DE VILLENEUVE— DE -I.A-IABE
Le père Antoine de Jésus et le père Gabriel de l'Assomption , ce bon prieur, nous vinrent chercher avec les ordres que la ville avait donnés f pour notre établissement, et nous partîmes de Malagon le treizième j jour de février 1580, un samedi avant Le carême. Je ne pus voir sans étonnement qu'étant auparavant si malade, je me trouvais dans un moment en un tel état , que je ne me souvenais plus de l'avoir été. On voit par là combien il importe, lorsque Dieu demande quelque chose de nous, de ne point considérer nos infirmités ni les obstacles qui s'y rencontrent, puisqu'il peut, quand il lui plaît , changer la faiblesse en force et la maladie en santé; et que s'il ne le fait pas, c'est qu'il juge que la souffrance nous est plus avantageuse. Car à quoi notre santé et notre vie peuvent-elles être mieux employées qu'à les sacrifier pour le service d'un si grand roi ? Et ne devons-nous pas nous oublier nous-mêmes, quand il s'agit de son honneur et de sa gloire? N'appréhendez donc point, mes sœurs, de pouvoir jamais vous égarer en marchant par ce chemin. J'avoue que ma lâcheté et nia faiblesse m'ont souvent fait douter et craindre ; mais il ne me souvient pas que, depuis que je suis carmélite, et même quelques années auparavant, Notre- Seigneur ne m'ait , par sa miséricorde , fait la grâce de surmonter ces tentations pour embrasser ce qui regardait son service, quelques difficultés qui s'y rencontrassent; car, encore que je connusse clairement que ce que je pouvais y contribuer n'était rien , et que lui seul faisait tout , je trouvais ma satisfaction dans l'assurance qu'il ne demande de nous qu'une ferme résolution de vouloir absolument tout ce qu'il veut. Qu'il soit béni à jamais. Ainsi soit-il.
Notre chemin se rencontrant par le monastère de Notre-Dame-du- Secours, dont j'ai parlé, nous devions nous y arrêter pour donner avis de notre arrivée à Villeneuve , qui n'en est éloignée que de trois lieues, et cela avait été ainsi résolu par ces pères qui nous conduisaient, et à qui nous étions obligées d'obéir. Ce monastère est assis dans un désert assez agréable. Les religieux vinrent en bou ordre au-devant de leur prieur, et comme ils étaient pieds nus avec de pauvres manteaux de gros drap, ils nous donnèrent à tous de la dévotion. Pour moi j'en fus fort attendrie, m'imaginant de revoir ce temps bienheureux de nos saints pères. Je les considérais en cette solitude comme des fleurs odoriférantes dont la blancheur est une marque de leur pureté , et je les crois tels devant Dieu, parce que je suis persuadée qu'ils le servent Irès-fidèlement. Ils entrèrent dans l'église en chantant le TeDcum d'un ton qui témoignait assez combien ils étaient mortifiés. Cette entrée est sous terre, comme celle d'une caverne, et représente ainsi celle de notre saint père Élie. Tant d'objets de piété me donnaient une telle joie, que quand le chemin que nous avions fait pour venir dans une demeure si dévote aurait été encore beaucoup plus long, le travail m'en aurait paru bien employé. Mais je ne pouvais penser sans douleur que je n'avais pas été diene de trouver encore en vie sainte Catherine deCardone,
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don! Dieu s'était servi pour fonder ce monastère, quoique j'eusse tant souhaite de la voir.
Je crois qu'il ne sera pas mal à propos de rapporter ici quelque chose de sa vie, et des moyens dont j'ai appris que Dieu s'est servi par elle pour fonder cette maison, qui a été si utile à plusieurs âmes des lieux d'alentour, afin, mes sœurs, que voyant quelle a été la pénitence de • elle sainte, et comhien nous sommes éloignées de lui ressembler, nous fassions de nouveaux efforts pour plaire à Dieu. Car , comment pourrions-nous nous excuser de faire moins qu'elle, puisque la grandeur de sa naissance qu'elle tirait des ducs de Cardone , et qui lui donnait tant d'aranlage sur nous, l'avait fait élever d'une manière plus délicate que nous ne l'avons été? Ayant reçu quelques, lettres d'elle, j'y ai remarqué qu'au lieu de signer son nom propre , elle signait seulement la pécheresse. D'autres écriront les particularités de sa vie, avant et depuis que Dieu lui eut fait tant de grâces. Je me contenterai de rapporter ce que j'en ai appris de plusieurs personnes dignes de foi, qui avaient fort conversé avec elle.
