‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 47 sur 201 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

I.a Sainte traile dans ce chapitre de la fondation de ce monastère, et des admira blés vertus de Catherine de Sandoval, qui s'y rendit religieuse avec sa sœur et y porta tout son bien.

Après avoir donc, comme je l'ai dit, reçu l'ordre de sortir du monastère de l'Incarnation pour aller à Salamanque, lorsque j'y fus arrivée, on me rendit des lettres d'une dame de Veas, du curé de la ville, de quelques autres personnes qui me priaient d'y aller fonder un monastère, et m'assuraient que je ne trouverais point de difficulté à l'établir, parce qu'ils avaient déjà une maison.

Je m'enquis de celui qui m'apporta ces lettres des particularités du lieu. Il n'y eut point de bien qu'il ne m'en dît, et il avait raison, car le pays est très-agréable et l'air excellent. Mais considérant qu'il était fort éloigné et que l'on ne pourrait s'y établir sans l'ordre du commissaire apostolique, qui, s'il n'était ennemi de ces nouvelles fondations, leur était au moins peu favorable, je crus qu'il n'y avait point d'apparence d'accepter ces offres, et voulais, sans lui en parler, m'excuser de les re-

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revoir. Comme il était alors à Salamanque et que noire révérendissime père général m'avait commandé de ne refuser aucune fondation, il me sembla, après y avoir beaucoup pensé, que je ne pouvais me dispenser de savoir son sentiment. Je lui envoyai les lettres, et il me manda qu'il était si édifié de la dévotion de ces personnes, qu'il ne jugeait pas à propos de leur donner le déplaisir d'un refus ; qu'ainsi je pouvais leur écrire que lorsqu'ils auraient obtenu la permission de l'ordre pour cette fondation, je satisferais à leur désir; mais il me fit dire en même temps qu'il était assuré que les commandeurs ne l'accorderaient pas, après l'avoir refusée à d'autres personnes qui les en avaient sollicités durant plusieurs années. Je ne puis me souvenir de cette réponse, sans admirer de quelle sorte Dieu fait réussir les choses contre l'intention des liommes, quand il veut qu'elles se fassent, et se sert même de ceux, qui y sont les plus opposés, comme il arriva à ce commissaire. Car il ne put refuser son consentement, lorsque la permission qu'il avait cru que l'on n'accorderait point fut obtenue.

Voici de quelle manière se passa la fondation de ce monastère de Saint-Joseph de Yeas, faite le jour de saint Mathias, en l'année 1574. Un gentilhomme «le ce lieu-là, de fort bonne maison et riche, nommé Sancho Rodriguez de Sandoval, eut, entre autres enfants, de madame Catherine Godincz, sa femme, deux, filles qui en furent les fondatrices : l'une s'appelait Catherine, comme sa mère, et l'autre Marie. L'aînée, Catherine de Sandoval, n'avait que quatorze ans lorsque Dieu lui inspira de se consacrer à son service, et elle était auparavant si éloignée de renoncer à la vanité du monde, et avait si bonne opinion d'elle-même, que tous les partis que son père lui proposait lui paraissaient indignes d'elle.

Un jour qu'elle était dans une chambre proche de celle de son père, •lui n'était pas encore levé, et pensait à un mariage que l'on croyait lui être fort avantageux, elle disait en elle-même que son père était bien facile à contenter, puisqu'un droit d'aînesse lui paraissait une chose si considérable. Mais ayant par hasard jeté les yeux sur un crucifix, elle n'eut pas plus tôt lu le titre que l'on met d'ordinaire sur la croix, que Dieu lui changea tellement le cceur, qu'elle ne se connaissait plus elle-même. L'aversion qu'elle avait pour le mariage venait de ce qu'elle croyait qu'il y avait de la bassesse à s'assujétir a un homme, sans qu'elle sût ce qui lui causait un si grand orgueil. Dieu, qui savait le moyen de l'en guérir, fil voir alors un effet de son infinie miséricorde, dont on ne peut trop le louer. Car, de même que le soleil ne luit pas plus tôt dans un lieu obscur qu'il l'éclairé de ses rayons, la seule lecture de ce litre répandit tant de lumières dans l'âme si vainc de cette fille, qu'elle connut la vérité. Elle arrêta sa vue sur son Sauveur attaché à la croix, tout couvert de sang, elle admira jusqu'à quel excès avaient été ses souffrances; elle considéra combien son extrême humilité était opposée à cet orgueil dont elle était pleine ; et Dieu l'élevant dans ce moment au-dessus

