‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 53 sur 201 · BEATRIX DE LA MÈRE DE DIEU · texte numérisé non relu

BEATRIX DE LA MÈRE DE DIEU

Je veux , mes filles , vous dire quelque chose de la première qui prit l'habit dans ce monastère , ne doutant point que vous ne l'appreniez avec plaisir. C'était une jeune demoiselle , fille de parents très-vertueux qui demeurent dans le haut pays. Elle n'avait encore que sept ans, quand une de ses tantes, qui n'avait point d'enfants, voulut l'avoir aupvès d'elle et la prit en affection. Alors trois servantes de cette tante, qui se flattaient auparavant de l'espérance qu'elle leur donnerait tout son bien , ne doutant point qu'elle ne déclarât cette enfant son héritière, conspirèrent ensemble pour la perdre, et inspirées du démon , supposèrent qu'elle voulait faire mourir sa tante, et qu'elle avait pour ce sujet donne de l'argent à l'une d'elles pour acheter de l'arsenic. Celle-là le dit à sa maîtresse, et les deux autres confirmèrent son témoignage. Ainsi la tante le crut ; la mère même de l'enfant en demeura persuadée , et elle relira sa fiHe , qui passait dans son esprit pour aussi coupable qu'elle était innocente.

Cette fille , dont le nom est Béatrix de la Mère de Dieu, m'a dit que durant plus d'une année, sa mère la faisait coucher sur la terre; qu'il ne se passait point de jour qu'elle ne lui donnât le fouet pour lui faire confesser le crime dont elle était accusée , et que plus elle assurait qu'elle ne lavait pas commis, ni ne savait pas seulement ce que c'était que de l'arsenic, plus elle lui paraissait méchante de s'opiniâtrer à le dénier , et la croyait incorrigible. Il lui eût été facile de se délivrer d'un si cruel traitement, en avouant ce qu'on lui imposait ; et il y a sujet de s'étonner qu'elle ne le fit pas. Mais Dieu lui donna la force de soutenir toujours la vérité ; et comme il est le protecteur des innocents, il envoya à deux de ces trois femmes de si cruelles maladies, qu'elles paraissaient avoir la rage. Se voyant en cet étal et près de mourir, elles confessèrent leur crime ; et firent demander pardon à l'enfant. La troisième mourut

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en couche et fil la même déclaration. Ainsi toutes trois expirèrent dans les tourments , pour punition d'une si horrible méchanceté. Je n'ai pas seulement su cela de la fille , mais aussi de la propre bouche de la mère, qui, la voyant religieuse, et ayant peine à se consoler des maux qu'elle lui avait faits , me l'a raconté avec d'autres particularités , qui faisaient voir quelles avaient été ses souffrances, Dieu ayant permis que, encore qu'elle n'eût point d'autre enfant, et qu'elle l'aimât tendrement, elle l'eût traitée d'une manière si horrible , qu'on pouvait dire qu'elle avait été son bourreau. Et c'est une femme si véritable et si vertueuse., que l'on ne saurait refuser d'ajouter foi à ses paroles.

Lorsque cette fille eut près de douze ans , elle fut touchée , en lisant la vie de sainte Anne, d'une grande dévotion pour les saints du Mont- Carmel, parce qu'elle voyait dans cette vie que la mère de sainte Anne , qui se nommait , ce me semble , Émerantiane , allait souvent les visiter. Ainsi elle s'affectionna de telle sorte à cet ordre de la sainte Vierge , qu'elle résolut de se faire religieuse , et fit vœu de chasteté. Elle passait le plus de temps qu'elle pouvait en solitude et en oraison , et y recevait des grâces très-particulières de Notre-Seigneur , et de sa bienheureuse mère. Mais quelque impatience qu'elle eût d'entrer en religion , elle n'osait s'en déclarer à son père et à sa mère, et ne savait comment apprendre des nouvelles de cet ordre. Sur quoi il est assez remarquable qu'y ayant dans Séville même une maison de la règle mitigée , elle n'en eût point de connaissance , qu'après avoir depuis été informée du nouvel établissement de nos monastères. Elle était restée seule de plusieurs enfants , dont elle était durant leur vie la moins chérie ; et celui de ses frères qui était mort le dernier , avait défendu son innocence , lorsqu'on lui avait supposé ce crime. Aussitôt qu'elle fut en âge d'être mariée, son père et sa mère lui proposèrent un parti si avantageux , qu'ils ne doutaient point qu'elle ne l'acceptât; mais elle leur répondit qu'elle avait fait vœu de chasteté, et qu'elle mourrait plutôt que de le violer.