Dès le temps que cette sainte fille vivait dans le monde avec des personnes de sa qualité, elle veillait très-soigneusement sur elle-même, faisait beaucoup d'austérités , et désirait toujours de plus en plus de se retirer en quelque lieu solitaire, pour ne s'occuper que de Dieu seul et à des actions de pénitence , sans qu'on pût l'en détourner. Elle le disait à ses confesseurs , et ils ne l'approuvaient pas, considérant cette pensée comme une folie, parce que le monde est si plein de discrétion, qu'à peine se souvient-on des faveurs si extraordinaires que Dieu a faites aux saints et aux saintes, qui ont tout abandonné pour aller le servir dans les déserts. Mais comme il ne manque jamais de favoriser les véritables désirs qu'on a de lui plaire , il permit que cette bienheureuse fille se confessât à un religieux de Saint-François, nommé le père François de Torrez. Je l'ai connu particulièrement, et le regarde comme un saint. 11 y a déjà plusieurs années qu'il est très-fervent dans l'oraison et dans la pénitence , qu'il souffre une grande persécution , et qu'il sait quelles sont les grâces que Dieu fait à ceux qui s'efforcent de s'en rendre dignes; ainsi il dit à celte dame, qu'au lieu de perdre courage, elle devait répondre à la vocation de Dieu. Je ne sais si ce furent ses propres paroles; mais on en vit bientôt l'effet par la résolution qu'elle prit.
Elle découvrit son dessein à un ermite d'Alcala, le pria de l'accompagner pour l'exécuter, et le conjura de lui garder un secret inviolable. Ils s'en allèrent ensemble au lieu où est maintenant bâti ce monastère ; et ayant trouvé une caverne si petite , que cette grande servante de Dieu pouvait à peine y tenir, ce bon ermite l'y laissa et s'en retourna. « Quel « devait être, mon Sauveur, l'amour dont cette grande âme brûlait pour «vous, puisqu'il lui faisait ainsi oublier le soin de sa nourriture, les périls où elle s'exposai! , et le hasard où elle mettait sa réputation,
DE VILLEXEUVE-DE-I.A-XAHE.
«lorsque l'on ne saurait ce qu'elle serait 'devenue ! Quelle devait être «cette sainte ivresse, qui par l'appréhension de rencontrer quelque « obstacle qui l'empêchât de jouir sans cesse de la présence de son «divin époux, lui faisait ainsi renoncer pour jamais à tous les biens, à « lous les plaisirs , et à tous les honneurs du monde 1 »
Considérez attentivement, mes sœurs, je vous prie, de quelle sorte celte pure et chaste colombe s'éleva dans un moment au-dessus de toutes les créatures. Car, encore que nous ayons fait la même chose en entrant en religion, et offert à Dieu notre liberté en faisant vœu d'une perpétuelle clôture, je ne sais si nous ne trouvons point dans quelques rencontres, que notre amour-propre esl toujours le maître. Je prie Dieu de nous préserver de ce malheur; et que nous faisant la grâce d'imiter cette sainte, en renonçant comme elle à tout ce qui est du siècle, il lui plaise d'en détacher entièrement notre cœur.
J'ai entendu dire des choses extraordinaires de ces austérités, quoique l'onn'aitsansdouteeuconnaissancequedes moindres, puisqu'ayant passé tant d'années en cette solitude dans un si ardent désir de faire pénitence, et sans que personne pût modérer sa ferveur, il y a sujet de croire qu'elle traitait son corps d'une terrible manière. J'en rapporterai ce que des personnes croyables ont appris de sa propre bouche, et ce qu'elle en dit à nos sœurs de Saint-Joseph-dc-Tolède , lorsque les considérant comme si elles eussent été les siennes, elle leur parla, dans la visite qu'elle leur fit, avec cette sincérité et cette ouverture de cœur qui lui étaient naturelles. A quoi je dois ajouter que cette profonde humilité qui lui faisait connaître qu'elle ne pouvait rien par elle-même, la rendait si incapable de vanité, qu'elle ne prenait plaisir à raconter les grâces qu'elle recevait de Dieu , qu'afin qu'on en rapportât à lui seul toute la gloire. Une manière d'agir si franche pourrait être périlleuse à des âmes qui ne seraient pas arrivées à un aussi haut degré de perfection que cette sainte, parce qu'il se mêlerait peut-être, parmi ces louanges que l'on donnerait à Dieu, quelque sentiment d'amour-propre. Mais je ne doute point que la simplicité avec laquelle celte bienheureuse fille agissait, ne l'ait exemptée de ce défaut, et je n'ai jamais oui dire qu'on l'en ait blâmée.
