‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 55 sur 201 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Persécutions faites aux PP. carmes déchaussés par ceux de l'observance mitigée , soutenus par le nonce apostolique , et qui ne cessèrent qu'après que le roi Philippe 11 eut ilonné à ce nonceqaatre assesseurs, très-gens de bien, pour juger cette affaire. La Sainte entreprend., par l'ordre de Dion, de fonder un monastère de carmélites à Villeneuve-de-la-Xare , où neuf demoiselles y vivaient en communauté d'une manière admirable, et souhaitaient avec ardeur d'être carmélites. La Sainte ayant passé pour v aller par un monastère fondé par sainte Catherine de Cardone , cile parle fort au iong de la vie et des vertus de celte grande sainte.

Après que la fondation de Séville fut achevée, on demeura plus de quatre ans sans en faire d'autres, à cause des grandes persécutions qui s'élevèrent tout-à-coup contre les carmes déchaussés et les carmélites. Il y en avait eu d'autres auparavant, mais non pas si rudes que celles-ci, qui pensèrent tout renverser. Le diable fit voir combien de si saints commencements lui étaient insupportables, et Dieu fit connaître que c'était son ouvrage, en le conduisant à sa perfection, malgré les efforts de cet ennemi de toutes les bonnes œuvres. Les pères carmes déchaussés, et particulièrement les supérieurs, eurent beaucoup à souffrir par l'opposition des pères carmes mitigés, et les témoignages si désavantageux que presque tous ces pères leur rendirent auprès du révérendissime père général. Car encore que ce soit un fort saint religieux, et que tous ces nouveaux monastères de carmes déchaussés n'eussent été fondés que par sa permission, excepté celui de Saint-Joseph-d'Avila, pour lequel le pape l'avait lui-même donnée, ils lui représentèrent tant de choses, et le prévinrent de telle sorte, qu'il ne voulait pas qu'on en fondât davantage, et ils l'indisposèrent aussi contre moi, sur ce que j'avais contribué à ceux qui étaient déjà établis. Mais pour ce qui est des nouveaux monastères de religieuses, il leur a toujours été favorable. La peine que je souffris peut passer pour la plus sensible de toutes celles que j'ai éprouvées dans ces fondations, quoique j'en aie eu de très-grandes , à cause que, d'un côté, je ne pouvais me résoudre d'abandonner une entreprise que je voyais clairement regarder la gloire de Dieu et l'avantage de notre ordre, et que mes confesseurs, qui étaient des personnes très-capables, me conseillaient de poursuivre; et que, d'autre part, ce m'était une mor-

DE VILLESELYK-DK-LA-XAKB. \^i

telle douleur de ne pas déférer à la volonté de mon supérieur, parce que, outre l'obligation que j'avais de le contenter, je l'aimais extrêmement et lui étais fort obligée. Mais quelque désir que j'eusse de le satisfaire, je ne le pouvais, à cause que nous avions des visiteurs apostoliques à qui nous étions contraintes d'obéir. Un nonce du pape, qui était un homme fort saint, et qui, par son affection pour la vertu, estimait beaucoup les carmes déchaussés, mourut alors ; et Dieu permit, pour exercer ces religieux, que celui qui lui succéda, et qui était un peu parent du pape, leur fût très-contraire. Je veux croire qu'il était homme de bien, mais se trouvant disposé à favoriser en toutes choses les pères de l'observance mitigée, et se laissant persuader de ce qu'ils lui disaient contre les réformés, il se mit dans l'esprit qu'il devait les empêcher de se multiplier davantage, et commença d'agir contre eux avec une rigueur si extrême, qu'il condamnait au bannissement et à la prison ceux qu'il croyait pouvoir s'opposer à son dessein.