Ce refus les irrita de telle sorte , soit par un aveuglement causé par le démon, ou que Dieu le permît, afin de faire souffrir à cette vertueuse fille une espère de martyre, que s'étant imaginé qu'il fallait qu'elle eût commis quelque grand crime , pour avoir pu se résoudre de faire un si grand affront à celui à qui ils avaient donné leur parole , ils la traitèrent d'une manière si barbare , qu'il lui en aurait coûté la vie , si Dieu ne la lui eût conservée , et elle demeura trois mois au lit sans pouvoir se remuer. Sur quoi elle m'a dit que , dans l'excès de ses tourments , s'étant souvenue de ce que sainte Agnès avait souffert, elle ne les sentit presque plus , tant elle aurait désiré de mourir martyre comme elle.

11 faut avouer qu'il est bien étrange qu'une fille qui ne quittait jamais sa mère , et était continuellement éclairée par un père si habile , ait pu être soupçonnée par eux d'avoir commis un si étrange péché, elle qui avait toujours vécu saintement , et était si honnête , si sage et si chari-

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table envers les pain res , qu'elle leur donnait tout ce qu'elle avait : mais lorsque Dieu , par excès de son amour pour une personne, la fait souffrir , il se sert de divers moyens pour lui accorder cette grâce. Quelques années après , ce père et cette mère ayant connu la vertu de leur fille, changèrent en caresses le mauvais traitement qu'ils lui faisaient. Ils ne lui refusaient rien de ce qu'elle désirait d'eux pour faire l'aumône, sans que néanmoins ils pussent se résoudre à consentir qu'elle fût religieuse, ce qui lui donnait, à ce qu'elle m'a dit , beaucoup de peine.

Treize ou quatorze ans avant que le père Gratien allât à Séville, lorsque l'on ne savait encore ce que c'était des carmes déchaussés , celte fille étant avec son père , sa mère et quelques-unes de ses voisines , un religieux très-vénérable et vêtu de gros drap , comme nos pères de la réforme le sont maintenant, entra dans la chambre , et quoiqu'il semblât être fort âgé, et que sa barbe, qui était fort grande, fût aussi blanche que de l'argent, il paraissait beaucoup de fraîcheur sur son visage. Il s'approcha de cette fille, et après lui avoir parlé en une langue que ni elle ni aucun de ceux qui étaient présents n'entendaient point , il fit trois fois le signe de la croix sur elle en disant ces propres mots : Béatrix , Dieu te rendeforte, et puis s'en alla. Leur étonnement à tous fut si grand, qu'à peine aucun d'eux ne pouvait respirer tandis qu'il fut là. Quand il fut parti , le père demanda à sa fille qui était ce vénérable vieillard ; elle, de son côté , croyait qu'il le connaissait , et ils se levèrent tous aussitôt pour l'aller chercher, mais inutilement. Cette apparition donna une grande consolation à cette sainte fille; et tous ceux qui la virent, ne pouvant douter qu'elle ne vînt de Dieu, en furent extrêmement surpris , et conçurent encore une plus grande estime de sa vertu. Durant les quatorze années suivantes elle continua de s'employer à servir Dieu , et à lui demander qu'il lui plût d'accomplir son dessein sur elle.

Un si long retardement l'ennuyait beaucoup , lorsque allant entendre le sermon dans l'église de Triane , qui est le quartier de Séville où son père demeurait, sans savoir qui y prêchait , il se trouva que c'était le père Jérôme Gratien : et quand il alla recevoir la bénédiction , elle se ressouvint de celui qui lui était apparu autrefois , vêtu et déchaussé de la même sorte , mais différent de visage , le père Gratien n'ayant pas trente ans. Elle m'a raconté que sa joie fut si grande, qu'elle pensa s'évanouir , parce que, encore qu'elle eût appris que l'on avait établi en ce quartier-là un monastère de religieux, elle ne savait pas que ce fût des carmes déchaussés. Elle fit, dès ce moment, tout ce qu'elle put pour aller à confesse à lui , et ne put qu'avec beaucoup de peine l'obtenir, à cause qu'étant si réservé et si retiré , et la voyant si jeune et fort belle , il évite autant qu'il peut de confesser de semblables personnes. Comme elle était de son côté fort retenue , un jour qu'elle pleurait dans l'église, une femme lui demanda ce qu'elle avait ; elle lui répondit qu'elle aurait désiré de parler au père Gratien, mais qu'elle ne savait comment l'abor-