Elle raconta donc à nos sœurs, qu'après avoir mangé trois pains que l'ermite qui la conduisit dans cette caverne lui avait laissés, elle y passa plus de huit ans sans autre nourriture que des herbes et des racines qui croissaient dans ce désert. Qu'ensuite un petit berger qui la rencontra, lui apportait du pain et de la farine, dont elle faisait de petits tourteaux qu'elle mangeait de trois en trois jours. Une preuve de cette vérité est que des religieux, qui étaient présents lorsqu'elle fonda ce monastère, assurent qu'elle avait tellement perdu le goût, que s'il arrivait qu'on l'obligeât à manger quelque sardine ou quelque autre chose , elle lui faisait plutôt du mal que du bien. Pour ce qui est du vin , elle n'en but ! aiiais que je sache. Les disciplines qu'elle se donnait avec une grande
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chaîne, duraient souvent une heure et demie et quelquefois deux heures. Eté nt si rudes, qu'une femme»m'a dit, que revenant avec
eile d'un pèlerinage, el ayant la nuit f;iit semblant de dormir, elle lui vit ôter et nettO] er son cilice qui était tout pli in de sang. Mais ce qu'elle soutirait de la part des démons était encore beaucoup plus pénible. Car elle dit à nos sirurs qu'ils lui apparaissaient comme de grands dogues qui lui sautaient sur les épaules, ou comme des couleuvres, sans que, quelques tourments qu'ils lui Dssent, elle en eût peur.
Après même avoir fondé le monastère, elle ne laissait pas de coucher dans sa caverne, excepté quand elle allait au divin office. Auparavant qu'il fût bâti, elle entendait la messe aux religieux de la Merey, à un quart de lieue de là, et faisait quelquefois ce chemin à genoux. Son vêtement, que l'on aurait pris pour celui d'un homme, était de bure, et sa tunique de gros drap.
Quand elle eut passé quelques années dans une si étrange solitude, Dieu permit que le bruit de sa vertu se répandit, et l'on commença d)avoir tant de vénération pour elle, qu'elle ne pouvait éviter qu'un très-grand nombre de gens la vinssent voir. Ceux qui lui pouvaient parler s'estimaient heureux; et cela augmentant toujours, elle en était si lasse et si ennuyée, qu'elle disait qu'ils la faisaient mourir. Presque aussitôt nue le monastère fut bâti, il y avait des jours que la campagne était couverte de chariots, et ces religieux ne trouvaient autre moyen pour la soulager, que de la faire monter sur un lieu élevé, d'où elle priait Dieu de bénir ce peuple, et s'en délivrait ainsi : en suite des huit années qu'elle avait passées dans cette caverne, que ceux qui y allaient avaient accrue, elle tomba dans une si grande maladie, qu'il n'y avait point d'apparence qu'elle en revint, sans que néanmoins elle pût se résoudre à sortir d'une si affreuse demeure.
