‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 58 sur 201 · S. TH · texte numérisé non relu

S. TH

liiS FONDATION

ilrc ces fondations, el que je priais Notrc-Seigneur 3e me donner les lumières nécessaires pour connaître sa volonté (car nia tiédeur' n'était

pas telle qu'elle pût me faire départir de cette disposition), un jour, après avoir communié, Noire-Seigneur me dit d'une manière sévère : Qu'appréhendez— vous ? Vous ai-je jamais manqué? Et ne suis— je pas toujours le même? Ne craigne: point de faire ces fondations.

« Seigneur mon Dieu , Dieu éternel , que vos paroles sont différentes « de celles des hommes ! Je demeurai si animée et si résolue à exécuter •i votre commandement, que, quand tout le monde ensemble s'y serait « opposé, il n'aurait pu me faire changer. » Je commençai aussitôt à travailler à celte affaire , et Notre-Seigneur me donna des moyens pour y réussir. Je pris deux religieuses, avec dessein d'acheter une maison; el bien que l'on me dît qu'il était impossible de vivre d'aumônes dans Palence, je ne t'écoutais pas seulement, parie que je voyais bien que je n'avais nul lieu d'espérer l'établissement d'un monastère avec du revenu , et que je ne doutais point que puisque Dieu m'avait assuré qu'il seferait.il y pourvoirait. Ainsi, quoique je n'eusse pas repris toutes mes forces, et que le temps fût fâcheux, je ne laissai pas de partir de Valladolid le jour des Innocents , à cause qu'un gentilhomme, qui ét,:it allé s'établir ailleurs, nous prêtait une maison qu'il avait louée jusqu'au terme de la Sain'.-Jcan de l'année suivanfe. Il y avait dans cette ville un chanoine que je ne connaissais point , mais qu'un de ses amis m'avait dit être un grand serviteur de Dieu ; et comme Notre-Seigneur, qui voit le peu que je puis par moi-même, avait, dans toutes les autres fondations, suscité quelqu'un pour m'assister, je me persuadai que ce bon ecclésiastique m'aiderait en celle-là. Je lui écrivis pour le prier de travailler à faire sortir un homme qui était demeuré dans celte maison , afin que je la trouvasse libre, sans néanmoins lui en dire la raison, parce que encore que des personnes des plus qualifiées de la ville, et particulièrement l'évéque , témoignassent nous affectionner beaucoup , il importait de tenir l'affaire secrète.

Ce chanoine , nommé Reynoso, ne se contenta pas de nous rendre ce bon office; il nous fit préparer des lits et plusieurs autres commodités dont nous avions grand besoin, à cause qu'il faisait très-froid, que nous avions marché durant le jour précédent par un brouillard si épais qu'à peine pou\ions-nous nous voir, et que nous nous étions fort peu reposées , à cause qu'il nous fallait tout accommoder pour mettre les choses en état d'y pouvoir dire la messe le lendemain , avant que personne ne sût notre arrivée. C'est une chose que j'ai reconnue devoir toujours se faire dans ces fondations, parce que si l'on attend que le bruit s'en répande , le démon y suscite des obstacles qui, bien qu'on les surmonte, ne laissent pas d'inquiéter. Ainsi la messe y fut célébrée dès le lendemain au point du jour par un ecclésiastique fort vertueux , nommé Porras, qui était venu avec nous , et par un autre encore, nommé Au gustin de la Victoire, fort ami des carmélites de Valladolid , qui nous

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avait beaucoup assistées par le chemin, et nous avait prêté de l'argent pour accommoder la maison.

J'avais alors cinq religieuses, dont l'une était une converse que depuis assez longtemps je mène avec moi, à cause que c'est une personne d'une telle piété et si discrète, que j'en tire plus d'assistance que je ne pourrais faire de quelqu'une du choeur. Nous reposâmes peu cette nuit , quoique les eaux qui étaient grandes nous eussent beaucoup fait souffrir parle chemin. Mais je désirais extrêmement que la fondation se fît ce jour-là, parce que l'on faisait l'office de David , ce grand roi et ce grand prophète , pour qui j'ai une dévotion particulière.