ù elle-même, lui donna une si grande connaissance et un si grand sentiment de sa misère, qu'elle aurait voulu que personne ne l'ignorât, et un si violent désir de souffrir pour lui, qu'elle aurait été prête d'endurer tous les tourments qu'ont éprouvés les martyrs. Ces sentiments furent accompagnés d'une si profonde humilité et d'un tel mépris d'ellemême, que si elle l'eût pu sans offenser Dieu, elle aurait été bien aise qu'on eût eu pour elle autant d'horreur que pour les femmes les plus perdues. Ainsi elle commença à concevoir cet ardent désir de faire pénitence, qu'elle exécuta avec tant de ferveur. Elle fit à l'instant vœu de chasteté et de pauvreté. Et au lieu qu'auparavant la sujétion lui paraissait insupportable, elle aurait souhaité qu'on l'eût envoyée dans les terres des Maures, pour y être esclave. i Elle a persévéré de telle sorte dans toutes les vertus, qu'il était visible que Dieu lui faisait des grâces surnaturelles, comme je le dirai dans la suite, afin que l'on en donne à son éternelle majesté les louanges qui lui sont dues. « Que vous soyez béni à jamais, mon Créateur, d'anéantir « ainsi une âme dans un moment, pour lui redonner après comme unc « nouvelle vie. Qu'est-ce que cela. Seigneur? Je serais tentée de vous « faire la même question que vous firent vos apôtres, quand, après que « vous eûtes rendu la vue àl'aveugîe-né, ils vous demandèrent si c'était « aux péchés de ses parents ou aux siens que l'on devait attribuer qu'il « n'eût point, jusqu'à ce jour, vu la lumière. Car qui avait fait mériter « à celle fille une grâce si extraordinaire? Ce ne pouvait être elle-même, w puisque lorsque vous l'en favorisâtes, elle était dans des sentiments « tout contraires. Mais vous savez bien, Seigneur, ce que vous faites, « et je ne sais ce que je dis. Que vos jugements sont impénétrables ! « Que vos œuvres sont incompréhensibles i Que votre pouvoir surpasse « infiniment tout ce que nous saurions en imaginer ! et que serait-ce de « moi, si cela n'était pas? C'est peut-être, mon Dieu, qu'étant louché « de la piété de la mère de ces deux sœurs, vous voulûtes lui donner la « consolation de voir, avant que de mourir, tant de vertus dans ses filles. « Car je ne doute point que vous n'accordiez à ceux qui vous aiment « d'aussi grandes faveurs que celle de leur donner, par leurs enfants « encore plus de moyens de vous servir. »

Lorsque cette heureuse fille était dans les dispositions que je viens de rapporter, il s'éleva un si grand bruit au-dessus de sa chambre, qu'il semblait que l'endroit où elle était allait tomber; et elle entendit durant quelque temps de fort grands gémissements. Son père, qui n'était pas encore levé, en fut effrayé jusqu'à trembler, et sans savoir ce qu'il faisait, il prit sa robe de chambre et son épée, entra dans la chambre, et lui demanda ce que celait. Elle lui répondit qu'elle n'avait rien vu. Il passa ensuite dans une autre chambre, où n'ayant aussi rien trouvé, il lui commanda de se tenir auprès de sa mère, à qui il alla raconter ce qu'il avait entendu. On peut juger, par ce que je viens de dire, quelle est la fureur du démon, quand il voit échapper de ses filets unc âme dont