Le père Antoine de Jésus, qui avait le premier commencé la réforme, le père Jérôme Gralien , que le nonce précédent avait établi visiteur apostolique des mitigés, contre lequel ce nouveau nonce était principalement aigri, et le père Marian de saint Benoît, desquels j'ai parlé dans les fondations précédentes, furent ceux qui souffrirent le plus. Il imposa des pénitences rigoureuses à d'autres très-bons religieux, et défendit particulièrement à ceux— ci, sous de grandes peines, de ne plusse mêler d'aucune affaire. En quoi il était facile de juger que Dieu ne permettait cet orage que pour faire mieux connaître la vertu de ces excellents religieux, comme la suite le fit voir. Ce même nonce établit pour visiteur de nos monastères, tant de religieux que de religieuses, un père de l'observance mitigée, ce qui nous aurait extrêmement fait souffrir, si les choses eussent été comme ils se l'imaginaient, et ne laissa pas de nous faire beaucoup endurer, ainsi qu'on pourra l'apprendre par ce qu'en écriront ceux qui le pourront mieux rapporter que moi. Je me contente de le toucher seuemlent en passant, afin de faire voir à celles qui nous succéderont combien elles sont obligées d'aspirer de plus en plus à la perfection, puisqu'elles n'auront qu'à marcher dans un chemin que celles qui les ont précédées ont eu tant de peine à leur aplanir. On disait contre quelques-unes d'elles mille choses fausses, dont j'étais extrêmement touchée. Et quant à celles que l'on publiait contre moi, j'en avais au contraire de la joie, parce que me considérant comme la cause de. cette tempête, j'aurais souhaité que l'on m'eût jeté dans la mer, ainsi que Jonas, afin de la faire cesser. Mais Dieu soit loué à jamais d'avoir protégé la justice. Le roi dont Philippe ayant été informé de la piété et de la manière de vivre des carmes déchaussés, conçut de l'affection pour eux. Ainsi il ne voulut pas que le nonce fût le seul juge de cette affaire. Il lui donna quatre assesseurs, tous grands personnages, et dont trois étaient religieux. L'un d'eux se nommait le père Pierre Fernandez. homme de très-grand esprit, très-savant, et d'une fort sainte vie. Comme

. ONDATION

il avait été visiti ur, lai r< s de l'obs< n ance mitigée de la province

Castille que des carmes déchaussés , il riait très-informé de la manière de vivre tics uns et dos autres, ce qu'il nous importait do tout qu'il lût bien connu. Ainsi, lorsquo jo sus que sa Majesté l'avait choisi, je crus notre affaire terminée, comme elle l'est par la grâce de Dieu. Jo souhaite que ce soit pour son honneur et pour sa gloire. Il est certain q u'encore que plusieurs évéques et des plus grands seigneurs du royaume s'employassent avec chaleur pour informer ce nonce de la vérité, leurefforts auraient été inutiles, si Dieu n'eût permis que le roi lui-même i ût pris connaissance do l'affaire.

Quelle obligation n'avons-nous donc point, mes sœurs, de prier extrêmement Dieu pour ce grand prince, et pour ceux qui ont favorisé avec lui la cause de Notre-Seigncur et de la très-sainte Vierge sa mère! . t je ne saurais trop vous le recommander, puisque vous voyez qu'au- ! renient il aurait été impossible de continuer ces fondations, en quoi tout ce que nous pouvions contribuer, était do demander à Dieu, par des prières et des pénitences continuelles, qu'il lui plût que cette nouvelle réforme non seulement subsistât, mais fit un plus grand progrès, s'il le jugeait être de son service.

Comme je no vous ai parlé qu'en passant de tant de travaux qu'on eut à souffrir, ils vous paraîtront peut-être peu considérables. Jo vous assure néanmoins qu'ils furent fort grands et fort longs.