Aussitôt que la messe fut achevée, j'envoyai donner avis de notre arrivée à L'illustrissime évèque , qui ne nous attendait pas encore. Il vint à l'instant nous voir , avec cette grande charité qu'il lui a toujours plu de nous témoigner. Il me promit de nous fournir du pain, et commanda à son maître-d'hôtel d'y ajouter aussi plusieurs autres choses. Les obligations dont notre ordre est redevable à ce prélat sont telles , que celles qui liront ces fondations ne pourraient, sans ingratitude, ne point le recommander à Dieu durant sa vie et après sa mort; et je les conjure de s'acquitter de ce devoir.

Le contentement que tout le peuple témoignait de notre établissement était si extraordinaire et si général, qu'il n'y avait pas une seule personne qui ne fit paraître de la joie; et la certitude qu'ils avaient que leur évêque l'avait désiré y contribuait sans doute beaucoup, parce qu'ils ont pour lui une affection très-particulière ; outre que ce peuple a, par lui-même, plus de bonté et de sincérité que je n'en ai remarqué en aucun autre. Ainsi il n'y a point de jour que je ne me réjouisse de l'établissement de ce monastère.

Comme la maison où nous demeurions n'était que d'emprunt, et que , bien qu'elle fût à vendre , l'assiette en était fort incommode, nous pensâmes aussitôt à en acheter une autre, dans l'espérance que les religieuses que nous recevrions pourraient nous assister, parce que, encore que ce fût peu , ce peu serait beaucoup en ce lieu-là. Mais j'aurais pris de fausses mesures sans le secours des amis que Dieu nous donna en la personne de ce bon chanoine Heynoso, et d'un autre chanoine nommé Salinas , homme de grand esprit et de grande charité, qu'il nous acquit aussi pour ami. Ils embrassèrent tous deux nos affaires avec plus de chaleur qu'ils n'auraient fait les leurs propres , et ils ont toujours continué.

Il y a une église en forme d'ermitage , nommée Notre-Dame-du- Chemin , pour laquelle toute la ville et les environs ont tant de dévotion, que l'on y vient de toutes parts. Ces messieurs , et nos autres amis , jugèrent que nous ne pouvions mieux faire que de nous établir auprès de cette église, et d'acheter des maisons qui y touchaient, qui , bien que petites , pourraient nous suffire. Nous nous adressâmes pour ce sujet au chapitre, et à une confrérie de qui cette église dépendait. Le chapitre

lions accorda aussitôt ce que nous lui demandions ; et quoiqu'il y eût quelque peine à obtenir la même grâce des administrateurs de celle confrérie , ils nous la firent aussi, parce que, comme je l'ai dit, je n'ai point vu de peuple si traitable, si honnête et si porté à toutes sortes de bonnes œuvres.

Lorsque ceux à qui ces maisons appartenaient surent que nous en av ions en\ ie , ils les surfirent de beaucoup , et il n'y a pas sujet de s'en étonner. Je voulus aller les voir, et elles me déplurent tellement, ainsi qu'à tous ceux qui vinrent avec nous, que je n'aurais voulu pour tout au inonde les acheter ; mais on a reconnu depuis que le démon agissait beaucoup en cela , par l'appréhension que nous ne nous y établissions. Les deux chanoines trouvaient aussi, qu'encore qu'elles fussent dans le quartier le plus peuplé de la ville , elles étaient trop éloignées de la grande église ; et ainsi nous résolûmes d'en chercher d'autres. Ces messieurs s'y employèrent avec tant de soin, que je ne pouvais me lasser d'en louer Noire-Seigneur. Enfin ils en trouvèrent une qui appartenait à un nommé Tamaio, qu'ils crurent nous être propre, parce qu'il y avait quelques logements que nous pouvions habiter à l'heure même , et qu'elle était proche de la maison d'un gentilhomme fort qualifié, nommé Suéro de Vega , qui nous affectionne beaucoup , et qui désirait que nous nous y établissions , comme aussi plusieurs autres personnes de ce même quartier. Celte maison n'était pas assez grande pour nous ; et quoiqu'on nous en offrît encore une autre, les deux ensemble ne suffisaient pas pour nous bien loger.