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il se croyait le maître. Mais comme il ne peut souffrir notre bonheur, je ne m'étonne pas que lorsque Dieu fait en même temps tant de grâces à une personne, il s'en épouvante, et fasse ainsi éclater sa rage, principalement s'il voit, comme dans cette rencontre, que l'abondance des grâces dont celle âme se trouve enrichie, lui en fera perdre encore d'autres qu'il considérait comme étant à lui. Car je suis persuadée que Notre— Seigneur, dans une telle profusion de ses faveurs , veut qu'outre la personne qui les reçoit, d'autres en profitent aussi. Cette demoiselle ne parla à personne de ce qu'elle avait entendu ; niais elle fut touchée d'un très-grand désir d'être religieuse, et pria instamment son père et sa mère de le lui permettre, sans pouvoir jamais l'obtenir. Après y a\ oir employé trois ans inutilement, elle dit à sa mère qu'elle n'aurait pas eu peine à gagner, si cela eût dépendu d'elle seule, la résolution qu'elle avait faite, dont elle n'osait parler à son père; et le jour de saint Joseph, ayant quitté ses habits ordinaires, elle en prit un très-simple et très-modeste, et s'en alla ainsi à l'église, afin que chacun l'ayant vue en cet état, on ne pût le lui faire changer. Elle ne manquait point, durant ces trois ans, d'employer tous les jours quelques heures à l'oraison, et de se mortifier en tout ce qu'elle pouvait, selon que Noire-Seigneur, qui prenait lui-nièine le soin de sa conduite, le lui inspirait. Et afin qu'on la laissât en repos sur le sujet d'un mariage dont on continuait de la presser, elle se tenait, pour se gâter le teint, dans une cour, durant la plus grande ardeur du soleil, après s'être lavé le visage.

Elle était si éloignée de vouloir prendre autorité sur personne, que lorsque le soin de la conduite de la maison , dont son père et sa mère se reposaient entièrement sur elle , l'obligeait de commander aux servantes, elle prenait le temps qu'elles dormaient pour leur aller baiser les pieds, tant elle avait de honte d'être servie parcelles qu'elle croyait meilleures qu'elle. Et quand son père et sa mère l'occupaient durant tout le jour, elle employait presque toute la nuit en oraison. Ainsi elle dormait si peu, qu'elle n'aurait pu y résister sans une grâce surnaturelle. Et ses pénitences et ses disciplines étaient excessives , parce que n'ayant point de directeur de qui elle pût prendre conseil, personne ne les modérait.

Entre autres pénitences qu'elle faisait, elle porta durant tout un carême , une cotte de maille sur sa chair nue. Elle se retirait pour prier dans un lieu à l'écart, où le diable ne manquait pas d'user de divers artifices pour la tromper; et il arrivait souvent que, se mettant en oraison à dix heures de nuit, elle y demeurait jusqu'au jour. Après qu'elle eut passé près de quatre ans dans des exercices si pénibles, Notre-Seigneur l'éprouva d'une manière encore plus rude. Elle tomba dans de très-grandes maladies, et fut travaillée de fièvre, d'hydropi— sie, de maux de cœur, et d'un cancer , qu'on ne put déraciner qu'avec le fer, sans qu'elle eût à peine quelques jours de relâche, durant dix-sept ans qu'elle fut en cet état.

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Son père mourut sur la fin des cinq premières années, un an après qu'elle eut changé d'habit, en la manière que je l'ai dit'; et sa sœur, qui avait alors quatorze ans, et était auparavant fort curieuse, en prit aussi un tout simple, et commença à faire oraison. Leur mère, au lieu de s'y opposer, les secondait et les fortifiait dans leurs bons désirs, et ainsi approuvait qu'elles s'occupassent à un exercice trèslouable, quoique très-éloigné de leur condition , qui était d'enseigner le catéchisme à de petites filles , et leur apprendre à prier Dieu, à lire et à travailler. 11 y en vint un grand nombre; et la manière dont elles vivent fait voir l'avantage qu'elles ont tiré d'avoir reçu dans leur enfance de si saintes instructions. Mais une si bonne œuvre ne continua pas longtemps. Le démon ne put le souffrir, et les parents retirèrent leurs filles, disant qu'il leur était honteux qu'on les instruisît pour rien : joint que les maladies dont je viens de parler augmentèrent encore.