Elle commença alors à être touchée d'un grand désir de fonder proche de ce lieu un monastère de religieux. Mais elle demeura assez longtemps sans savoir de quel ordre elle les choisirait. Étant en oraison devant un crucifix qu'elle portait toujours sur elle, >"otre-Seigneur lui fit voir un manteau blanc, et connaître qu'elle devait choisir l'ordre des carmes déch lont elle n'avait point entendu parler ni ne savait pas seu-
lement qu'il y en eût dans le monde, et il n'y avait encore que ceux de eraet de Pastrane; elle s'en informa, et avant appris qu'il y en avait une à Fastrane, dont la ville appartenait à la princesse d'Eboly, femme du prince Buy de Gomez de Sylva, son ancienne amie, elle y alla travailler à exécuter sa résolution. Y étant arrivée, elle prit l'habit de la sainte Vierge, dans l'église de Saint-Pierre, mais sans dessein de se faire religieuse, n'y ayant jamais eu d'inclination, parce que Dieu la conduisait par une autre voie, et qu'elle appréhendait qu'on ne l'obligeât, par obéissance, à modérer ses austérités et à abandonner sa solitude. Elle prit ce saint habit en présence de tous les religieux, du nombre desquels était le père Marian dont j'ai parlé ; et il m'a dit qu'étant entré
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alors dans un ravissement, il eut une vision en laquelle il lui sembla qu'il voyait plusieurs religieux et religieuses, à qui on avait fait souffrir le martyre, dont les uns avaient eu la tète tranchée, et les autres les jambes et les bras eoupés. Et ce n'est pas un homme capable de rien rapporter que de véritable, ni qui soit accoutume d'avoir des ravissements , Notre-Seigneur ne le conduisant pas par ce chemin. Priez Dieu, mes sœurs, qu'il nous fasse la grâce de mériter d'être du nombre de ces bienheureux martyrs.
Ce fut donc en ce lieu de Pastrane, que cette sainte fille commença à traiter de la fondation de son monastère, et elle alla ensuite pour ce sujet a la cour, qu'elle avait quittée avec tant de joie. 'Ce ne lui fut pas une petite mortification, parce qu'elle ne sortait pas plus tôt du logis, qu'elle se trouvait environnée d'une grande multitude de gens , dont les uns coupaient des morceaux de son habit, et les autres des morceaux de son manteau. De là elle fut à Tolède, où elle vit nos religieuses ; et toutes m'ont assuré qu'il sortait d'elle une odeur si agréable et si grande, qu'il n'y avait pas jusqu'à son habit et à sa ceinture, qu'elles lui ôtèrent pour lui en donner un autre, qui n'en fussent parfumés ; et que plus on s'approchait d'elle, plus on sentait cette bonne odeur, quoique l'étoffe de ses vêtements et l'extrême chaleur qu'il faisait alors, dussent produire un effet contraire. Cette marque qui paraissait en son corps de la grâce que Dieu répandait dans son âme, leur donna une grande dévotion; et je suis très-assurée que ces bonnes filles ne voudraient, pour quoi que ce soit, dire un mensonge. Cette sainte obtint à la cour et ailleurs tout ce qu'elle désirait pour Rétablissement de ce monastère; et il fut fondé en suite de la permission qu'elle en eut.
L'église fut bâtie au même lieu où était sa caverne, et on lui en fit une autre assez proche où il y avait un sépulcre. Elle y passait la plus grande partie du jour cl de la nuit, durant les cinq ans et demi qu'elle vécut encore. Et l'on a considéré comme une chose surnaturelle, que des austérités aussi extraordinaires qu'étaient les siennes , n'aient pas plus tôt fini ses jours. Elle mourut en l'année lo"7, et on l'enterra avec une trèsgrande solennité, un gentilhomme nommé dom Juan de Léon n'y ayant rien épargné. Son corps est maintenant en dépôt dans une chapelle delà sainte Vierge, pour qui elle avait tant de dévotion, en attendant que l'on construise une église pour y conserver un si grand trésor. La vénération que l'on a, à cause d'elle, pour ce monastère et pour tous les lieux d'alentour, est si grande, qu'il semble qu'elle ait imprimé des marques de sa sainteté dans cette heureuse solitude, et particulièrement dans cette caverne, où elle a passé tant d'années avant ia fondation du monastère. On m'a assuré que celte sainte souffrait avec tant de peine l'incroyable multitude de ceux qui venaient pour la voir, qu'elle voulait s'en aller en quelque autre lieu où elle ne fût connue de personne, et quelle fit chercher l'ermite qui l'avait conduite en ce lieu-là, afin qu'il la menât dans un autre. Mais il était déjà mort, et Notre-Seigneur ne permit pas qu'elle