Toutefois, sur le rapport que l'on m'en fit, j'aurais désiré que le marché en eût déjà été arrêté; mais ces deux messieurs voulaient que je visse auparavant la maison : et j'avais tant de confiance en eux et tant de répugnance d'aller par la ville , que j'avais peine à me résoudre de sortir. Néanmoins je ne pus m'en défendre , et j'allai aussi voir ces deux maisons proche de Notre-Dame-du-Chemin , sans dessein de les acheter , mais seulement pour faire connaître au propriétaire de celle que nous voulions avoir, qu'elle n'était pas la seule dont nous pouvions traiter. Je ne saurais maintenant assez m'étonner de ce que les deux qui étaient proche dcNoirc-Dame-du-Chemin me déplurent autant qu'elles avaient fait aux autres. Nous fûmes de là à celle que nous avions envie d'avoir , et nous nous affermîmes dans ce dessein , quoique , outre plusieurs incommodités qui s'y rencontraient, et auxquelles il était difficile de remédier, il fallait, pour y faire une église, même fort petite, abattre tout ce qui se trouvait dans le logis de plus propre à nous y établir. I! faut avouer que c'est une chose étrange que de se mettre fortement une pensée dans l'esprit; et rien ne me retira de ce mauvais pas que la défiance que j'ai de moi-même, bien que je ne fusse pas , en cela, la seule trompée. Nous résolûmes donc de traiter de cette maison , d'en donner ce qu'on en demandait, quoique le prix fût excessif, el d'en

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écrire au propriétaire qui était alors dans une autre , proche de la ville.

Vous vous étonnerez peut-être, mes sœurs, de voir que je nie sois tant arrêtée sur l'achat d'une maison; m.iis vous connaîtrez par la suite les efforts que faisait le démon pour nous empêcher de nous établir auprès de l'église de la sainte Vierge , et je n'y puis penser sans quelque frayeur.

Les choses étant en cet état, j'entrai, au commencement de la messe, dans un grand doute si nous faisions bien, et j'en fus inquiétée durant presque tout le temps qu'on la dit. Lorsque j'allai communier et que je reçus la sainte hostie, j'entendis une voix, qui me fit résoudre absolument à ne point acheter celte maison, mais de traiter de celle qui était proche de l'église de la sainte Vierge. Et voici quelles furent ces paroles : Cette attire ne vous est pas propre. Comme il me paraissait bien difficile de rompre une affaire déjà conclue et si approuvée par ceux qui l'avaient négociée avec tant de soin, Noire-Seigneur répondit à ma pensée : 7/>ne savent pas combien elle me déplaît. El l'autre maison me sera agréable. Il me vint dans l'esprit si ce n'était point une illusion ; j'avais peine à le croire, parce que l'effet que ces paroles opéraient en mon âme me faisait connaître qu'elles venaient de l'esprit de Dieu. Alors Notre-Seigneur me dit : C'est moi. Ces deux derniers mots dissipèrent tous mes doutes , et me mirent dans le calme. Mais je ne savais comment remédier à ce qui était déjà fait , et au dégoût que j'avais donné à mes sœurs de la maison proche de l'église de ra sainte Vierge , en leur disant que je n'aurais voulu pour tout au monde n'avoir pas été la voir. Néanmoins ce n'était pas ce qui me donnait le plus de peine , à cause que j'étais assurée qu'elles approuveraient tout ce que je ferais. C'étaient ces autfes personnes de nos amies que j'appréhendais, sachant qu'elles se portaient entièrement à acheter l'autre maison, et qu'elles pourraient attribuer à la légèreté ce changement si soudain et si contraire à mon humeur qu'elles verraient en moi. Toutefois, ces diverses pensées n'ébranlaient point ma résolution de choisir la maison de la sainte Vierge ; et j'avais même perdu le souvenir des incommodités que j'y avais remarquées. Car je comptais pour rien tout le reste, quand il ne se serait agi que d'empêcher nos sœurs de faire un péché véniel; et j'étais persuadée qu'il n'y avait pas une seule d'elles qui n'eût été de mon sentiment, si elle eût su ce que je savais.

