelques fruits de vos oraisons. Et avec quelle joie ne vous acquitteriez-vous point de ce devoir, si vous saviez, comme moi, tout ce que les fatigues et les travaux de ces voyages leur ont fait souffrir!
Le proviseur en se retirant laissa un huissier à la porte de notre église, dont je ne saurais rendre d'autre raison, sinon que c'était pour épouvanter le monde. Je ne m'en mis pas beaucoup en peine, parce que toutes mes appréhensions étaient cessées depuis que nous avions pris possession. Je lui fis savoir par des parents d'une de mes compagnes, qui était des plus qualifiées de la ville, que j'avais permission de l'évéque, et il m'a avoué depuis qu'il ne l'ignorait pas. Son mécontentement venait de ce que l'on avait agi sans sa participation ; en quoi je crois que nous n'avions pas trop mal fait. Enfin il se relâcha à nous laisser le monastère, mais il nous ôta le très-saint Sacrement, et il fallut le souffrir. Nous demeurâmes en cet état durant quelques mois, jusqu'à ce. que nous eûmes acheté une maison, et avec cette maison des procès, comme nous en avions déjà un autre avec des religieux de Saint-François. Ce dernier ne nous obligea pas seulement à plaider contre des religieux de la Mercy, mais aussi contre le chapitre, à cause d'une censive qu'il prétendait.
O Jésus-Christ, mon Sauveur, quel déplaisir ne nous était-ce point de nous trouver engagées dans tant de contestations ! Quand l'une sem-
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blait terminée, il en renaissait une autre ; et il ne suffisait pas pour avoir la paix de donner ce que l'on nous demandait. Cela paraîtra peut-être peu considérable.; et j'avoue néanmoins qu'il ne laissait pas de me donner beaucoup de peine. Un prieur, ebanoinede cette église et neveu de l'évêque, et le licencié Herrera , qui était un homme de grande piété, nous assistèrent de tout leur pouvoir ; et enfin nous sortîmes pour de l'argent de cette première affaire. Mais il nous restait encore ce procès avec les religieux de la Mercy, et il ne finit qu'après que nous fûmes passées secrètement dans la nouvelle maison, un jour ou deux avant la Saint-Michel. Car alors ils résolurent de s'accorder pour une somme dont nous convînmes. Ma plus grande difficulté dans cet embarras était qu'il ne restait plus que sept ou huit jours des trois années de l'exercice de ma charge de prieure du monastère de l'Incarnation, et qu'ainsi il fallait de nécessité que je m'y rendisse.
Notre-Seigneur permit que tout s'accommodât avant ce temps , sans qu'il nous restât aucun différend avec personne ; et deux ou trois jours après, je m'en allai au monastère de l'Incarnation. Qu'il soit béni à jamais de nf avoir fait tant de grâces, et que toutes les créatures ne cessent point de lui donner les louanges qui sont dues 1
1>U MONASTÈRE DE§ CARMÉLITES
DE VEAS.