exécutai ce dessein, parce qu'il voulait que l'on consacrât à l'honneur de sa sainte Mère, la maison où on le sert aujourd'hui si fidèlement. 11 ne faut que voir ces religieux pour connaître quelle est leur joie d'avoir renoncé au monde; et principalement le prieur, qui est passé des délices du siècle dans une vie si pénitente. Dieu les a bien récompensés d'avoir ainsi tout abandonné pour l'amour de lui, en les éle\ ant si fort au-dessus ! de toutes les choses de la terre. Ils nous reçurent avec beaucoup de charité, et nous donnèrent des ornements pour le monastère que nous allions fonder; le respect et l'affection que l'on a pour la mémoire de la sainte, faisant qu'on leur en donne beaucoup. Je ne vis rien en ce lien qui ne m'édifiât extrêmement. Mais la satisfaction que j'en avais, était mêlée d'une confusion qui me dure encore, lorsque je pense que celte grande sainte, qui a passé sa vie dans une si âpre pénitence , était une fille comme moi. plus délicatement élevée à cause de sa condition, moins pécheresse sans comparaison que je ne suis, et qui n'a pas reçu de Noire-Seigneur tant de faveurs qu'il m'en a faites en toutes manières . dont celle de ne m'avoir pas précipitée dans l'enfer, comme mes péchés le méritaient , en est une tout extraordinaire. Ma seule consolation est le désir que j'ai de mieux faire à l'avenir; mais cette consolation est Faible, parce que toute ma vie s'est passée dans de semblables désirs , sans y avoir répondu par mes actions. Dieu veuille, s'il lui plait, m'as sister par son infinie miséricorde. J'y ai toujours mis ma confiance, en m'appuyanl sur les mérites de sou Fils et sur l'intercession de la sainte Vierge, dont il me fait la grâce de porter l'habit.
Après avoir communié dans cette église, j'entrai dans un ravissement. et celle sainte fille, accompagnée de quelques anges, m'apparut d'une manière intellectuelle, telle qu'un corps glorieux. Elle me dit de ne point me lasser de fonder des monastères; et je compris, quoiqu'elle ne me le dit pas, qu'elle m'assistait auprès de Dieu. Elle ajouta d'autres choses qui ne peuvent s'écrire, dont je demeurai fort consolée, et avecun grand désir de travailler pour le service de Dieu. Ainsi j'espère de sa bonté et des prières de cette sainte, que je pourrai y réussir en quelque sorte.
Vous voyez, mes sœurs , par ce que je viens de rapporter, que les souffrances et les travaux de cette grande servante de Dieu sont finis avec sa vie, mais que la gloire dont elle jouit maintenant ne finira point. Donc, puisque nous pouvons la considérer comme ayant été l'une de nos sœurs, efforçons-nous de l'imiter, et je vous en conjure au nom de, Notrc-Seigneur. Ayons, pour nos misérables corps, cette sainte horreur qu'elle avait d'elle même ; et n'y ayant rien ici-bas de permanent, ache- ^ ons ce qui nous reste à passer de la durée si courte de cette vie, comme elle a achevé la sienne.
Nous arrivâmes à Villeneuve-de-la-Xarc le premier dimanche de ■ irème de l'année 1580, le jour de la fête de saint Barbacicn, et la veille de celle que l'on célèbre en l'honneur de la chaire de saint Pierre. Tout
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le conseil de la ville et le docteur Ervias, accompagnés de plusieurs autres, vinrent au-devant de nous, et nous allâmes descendre à l'église de la \ ille, qui est fort éloignée de celle de Sainte-Anne.
Je ne pouvais voir, sans en ressentir une grande consolation, avec quelle joie tout ce peuple recevait des religieuses de l'ordre de la trèssainte Vierge. Nous entendîmes de loin le son des cloches, et aussitôt que nous fûmes entrées dans l'église, on chanta le Te Deum en musique et au son des orgues. On mit le très-saint Sacrement sur une machine faite pour ce sujet, et l'image de la Vierge sur une autre moindre. La procession, précédée par plusieurs crois, et bannières, commença de marcher avec grande pompe, et nous étions proches du saint Sacrement avec nos voiles baissés et nos manteaux blancs.
Les carmes déchaussés, qui étaient venus en bon nombre de leurs monastères , étaient près de nous ; les religieux de Saint-François du couvent de la ville y assistèrent, et il s'y rencontra un père dominicain, dont je fus fort aise, quoiqu'il fût seul.