Je me confessais alors au chanoine Reynoso, qui était l'un des deux qui nous assistaient avec tant d'affection , et je ne lui avais encore rien dit de ces choses surnaturelles que Dieu opère dans les âmes , à cause qu'il ne s'était point rencontré d'occasion qui m'eût obligée à lui en parler. Néanmoins parce que . pour marcher dans un chemin plus assuré , j'ai toujours accoutumé de suivre les conseils de mon confesseur, je me résolus de lui dire , sous le sceau du secret, que je ne pourrais, sans une très-grande peine, ne pas exécuter ce que j'avais entendu; que

j'étais toutefois prête d'obéir à ce qu'il m'ordonnerait. Mais j'espérais que Notre— Seigneur ferait comme il avait l'ait en d'autres occasion-- . qu'encore que mon confesseur fût d'une opinion contraire, il le porterait à suivre sa dirine volonté. Avant de lui parler ainsi, je lui avais dit comment Dieu m'avait souvent fait savoir, de la même manière, ses intentions , et que l'on avait connu par les effets que cela procédait de son esprit. Néanmoins je l'assurais toujours que. quelque peine que j'en eusse, je ferais ce qu'il m'ordonnerait. Comme ce vertueux, ecclésiastique, bien qu'il ne soit pas fort âgé, est très-prudent, quoiqu'il jugeât assez que ce changement donnerait sujet déparier, il ne me défendit point d'obéir à ce que j'avais entendu. Je lui proposai d'attendre le retour de celui que nous avions envoyé vers le propriétaire de la maison dont nous avions traité ; il l'approuva , et j'avais une grande confiance que Dieu remédierait à tout, ainsi qu'il le fit. Car, bien que l'on eût donné au maître de cette maison tout ce qu'il avait voulu et au-delà de ce qu'elle valait, il demanda encore trois cents ducats; ce qui était d'autant plus extravagant qu'il avait besoin de vendre. Nous connûmes par là que Dieu voulait nous tirer de celte affaire , et nous laissâmes entendre que nous n'y penserions jamais plus, quoique sans le déclarer précisément, parce qu'il semblait qu'il n'aurait pas fallu, pour trois cents ducats , rompre le marché d'une maison qui paraissait nous être si propre pour en faire un monastère. Je dis à mon confesseur que , puisque c'était son consentement, on n'en donnerait pas davantage que ce dont on était convenu , et je le priai de le faire savoir à ce chanoine , son collègue, el que j'étais résolue d'acheler celle de la sainte Vierge, à quelque prix que ce fût. Il le lui dit, et comme il a l'esprit pénétrant, quoiqu'il ne s'en expliquât pas davantage, un changement si soudain lui fit assez comprendre que je ne m'y étais portée que par quelque grande raison. Ainsi il ne me pressa point de penser encore à la maison de ce gentilhomme.

Depuis, nous avons tous vu clairement que nous aurions fait une grande faute de l'acheter, tant nous trouvons de commodités dans celle que nous avons maintenant, sans parler du principal, qui est que Dieu et sa glorieuse Mère y sont bien servis, au lieu que. pendant que c'était un hermitage, il pouvait s'y commettre de grands désordres dans les veilles qui s'y faisaient la nuit; ce que le démon n'avait pas moins de peine de voir abolir, que nous ressentions de joie de rendre ce service à notre très-sainte patronc. Ainsi nous avions mal fait sans doute de ne nous y être pas plus tôt résolues, sans nous arrêter à tant de vaines considérations; et il paraît bien que le démon nous aveuglait, puisque nous avons trouvé en cette maison plusieurs avantages qui ne se rencontrent point ailleurs, et que non seulement tout le peuple qui le désirait en témoigne une très-grande joie, mais que ceux-là même qui avaient tant d'envie que nous prissions l'autre maison, demeurent d'accord aujourd'hui que nous avons beaucoup mieux fait d'acquérir

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cclte-cfe Béni soi! à jamais celui qui m'a éclairée dans cette affaire, et qui m'éclaire dans tout ce que je fais de bien, n'y ayant point de jour que je ne voie a\ ec étonnement quelle est mon incapacité en toutes choses. Je ne le dis point par humilité, il n'y a rien de plus véritable. Il me semble que Dieu veuille que je connaisse, et que chacun connaisse aussi de plus en plus , que c'est lui seul qui agit en tout ceci , et que, comme il rendit la vue à l'aveugle-né , il éclaire de même mes ténèbres. Elles étaient si grandes dans celte rencontre, que, toules les fois que je m'en souviens, je voudrais en rendre de nouvelles grâces à Noire-Seigneur, et je n'en ai pas seulement la force. Ainsi je ne sais comment il peu! me souffrir; et je ne saurais trop admirer sa bonté et sa miséricorde.

