CHAPITRE XXVIII
Dans la répugnance qu'avait la Sainic de s'engager à celle fondation, Dieu lui conimandc de l'entreprendre, et lui ordonne ensuite de s'établir auprès d'une église de la Vierge, quoiqu'elle eût déjà fait le marché d'une autre maison. La Sainte rapporte aussi de quelle manière l'affaire enlre les tannes déchaussés et les mitigés fut accommodée, ci qu'ils eurent chacun un provincial.
A mon retour de la fondation de Villeneuve-dc-la-Xare, je reçus un ordre de mon supérieur d'aller à Valladolid , pour satisfaire au désir de l'évêque de Palence , dont Alvarez de Meadoce. C'était ce prélat qui , étant évéque d'Avila, nous avait permis d'y fonder notre monastère de Saint-Joseph. Et comme on ne peut rien ajouter à son affection pour notre ordre, Dieu lui inspira, lorsqu'il fut passé de cet évêché à celui de. Palence, le désir d'y fonder une autre maison.
Je ne fus pas plus tôt arrivée à Valladolid, que je tombai dans une si grande maladie, que l'on ne croyait pas que je pusse m'en relever. J'en revins toutefois , mais avec un tel dégoût, une telle faiblesse, et apparemment si incapable d'agir, que, quelque désir qu'eût la supérieure que cette fondation se fit, et quoiqu'elle me pressât de l'entreprendre , je ne pouvais me persuader d'avoir assez de force pour cela , ni quand même je m'y employerais, d'y réussir, parce que ce monastère devait être fondé sans revenu; et qu'on me disait que ce lieu était si pauvre , que les religieuses n'y pourraient vivre.
Il y avait déjà près d'un an que je traitais de la fondation de ce monastère et de celui de Burg'os, et il ne me paraissait pas y avoir de grandes difficultés. Mais alors il s'en présentait plusieurs à mon esprit, quoique je ne fusse venue à Valladolid que pour ce sujet. Je ne sais si la faiblesse qui me restait de ma maladie en était la cause, ou si c'était que le diable s'efforçait d'empêcher le bien qui en est arrivé. En vérité, je ne puis voir qu'avec étonnement et un sensible déplaisir, ni même sans m'en plaindre souvent à Notre-Scigneur, de quelle sorte notre âme participe tellement aux infirmités de DOtre corps, qu'il semble qu'elle ne puisse éviter d'entrer dans les sentiments qui le font souffrir. C'est, à mon avis, l'une des plus grandes misères de celte vie, quand l'esprit n'est pas assez fort pour s'élever au-dessus des sens et s'en rendre maître Car, quelque difficile à supporter que soit la peine de sentir de violentes douleurs , je la trouve peu considérable , lorsque l'âme demeure si attentive à Dieu, qu'elle lui rend grâces de ses maux, qu'elle considère comme venant de sa main. Mais souffrir beaucoup d'un côté, et
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ne rien faire de l'autre pour lui témoigner noire amour, c'est une chose terrible, principalement à une âme qui s'est vue dans de si grands désirs de ne chercher sur la terre aucun repos intérieur ni extérieur, afin de s'employer tout entière au service de ce divin maître. Ainsi quand cela arrive, je n'y vois d'autre remède que la patience, la connaissance de notre misère, et la soumission à la volonté de Dieu, qui font que nous nous abandonnons à lui pour se servir de nous en ce qu'il lui platt, et comme il lui plaît. C'est l'état où j'étais alors; et quoique convalescente, ma faiblesse était telle, que je n'avais plus celte confiance en Dieu dont il me favorisait dans le commencement de ces fondations. Tout me paraissait impossible, et j'avais besoin de rencontrer quelqu'un qui me redonnât du courage. Mais les uns augmentaient mes craintes , au lieu de les diminuer; et les espérances dont les autres me flattaient me paraissaient si faibles, qu'elles ne suffisaient pas pour me fortifier dans le découragement où'je me trouvais.
Le père Ripalda, religieux de la compagnie de Jésus, arriva alors. Et parce que c'était un homme fort savant, de grande piété, et à qui je m'étais longtemps confessée , je lui déclarai l'état où j'étais ^ et lui parlai comme je parlerais à Dieu. Il fit ce qu'il put pour me fortifier, et il me dit que cette lâcheté était une marque que je vieillissais. Je voyais néanmoins , ce me semblait , que ce n'eu était pas la cause, et il paraît que j'avais raison , puisqu'encore que je sois maintenant plus avancée en âge, je n'ai plus cette lâcheté. Mais je crois que ce qui le faisait parler ainsi, n'était que pour me reprendre, parce qu'il n'estimait pas que ce découragement me vînt de la part de Dieu.
Les fondations de Palence et de Burgos se traitaient donc en même temps, et il n'y avait rien dont je pusse faire état ni pour l'une ni pour l'autre. Ce n'était pas néanmoins ce qui m'arrêtait, car il m'est ordinaire de commencer de la sorte; et ce père m'avait dit que je ne devais point abandonner cette entreprise. Un provincial de sa compagnie, nommé le père Balthazar Alvarez , m'avait confirmé la même chose à Tolède ; et comme je me trouvais avoir de la santé , je n'avais point craint de l'entreprendre, au lieu qu'alors, encore que je déférasse beaucoup aux sentiments de ces deux pères, j'avais peine à me résoudre, parce que ma maladie ou le démon me tenaient comme liée ; mais je me trouvais depuis avec plus de force et de santé. La prieure de Valladolid, qui affectionnait si extrêmement la fondation de Palence , faisait aussi de son côté tout ce qu'elle pouvait pour ni'encourager, et aurait fait encore davantage, si ma froideur ne l'eût point un peu refroidie. La suite fit voir que les conseils des hommes , ni même des plus grands serviteurs de Dieu, ne sont pas capables d'échauffer notre cœur. 11 faut que cette chaleur vienne d'en haut; et ainsi quand je fais quelque bien, c'est à Dieu tout puissant qui me Tait agir, et non pas à moi, qu'on doit l'attribuer.
Lorsque j'étais dans ces doutes, sans pouvoir me résoudre à entrepren-