Comme l'église d'où nous partions, et celle où nous allions, étaient assez éloignées l'une de l'autre, on avait dressé plusieurs reposoirs sur le chemin. On s'y arrêtait, et l'on y récitait des vers sur le sujet de notre ordre qui me donnaient beaucoup de consolation, parce qu'ils étaient pleins des louanges de ce Dieu tout-puissant qui nous honorait de sa présence, et pour l'amour duquel on faisait tant de cas de sept pauvres carmélites que nous étions. Mais en même temps, ce m'était une grande confusion de me voir parmi ces servantes de Dieu, et de savoir que, si l'on meut traitée comme je le méritais, on n'aurait pu me souffrir. Je ne vous ai, mes filles, rapporté si au long cet honneur que l'on rendit à la sainte Vierge, qu'afin que vous en remerciiez Notre-Seigneur, et le priiez de vouloir rendre cette fondation utile à son service; car, pour moi, je vous avoue que je ne suis jamais si contente, que lorsque ces établissements se font après beaucoup de persécutions et de travaux, et que ce sont ceux que je vous raconte plus volontiers. Il est vrai néanmoins que ces bonnes Qlles qui étaient dans celte maison, ont extrêmement souffert, durant les cinq ou six ans qu'il y avait qu'elles s'y étaient enfermées, tant par d'autres travaux que parce que leur pauvreté était si grande, qu'elles avaient beaucoup de peine à gagner de quoi vivre : car elles ne purent jamais se résoudre à demander des aumônes, à cause qu'elles ne croyaient pas devoir le faire. Elles jeûnaient beaucoup, mangeaient peu lorsqu'elles ne jeûnaient pas , étaient fort mal couchées et logées fort étroitement; mais leur principale peine venait, à ce qu'elles me dirent', de leur extrême désir de se voir revêtues de ce saint habit. Elles ne pensaient, jour et nuit, à autre chose, tant elles appréhendaient de ne l'avoir point. C'était le sujet de leurs prières. Elles demandaient sans cesse à Dieu, en pleurant en sa présence, de vouloir leur faire cette grâce; et, dans l'extrême affliction que leur donnaient les obstacles qui s'y rencontraient, elles redoublaient leurs pénitences,
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et retranchaient de leur nourriture pour épargner sur ce qu'elles gagnaient du travail de leurs mains, afin d'avoir moyen de ni'envoyer des messagers, et donner quelque chose à ceux qui pouvaient les assister dans leur dessein. Après avoir communique avec elles, et reconnu leur sainteté, je n'ai pu douter que leur réception dans notre ordre ne fût un effet de leurs oraisons et de leurs larmes. Ainsi je crois avoir rencontre en ces âmes un beaucoup plus riche trésor que si elles avaient un grand revenu, c t j'espère que cela ira toujours en augmentant.
Lorsque nous entrâmes dans la maison , ces bonnes filles nous reçurent avec les mêmes habits qu'elles y avaient apportés , parce qu'elles n'avaient point voulu prendre celui des dévotes que l'on nomme béates, à cause qu'elles espéraient toujours que Dieu leur ferait la grâce de recevoir le notre. Le leur était fort honnête, quoiqu'il fût facile d'y remarquer le peu de soin qu'elles avaient de leurs personnes, et il ne fallait point de meilleure preuve de l'austérité de leur vie et de leurs pénitences que les marques qui en paraissaient sur leurs visages L'abondance de larmes qu'elles répandirent en nous voyant, et qu'il était facile de juger n'être pas feintes , faisait connaître leur joie ; et celte joie , jointe à leur humilité, à leur obéissance pour la prieure, et à ce qu'il n'y avait rien qu'elles ne fissent pour nous contenter, étaient des témoignages de leur vertu. Leur seule appréhension était que leur pauvreté et la petitesse de leur maison ne nous portassent à nous en retourner. Nulle d'elles n'avait jamais commandé. Chacune travaillait avec grande humilité à ce dont elle était capable. Deux des plus âgées traitaient de leurs affaires lorsqu'il en était besoin, et les autres ne parlaient ni ne voulaient parler à personne. Il n'y avait point de serrure à leur porte, mais seulement un verrou ; et la plus