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dcr , parce qu'il confessait alors. Celte femme la prit par la main , la mena à ce père, le pria de l'entendre : elle lui fit une confession générale. 11 fut également touché et consolé des grâces que Dieu avait répandues dans celle âme, et la consola beaucoup en lui apprenant qu'il pourrait bien venirdes carmélites, et qu'étant satisfait de sa vocation, il ferait en sorte qu'elle serait la première qu'elles recevraient. Il lui confirma la même chose après que nous fûmes arrivées, et prit un grand soin d'empêcher que son père et sa mère ne le sussent, parce qu'ils n'auraient pu se résoudre à lui permettre d'entrer. Comme lorsqu'elle allait se confesser au monastère des carmes déchaussés, qui était fort éloigné de son logis , et où elle faisait plusieurs aumônes , sa mère ne la menait point, mais la faisait seulement accompagner par des servantes, celte vertueuse fille leur dit le jour de la fête de la très-sainte Trinité de demeurer, et qu'une femme qui était révérée de tout le monde dans Séville, à cause de son extrême piété et de ses occupations continuelles en de bonnes œuvres , viendrait la prendre ; ainsi elles ne l'accompagnèrent point, et, selon qu'elle l'avait concerté avec celte femme, elle prit un manteau de gros drap, si pesant, que , sans la joie qu'elle avait de le porter, je ne sais comment elle l'aurait pu. Sa seule crainte était de rencontrer quelqu'un qui la reconnût , et qui, la voyant dans un habit si différent de son habit ordinaire , ne la traversât dans son dessein : car, qu'est-ce qu'un véritable amour pour Dieu ne fait point faire? Nous lui ouvrîmes la porte , et j'envoyai en donner avis à sa mère. Elle vint aussitôt , et paraissait être hors d'elle-même; mais après avoir repris ses esprits, au lieu de passer à ces extrémités auxquelles d'autres mères se laissent emporter , elle connut la grâce que Dieu faisait à sa fille , et malgré la résistance de la nature elle se soumit à sa volonté, et nous fit ensuite de grandes aumônes.

11 ne se pouvait rien ajouter à la joie que témoignait cette nouvelle épouse de Jésus-Christ , de jouir du bonheur qu'elle avait si ardemment souhaité. Son humilité était si grande, et elle prenait tant de plaisir dans le travail , que nous avions peine à lui arracher le balai des mains , les exercices les plus bas et les plus pénibles lui étant les plus agréables, quoiqu'elle eût été élevée avec beaucoup de délicatesse. Le corps se ressentit de la joie de l'âme ; elle reprit aussitôt son embonpoint ; et son père et sa mère la voyant en cet état , en furent si consolés , qu'ils n'auraient pas alors voulu qu'elle n'eûl point été avec nous.

Comme il n'était pas raisonnable que cette vertueuse novice jouîl d'un si grand bonheur sans qu'il lui en coûtât des souffrances, elle fut extrêmement tentée deux ou trois mois avant sa profession , non pas jusqu'à se résoudre de ne la point faire . mais parce que le démon effaçait de son souvenir tout le temps qu'elle avait soupiré après un tel bien et lui faisant envisager mille difficultés, agitait sans cesse son esprit. Il se trouva néanmoins vaincu au lieu de la vaincre. Elle s'éleva par son courage au-dessus. de tant de peines dont il tâchait de l'accabler ; et,

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malgré tous ses efforts, elle résolut de faire profession. Noire-Seigneur, qui n'attendait pour la couronner que d'éprouver sa constance , lui fit trois jours auparavant des grâces extraordinaires , et rail en fuite cet irréconciliable ennemi des hommes. Elle se trouva dans une telle consolation, qu'elle en était transportée; et certes, avec sujet, puisque c'était l'effet d'une preuve si signalée de l'amour que lui portait son divin épouv. Peu de jours après, son père étant mort, sa mère pril l'habit, et nous lit une aumône de tout son bien. Il ne se peut rien ajouter au contentement dont elle et sa fille jouissent, et à l'édification qu'elles donnent à toutes les sœurs par la fidélité avec laquelle elles répondent à la faveur que Dieu leur a faite de les appeler à son service.

L'année n'était pas encore passée , qu'une autre demoiselle vint aussi se mettre avec nous , quoique son père et sa mère ne pussent se résoudre à le lui permettre. Ainsi Dieu remplit cette maison d'âmes choisies , qui se consacrent à lui avec tant d'ardeur , qu'il n'y a ni clôture, ni austérités , ni travaux qui soient capables de les étonner, et qu'elles ne surmontent par son assistance. Qu'il soit béni dans tous les siècles 1

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