Cinq ans après la mort du père de ces deux sœurs , Dieu disposa aussi de leur mère. Et comme mademoiselle Catherine, qui était l'aînée, avait toujours conservé le dessein que Dieu lui avait donné d'être religieuse, elle ne délibéra pas de l'exécuter. Mais parce qu'il n'y avait point de monastère dans Veas, ses parents lui dirent que puisqu'elle avait assez de bien pour en fonder un . elle ne devait pas choisir un autre lieu. Elle y consentit; et comme Veas dépend de ia commanderie de Saint-Jacques . on avait nécessairement besoin de la permission du conseil des ordres; on travailla à l'obtenir. Il s'y rencontra tant de difficultés que quatre ans se passèrent dans cette poursuite, avec beaucoup de peine et de dépenses; et l'on n'en serait jamais venu à bout , si on ne se fût adressé à la propre personne du roi par une requête. Les parents de cette vertueuse fille, voyant tant de difficultés, lui représentèrent qu'il y aurait de la folie à s'y opiniàlrer davantage, et que ses grandes infirmités l'obligeant à garder presque toujours le lit, il ne se trouverait point de monastère qui voulût la recevoir à profession. Elle leur répondit que si dans un mois Noire-Seigneur lui donnait assez de santé pour pouvoir elle-même aller à la cour solliciter son affaire, ils ne devraient point douter qu'il n'approuvât son dessein. Lorsqu'elle parlait avec tant de confiance en l'assistance de Dieu , il y avait déjà plus de six mois qu'elle ne pouvait sortir du lit, près de huit mois qu'elle ne pouvait se mouvoir, huit ans qu'elle n'était point sans fièvre . et qu'outre la sciatique et une goutte arthritique, elle était étique , phtisique, hydropique, et travaillée d'une si grande ardeur de foie, que sa chemise semblait brûler à travers sa couverture. Comme cela parait incroyable, j'ai voulu m'en informer du médecin même qui la traitait, et il ne me l'a pas seulement confirmé, mais il m'a avoué que jamais rien ne l'avait tant étonné.

Lorsqu'un samedi, veille de saint Sébastien, elle élait en cet état, Noire-Seigneur lui donna une santé si parfaite, qu'elle ne savait comment cacher un tel miracle. Elle dit quelle eut un si grand trem-

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blement Intérieur, que sa sœur crut qu'elle allait rendre l'esprit; qu'elle sentit un changement incroyable dans son corps et dans son âme , et qu'elle eut beaucoup plus de joie de se voir en état de pouvoir solliciter l'établissement du monastère que de se trouver délivrée de tant de maux, parce que dans le moment que Notre— Seigneur l'ent touchée , il lui avait donné une telle borreur d'elle-même et un tel désir de souffrir, qu'elle l'avait instamment prié de l'exercer en toutes manières. Il l'exauça; car, durant les buit ans de ses maladies, on lui lit plus de cinq cents saignées, et on la ventousa et scarifia un très-grand nombre de fois. Elle en porte encore les marques dans plus de vingt de ces incisions, où l'on fut obligé de jeter du sel pour attirer de son côté un venin qui lui faisait souffrir d'extrêmes douleurs : et ce qui est plus merveilleux encore , c'est que lorsqu'on lui ordonnait des remèdes si violents, elle avait de l'impatience que l'heure de les lui appliquer fût venue, et excitait même les médecins à > ajouter les cautères qu'on lui fit , à cause de ce cancer et de quelques autres de ses maux, parce qu'elle était bien aise d'éprouver, disait-elle, si son désir d'être martyre était véritable.