Ces deux chanoines si affectionnés à la sainte Vierge ne perdirent point de temps pour faire les marchés de ces maisons qui étaient proches de sa chapelle, et ils eurent beaucoup de peine , Dieu permettant que ceux qui nous assistent dans ces fondations en aient toujours, afin d'augmenter leur mérite. Je suis la seule qui ne fait rien, comme je lai déjà dit et ne saurais trop le redire, parce que rien n'est plus vrai. Ils travaillèrent aussi beaucoup à accommoder la maison, nous prêtèrent même de l'argent dans le besoin que nous en avions , et répondirent pour nous; en quoi ils me firent une faveur d'autant plus grande , que j'avais eu mille peines dans les autres fondations à trouver une caution pour des sommes beaucoup moindres : et il n'y a point de sujet de s'en étonner, puisque n'ayant pas un quart d'écu , il fallait que ceux qui répondaient pour nous ne cherchassent d'autre sûreté que leur confiance en Dieu. Mais il m'a fait la grâce , dont je ne saurais trop le remercier, qu'ils n'y ont jamais rien perdu. Les propriétaires des maisons ne se contentant pas de la caution de ces deux chanoines, ces messieurs eurent recours à l'économe de lévèchc, qui se nommait , ce me semble, Prudent, et qui a tant de charité pour nous, que nous ne saurions trop la reconnaître. Il leur demanda ce qu'ils désiraient, et lui ayant répondu qu'ils venaient le prier de vouloir être caution avec eux , et de signer le. contrat, il leur repartit en riant : Quoi ! vous voudriez me rendre caution d'une telle somme? et il signa à l'instant même, ce qui doit passer pour une très-grande obligation. Je voudrais pouvoir rapporter ici et donner toutes les louanges qui sont dues à l'extrême charité que j'a trouvée à Palence. Je pensais être dans les premiers siècles de l'Eglise, lorsque je voyais que, n'ayant point de revenu, ces habitants , par une manière d'agir si contraire à celle de ce temps , non seulement ne refusaient pas de nous nourrir, mais considéraient cette action comme une très-grande grâce que Dieu leur faisait. Il est certain que, regardant les choses avec les yeux de la foi . cela était véritable. Car, quand il n'y aurait point eu d'autre raison que ce qu'ils avaient une église de plus où était le très-saint Sacrement, elle suffisait pour leur donner ce sentiment. Qu'il soit béni à jamais.

11 n'y a personne qui ne voie à présent que notre établissement en ce lieu-là a été agréable à Dieu, puisqu'il en a banni les désordres qui s'y commettaient ; tous ceux qui allaient en grand nombre veiller dans cet hermitage, assis en un lieu écarté, n'y allaient pas par dévotion , et l'image de la sainte Vierge n'y était pas tenue avec autant de respect qu'elle aurait dû l'être, au lieu qu'aujourd'hui l'éréqne, dom Alvarez de Mendoce. y a fait bâtir une chapelle où il l'a mise , et que l'on embellit toujours en l'honneur et pour la gloire de son divin Fils.

Lorsque la maison fut en état de nous recevoir, l'évêque voulut que. cela se fit avec une grande solennité. Ainsi, un jour de l'octave du trèssaint Sacrement, il vint exprès de Valladolid, accompagné du chapitre, de tous les ordres , et de presque tous les habitants , avec une bonne musique ; il commença la cérémonie par une procession à laquelle nous assistâmes toutes, depuis notre maison, avec nos voiles baissés, nos manteaux blancs , et des cierges à la main. On alla premièrement à une paroisse où l'on avait apporté l'image de la sainte Vierge, et, après y avoir pris le très-saint Sacrement, on le porta, en cérémonie et avec grande dévotion, dans notre église. Nous étions en assez bon nombre, parce que, outre les religieuses que j'avais amenées, il en était venu d'autres pour faire la fondation de Sorie. Je crois que Noire-Seigneur fut beaucoup loué en ce jour, et je souhaite qu'il le soit à jamais de toutes les créatures.