ancienne, qui rendait les réponses, était la seule qui osât s'en approcher. Elles dormaient fort peu , afin d'avoir assez de temps pour travailler à gagner leur vie , et pour prier; car elles y employaient plusieurs heures , et les journées entières aux jours de fêtes. Les ouvrages du père Louis de Grenade et du père Pierre d'.Vlcantara étaient les livres d'où elles tiraient les règles de leur conduite. Elles s'occupaient la plupart du temps à réciter l'office divin, qu'elles lisaient le mieux qu'elles pouvaient, n'y en ayant qu'une seule qui sût bien lire. Leurs bréviaires n'étaient pas semblables , et quelques-uns. qui étaient du vieux style romain, leur avaient été donnés par des prêtres qui ne pouvaient plus s'en servir. Comi ■ ;'i ;. -inn elles savaient lire, elles \ employaient beaucoup de temps , et le récitaient dans un lieu d'où ceux du dehors ne pouvaient les entendre. Il y a sujet de croire qu'elles y faisaient plusieurs fautes ; mais je ne doute point que Dieu, qui connaissait leur bonne intention, ne les excusât. Lorsque le père Antoine de Jésus commença de communiquer avec elles, il fit qu'elles ne récitèrent plus que l'office de la sainte Vierge. Elles avaient un four où elles faisaient cuire leur pain, et se conduisaient en toutes choses avec autant de régularité que si elles eussent eu une supérieure.
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Plus je conversais avec elles, plus je louais Dieu des grâces qu'il leur faisait, et me réjouissais d*ètre venue, n'y ayant point de travaux que je ne voulusse souffrir pour consoler de telles âmes. Celles de mes compagnes destinées pour demeurer avec elles me dirent qu'elles avaient eu quelque peine durant les premiers jours; mais qu'ayant connu leur vertu, elles avaient conçu tant d'affection pour elles , qu'elles demeureraient avec joie ; et l'on voit par cet exemple quel est le pouvoir de la sainteté. Il est vrai que ces religieuses étaient telles, que quand cela leur eût été fort pénible, elles n'auraient pas laissé de s'y engager volontiers avec l'assistance de Notre-Seigneur, parle désir qu'elles ont de souffrir pour son service. Celles qui ne sentent pas être dans cette disposition , ne doivent point se croire de véritables carmélites, puisque ce n'est pas le repos, mais la souffrance, que nous sommes obligées de rechercher, aGn d'imiter en quelque chose notre divin époux. Je le prie de vouloir, par son infinie bonté, nous en faire la grâce.
Je dois maintenant vous dire, mes sœurs . quel a été le commencement de cet ermitage de Sainte-Anne. Un prêtre fort vertueux et fort recueilli, nommé Jacques de Guadalajara, natif de Zamore, et qui avait été religieux de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, ayant une dévotion toute particulière pour la glorieuse sainte Anne, fit bâtir en ce lieu un ermitage tout proche de sa maison , d'où il pouvait entendre la messe. L'ardeur de son zèle lui fit entreprendre le voyage de Rome , et il en rapporta des bulles avec de grandes indulgences pour cette chapelle. En mourant, il ordonna par son testament que cette maison et tout son bien seraient employés pour fonder un monastère de religieuses de Notre-Dame-du-.Mont-Carmel , et que si cela ne pouvait s'exécuter, il y aurait un chapelain qui dirait quelques messes toutes les semaines ; mais que cette obligation cesserait aussitôt qu'il y aurait un monastère fondé. Ces lieux demeurèrent ainsi entre les mains d'un chapelain durant vinct ans, pendant lesquels le bien diminua beaucoup; et ces demoiselles ne jouissaient que de la maison , car le chapelain , qui demeure dans un autre lieu dépendant de la même chapelle, ne veut pas la leur céder, ainsi que ce qui reste du bien. Néanmoins la bonté de Notre-Scigneur est si grande, qu'elle n'abandonnera pas la maison de sa glorieus« aïeule. Plaise à sa divine Majesté qu'il y soit toujours servi , et que toutes ses créatures ne cessent jamais de lui donner les louanges qu' lui sont ducs. Ainsi soit-il.
DU MONASTÈRE DES CARMÉLITES
DE PALENCE.