Quand elle se vit ainsi rétablie en un moment dans une parfaite santé, elle pria son confesseur et son médecin de la faire transporter ailleurs, afin que l'on pût attribuer sa guérison au changement d'air; et au lieu de le lui accorder, ils publièrent ce grand miracle dont ils ne pouvaient douter; parce qu'ils jugeaient son mal entièrement incurable, et croyaient qu'elle vidait ses poumons, à cause du sang corrompu qu'elle jetait par la bouche. Elle demeura trois jours dans le lit sans vouloir se lever, pour empêcher qu'on ne s'aperçût de ce qui lui était arrivé, mais inutilement, sa santé ne pouvant pas plus être cachée que sa maladie.

Elle m'a dit que le mois d'août auparavant, priant Dieu de lui ôter cet ardent désir d'être religieuse et de fonder un monastère, ou de lui donner moyen de l'accomplir, elle fut assurée d'une certitude infaillible qu'elle serait guérie assez tôt pour pouvoir, le carême suivant, aller solliciter la permission, qu'ainsi, encore que ses maladies augmentassent de beaucoup , elle espéra toujours queNotre-Seigncur lui ferait cette grâce , et que , bien qu'elle fût dans une telle extrémité , lorsqu'elle avait auparavant reçu deux fois l'extrême— onction , que le médecin assurait qu'elle expirerait ayant que le prêtre pût venir, elle ne perdit jamais la confiance que Dieu lui avait donnée qu'elle mourrait religieuse.

Ses frères et ses autres proches, qui traitaient son dessein de folie, n'osèrent plus s'y opposer, après avoir vu un si grand miracle. Elle demeura trois mois à la cour, sans pouvoir obtenir la permission qu'elle demandait. Mais lorsqu'elle eut présenté son pîacct au roi, et qu'il sut que c'était pour fonder un monastère de carmélites déchaussées, il commanda qu'on l'expédiât à l'instant même.

11 parut bien aue c'était avec Dieu qu'elle avait principalement traité

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celte affaire, et que ce qu'il veut ne saurait manquer d'arriver, puisqu'encore que cette fondation fût dans un lieu si éloigné et le revenu fort petit, les supérieurs ne laissèrent pas de l'agréer. Ainsi les religieuses se rendirent à Veas au commencement du carême de l'année 157i. Les habitants de la ville allèrent au devant d'elles en procession, avec grande solennité, et la joie était si générale, qu'il n'y avait pas jusqu'aux enfants qui ne témoignassent, en la manière qu'ils le pouvaient , que c'était un ouvrage agréable à Dieu. Le jour de saint Malhias de cette année, le monastère fut établi, et nomrué Saint-Joseph-du- Saint— Sauveur.

Ce même jour les deux sœurs prirent l'habit; et la santé de l'aînée augmentait toujours. Son humilité, son obéissance , et son désir d'être méprisée du monde, ont bien fait connaître que sa passion de servir Dieu était véritable. Qu'il en soit loué et glorifié à jamais !

Elle m'a dit, entre autres choses, qu'il y a plus de vingt ans, qu'étant allée se coucher, dans le désir de savoir quelle était la plus parfaite de toutes les religions, afin de s'y rendre religieuse, elle avait songé, après s'être endormie , qu'elle marchait dans un chemin fort étroit , au-dessous duquel étaientdes précipices, où l'on courait fortune de tomber, et qu'un frère convers, carme déchaussé, qu'elle y rencontra et qu'elle a reconnu depuis à Veas être frère Jean de la Misère , lorsqu'il y vint quand j'y étais, lui dit : Venez avec moi , ma sœur; qu'il la mena ensuite dans une maison où il y avait un grand nombre de religieuses, qui n'étaient éclairées que des cierges qu'elles portaient en leurs mains; et que leur ayant demandé de quel ordre elles étaient, elles ne lui répondirent point, mais levèrent leurs voiles en souriant, avec des visages gais et contents, qu'elle m'assura être les mêmes que ceux des sœurs de cette fondation; que la prieure l'avait prise par la main , et lui avait dit, en lui montrant la règle et les constitutions :Ma fdle , c'est pour cela que je vous veux. Après quoi , s'étant éveillée , elle se trouva si contente, qu'il lui semblait être dans le ciel; qu'elle écrivit tout ce qu'elle se souvenait d'avoir vu dans cette règle ; qu'il se passa longtemps sans qu'elle en dît rien à son confesseur, ni à qui que ce fût , et sans que personne ne pût rien lui apprendre de celte religion.