Durant que j'étais en ce lieu de Palence, la séparation des carmes déchaussés et des mitigés se fit , et ils eurent chacun un provincial, qui était tout ce que nous pouvions désirer pour vivre en paix. Ce fut à l'instance de notre roi catholique , dom Philippe, que l'on obtint pour ce sujet un bref de Rome fort ample , et Sa Majesté continue toujours de nous favoriser. On assembla un chapitre dans Alcala , par l'ordre du révérend père Jean de las Cuevas, alors prieur de Talavère , de l'ordre de Saint-Dominique, député du Saint-Siège, et nommé par Sa Majesté, qui était un homme dont la sainteté et la prudence répondaient à un emploi de si grand poids. Le roi paya la dépense faite pour le chapitre, et toute l'université lui fut favorable pour son ordre. 11 se tint avec beaucoup de tranquillité dans le collège des carmes déchaussés qui porte le nom de Saint-Cyrille, et le père Jérôme-Gratien de ].i Mère de Dieu fut élu provincial. Comme ces pères ont écrit ce qui se passa dans ce chapitre, il serait inutile d'en parler ici davantage, et ce que j'en rapporte n'est qu'à cause que Notre-Seigmur permit que ce fût dans le temps de la fondation dont il s'agit que se fit une action si importante à sa gloire et à l'honneur de sa très-sainte Mère, notre patrone. La joie que j'en ressentis fut l'une des plus grandes que je pouvais recevoir en cette vie ; car les peines, les persécutions et les travaux que j'avais soufferts durant plus de vingt-cinq ans, et que Dieu seul connaît, avaient été tels que je ne finirais jamais si j'entreprenais de les écrire, et qu'ainsi il faudrait les avoir éprouvés pour

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comprendre quel fut alors mon contentement. J'aurais souhaité que tout le monde m'eût aidée à en rendre grâces à Notre-Seigneur, et à lui offrir des prières pour notre saint roi. Il me parut visiblement qu'il s'était servi de lui pour terminer cette grande affaire, malgré les efforts et les artifices du démon, qui l'aurait entièrement renversée si elle n'eût été soutenue par la piété et l'autorité de ce grand prince.

Maintenant qu'ayant plu à Dieu d'exaucer nos prières , nous jouissons tous, tant mitigés que réformés , d'une paix qui lève tous les obstacles qui pouvaient nous empêcher de bien le servir, je vous conjure, mes frères et mes sœurs , de ne manquer à rien de ce qui peut dépendre de vous pour vous acquitter de ce devoir. Ceux qui sont encore au monde sont témoins des peines et des travaux dont il nous a délivrés, et des grâces qu'il nous a faites ; et ceux qui viendront après nous, et qui trouveront les voies aplanies et toutes les difflcultés levées, ne doiventils pas s'efforcer de maintenir les choses dans cette perfection? Je les prie, au nom de Notre-Seigneur, de ne pas donner le sujet de dire d'eux ce que l'on dit de quelques ordres, que les commencements en étaient louables. Nous commençons , et ils ne doivent pas seulement s'efforcer d'entretenir ces commencements , il faut qu'ils tâchent de les pousser encore plus avant. Qu'ils considèrent que le diable fait de grandes plaies dans les âmes , par des choses qui ne paraissent que de petites égratignures, et qu'ainsi ils se gardent bien de dire : Cela importe peu et ne mérite pas que l'on s'y arrête. Tout est important , mes Qlles, pour peu qu'il nous empêche de nous avancer dans le service de Dieu. N'oubliez jamais , je vous prie , avec quelle promptitude tout passe ; combien grande est la grâce que Dieu nous a faite de nous appeler dans ce saint ordre, et quelle sera la punition de ceux qui commenceront d'y introduire le relâchement. Ayons toujours devant les yeux ces saints prophètes qui sont nos pères , comme aussi ce grand nombre d'autres saints qui, après avoir porté l'habit que nous portons, sont à présent dans le ciel , et ne craignons pas de nous assurer, par une louable et sainte présomption , que Dieu nous fera la grâce d'avoir un jour part à leur gloire. Ce combat, mes sœurs, que nous avons à soutenir, durera peu, et il sera suivi d'une éternité. Méprisons tout ce qui ne subsiste point par soi-même, et ne pensons qu'à aimer et à servir Dieu, afin d'arriver à ce bonheur qui ne finira jamais. Ainsi soit-il

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