Lorsqu'on l'année 1576, j'étais à Tolède, après être revenue de la fondation de Sévillc, un ecclésiastique de Yilleneuve-de-la-Xare m'apporta dos lettres du conseil de ce lieu-là, avec ordre de lâcher de me porter à y fonder un monastère, et à y recevoir neuf filles qui s'étaient retirées, il y avait déjà quelques années, dans un hermitage de Sainte- Anne du même lieu. Elles vivaient en communauté dans une si grande retraite et une si grande perfection , que toute la ville, admirant leur vertu, les voulait assister dans leur désir d'être religieuses; et un curé de ce lieu, nommé Augustin Ervias, fort savant et fort homme de bien, touché du même sentiment, m'écrivit aussi on leur faveur. Je crus ne pouvoir entrer dans cotte proposition pour quatre raisons. La première, qu'il était difficile que ce grand nombre de filles pût s'accommoder à notre manière de \ ivre, après en avoir pratiqué une autre ; la seconde, qu'elles n'avaient pas, à beaucoup près, de quoi subsister, et qu'encore que la ville promît de les nourrir, cela ne me paraissait pas pouvoir continuer et suffire pour vivre d'aumônes, dans un lieu qui n'était guère de plus de mille feux; la troisième, qu'elles n'avaient point de maison; la quatrième, que ce lieu était fort éloigné de nos monastères. Et do plus, que ne les aj ant jamais vues, je ne pouvais, quoi que l'on me dit de leur - ertn, m'assurer qu'elles eussent toutes' les qualités nécessaires pour embrasser une vie semblable à la nôtre. Ainsi j'étais résolue à un refus. .Mais comme je ne fais rien sans le conseil de porsonnes savantes et vertueuses, jo voulus en parler au docteur Valasqucz, mon confesseur, alors

DE YILLEXn VI ■.-1:1-- I.A-XARE. I

chanoiuc et théologal de Tolède, et maintenant évéque d'Osmc, homme

de grande capacité et piété. Apres qu'il eut vu les lettres et été informé de l'affaire, il me dit que je devais rendre une réponse favorable, à causi que lorsque Dieu unit ainsi dans un même dessein tant de personnes vertueuses, c'est une marque qu'il y va de son service. Je lui obéis. et renvoyai celui qui m'avait été dépêché . sans lui donner un entier refus. On continua ensuite à tant me presser, et on employa tant de personnes pour m'engager dans cette fondation, que cela dura jusqu'en l'an 1580, parce que, d*un côté, il nie semblait toujours qu'il n'y avait point d'apparence de s'y résoudre ; et que. de l'autre, mes réponses n'étaient pas si mauvaises qu'elles ne leur laissassent quelque espérance.

11 arriva que le père Antoine de Jésus se retira, durant le temps qui restait de son exil, dans le monastère de Notre-Dame-du-Secours, distant de trois lieues de Villeneuve. Ainsi, il y allait quelquefois prêcher, et le père Gabriel de l'Assomption, prieur de ce monastère, qui est un homme fort sage et de grande piété, l'y acecompagnait. Comme ils étaient tous deux amis du docteur Ervias, ils curent par lui la connaissance de ces saintes Qlles, et furent si touchés de leur vertu et des instances que ce docteur et toute la ville faisaient en leur faveur, qu'ils embrassèrent cette affaire comme si elle eût été la leur propre ; et il n'y eut rien qu'ils ne fissent par leurs lettres pour tâcher à me persua- • r d'y entendre. J'étais alors dans le monastère de Saint-Joseph-dc- Malagon, éloigné de plus de vingt-six lieues de Villeneuve ; et ce père j.rieur vint me trouver sur ce sujet. Il m'assura, entre autres choses, que lorsque l'établissement serait fait , le docteur Ervias donnerait à celte maison trois cents ducats de rente, à prendre sur son bénéfice, aussitôt que l'on en aurait obtenu la permission de Rome. Si c'eût été une chose pressante, j'aurais cru que cela, joint avec le peu qu'avaient ces filles, suffirait pour leur subsistance ; mais ne devant se faire qu'après la fondation, je n'y trouvais pas assez de sûreté. Ainsi, pour m'en excu ser, je représentai au père prieur diverses raisons qui me paraissaient très-fortes, le priai de bien considérer l'affaire avec le père Antoine de Jésus, et lui dis que je la remettais sur leur conscience, et ne croyais pas qu'elle dût se faire.