Quelque temps après, un religieux de la compagnie de Jésus qui savait son dessein étant arrivé, elle lui montra ce qu'elle avait écrit , et lui dit que si elle pouvait apprendre des nouvelles de cette religion , elle irait à l'heure même s'y rendre. Il se rencontra que ce père avait connaissance de nos fondations ; il lui en parla , et elle m'écrivit aussitôt. Lorsqu'on hrï rendit ma réponse, eue était si malade, que son confesseur lui conseilla de ne plus penser à cette affaire, puisque, quand même elle serait entrée en religion , l'état où elle était l'obligerait d'en sortir, et qu'ainsi on n'avait garde de la recevoir. Cela l'affligea beaucoup. Elle eut recours à Dieu, et lui dit : «Seigneur, qui êtes la vie de « mon âme , et à qui rien n'est impossible, ôtez-moi ce dessein de l'es-

« prit, ou donnez-moi le moyen de l'exécuter. » Elle proféra ces parole» avec une extrême confiance , et conjura la sainte Vierge, par la douleur qu'elle ressentit à la mort de son Fils , de vouloir intercéder pour elle. Elle entendit ensuite une voix qui lui dit intérieurement : Croyez et espérez. Je suis tout-puissant. Je vous guérirai-; et cela m'est plus facile que d'avoir empêche , comme j'ai fait , quêtant de maladies, toutes mortelles , ne vous aient été la rie. Ce qui lui fut dit d'une manière si forte, qu'elle ne put douter de l'effet , quoiqu'elle se trouvât depuis accablée de plusieurs maux encore plus grands, jusqu'au temps que Notre-Seigneur la guérit miraculeusement , comme je l'ai rapporté.

Cette histoire parait si incroyable, qu'étant aussi méchante que je le suis, je n'aurais pu me persuader qu'il n'y eût point d'exagération, si je n'en avais été assurée par le médecin même qui la traita , par les domestiques de la maison , et par plusieurs autres personnes dont je me suis informée avec grand soin. Quoique cette excellente religieuse ne soit pas forte, elle a assez de santé pour garder la règle. On ne la voit jamais que contente; et son humilité est si grande, qu'elle nous donne à toutes beaucoup de sujet de louer Dieu.

Ces deux sœurs donnèrent tout leur bien à notre ordre , sans aucune condition , en sorte que si on eût voulu les renvoyer, elles n'auraient rien pu en demander. Le détachement que l'ainée, dont j'ai si particulièrement parlé, a de ses parents et du lieu de sa naissance est si grand , qu'elle est dans un continuel désir de s'en éloigner, et en presse les supérieures. Mais son obéissance est si parfaite, qu'elle ne laisse pas d'être contente, et que, quelque forte que fût sa passion d'être converse, elle n'a pas laissé de se résoudre à être du chœur, sur ce que je lui écrivis pour la reprendre de ce qu'elle ne se rendait pas à la volonté du père provincial, et lui mandai, entre autres choses, avec assez de sévérité, que ce n'était pas le moyen de mériter. Ces répréhensions, qui paraîtraient rudes à une autre, au lieu de la mécontenter, lui donnent de la joie, et lui font faire avec plaisir ce qui est contraire à sa volonté. Enfin je ne vois rien dans cette âme qui ne soit agréable à Notre-Seigneur et à toutes les sœurs. Plaise à sa divine majesté de la tenir toujours de sa main, et d'augmenter les vertus et les grâces dont il la favorise, afin qu'elle puisse encore mieux le servir et le glorifier davantage. Ainsi soit-il.

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