Après qu'il fut parti, considérant combien il avait cette affaire à cœur, et qu'il ne manquerait pas sans doute de faire tous ses efforts pour persuader au père Ange de Salazar, maintenant notre supérieur, d'appreuver ce dessein, j'écrivis à l'heure même à ce dernier pour le prévenir «t le prier de ne point donner cette permission. Je lui en représentai les raisons ; et il m'a mandé depuis qu'il ne l'aurait jamais accordée sans savoir si je l'approuvais.

Six semaines après, ou environ, lorsque je croyais l'affaire rompue, je reçus des lettres du conseil de Villeneuve , par lesquelles il s'obligeait à donner tout ce qui serait nécessaire pour la subsistance de ce monastère. Ces lettres étaient accompagnées de celles du docteur Ervias

îjG rON dation

4ui confirmaient la promesse qu'il avait faite, et d'autres lettres des deux pères dont j'ai parlé, qui continuaient de me représenter avec beaucoup de force combien cette œuvre serait agréable à Dieu. J'appréhendais tant néanmoins de recevoir ce grand nombre de religieuses qui pourraient, comme il arrive souvent, se liguer ensemble contre celles que je leur joindrais, que ne trouvant pas d'ailleurs ce qu'on offrait pour la subsistance de cette maison assez assuré, je ne pouvais me déterminer. J'ai reconnu depuis que c'était le démon qui m'abattait ainsi le courage, et me faisait perdre, par ses artiGces , presque toute la confiance que j'avais en Dieu. Mais les prières de ces vertueuses filles triomphèrent enfin de la malice de cet ennemi de notre salut.

Comme dans l'extrême désir que j'ai toujours de voir augmenter le nombre de ceux qui louent et qui servent Dieu , et que la crainte d'empecher l'avancement de quelques âmes avait été la cause des réponses favorables que j'avais rendues touchant cet affaire, je ne cessais point de la recommander à Notre-Seigneur; et un jour, après avoir communié, il me demanda d'une manière fort sévère ot>ec quels trésors j'avais donc établi les monastères que j'avais fondés , et ajouta que je ne délibérasse point d'accepter celui-là, qu'il y serait très-bien servi , et qu'il serait utile èi plusieurs âmes. La force toute-puissante de ces paroles d'un Dieu qui ne se font pas seulement entendre à l'esprit, mais qui l'éclairent pour le rendre capable de connaître la vérité, et disposent la volonté à agir conformément à cette connaissance, me toucha si vivement, que je ne délibérai plus à accepter cette maison, et reconnus la faute que j'avais faite d'avoir différé si longtemps par des considérations humaines, après avoir vu tant d'effets si extraordinaires de la conduite de Dieu dans l'établissement de ces maisons saintes consacrées à son service. Ne mettant donc plus en doute d'entreprendre cette fondation, je crus, pour diverses raisons , qu'il était nécessaire d'y mener moi-même les religieuses qui devaient y demeurer, quoique je ne le pusse faire sans beaucoup de peine , parce que j'étais arrivée malade à Malagon, et que je l'étais encore; mais, jugeant qu'il y allait du service de Dieu , j'en écrivis à notre supérieur, afin de savoir sa volonté. Il m'envoya la permission pour cette fondation , et m'ordonna de l'aller faire, et de mener avec moi telles religieuses que je voudrais. Ce choix ne me mit pas peu en peine, à cause qu'il faudrait qu'elles demeurassent avec ce grand nombre de filles que je m'engageais de recevoir. Après avoir extrêmement recommandé l'affaire à Dieu, je tirai du monastère de Saint-Joseph-de-Tolède une religieuse pour être prieure, et deux de celui de Malagon, dont l'une serait sous-prieure. Comme on avait beaucoup prié pour ce sujet, ce choix réussit très-bien, et je l'attribuai à une faveur particulière de Dieu. Car quant aux fondations où il n'y a que nos religieuses qui les commencent sans se mêler avec d'autres,, îllcs ne sont pas sujette* à rencontrer de grandes difficultés.

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