‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 6 sur 201 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sur ces mêmes paroles de l'épouse, dans le Cantique des cantiques : Que le Seigneur me baise d'un baiser de sa bouche.

Des diverses sortes «le paix dont quelques personnes se nattent. Excellents avis de la s unir sur ce sujet. Exemples qu'elle rapporte. D'autres excellents avis qu'elle y ajoute. Des moyens don* Dru se sert pour faire amitié avec les àuies, et de l'amour qu'on doit avoir pour le prochain-.

DES DIVERSES SORTES DE PAIX. EXEMPLES QUE LA SAINTE EN RAPPORTE, ET EXCELLENTS AVIS SUR CE SUJET.

Dieu nous garde de tant de diverses sortes de paix dont les gens jouissent, et qui font qu'ils demeurent tranquilles au milieu des plus grands péchés. Car ne peut-on pas leur donner, au lieu du nom de paix, le nom de véritables guerres ?

Vous avez déjà, mes filles , pu voir ailleurs que cette fausse paix est une marque de l'union des âmes avec le démon. Il ne veut point leur faire la guerre durant cette vie, parce qu'elle pourrait les porter à recourir à Dieu pour s'en délivrer, bien qu'elles n'eussent point d'amour pour lui, et que même un tel sentiment ne leur durerait guère, à cause que cet esprit malheureux ne s'en apercevrait pas plus tôt, qu'il les rengagerait dans ses filets, en flattant leurs passions criminelles, sans qu'elles pussent s'en dégager, jusqu'à ce qu'on leur eût fait comprendre que celte paix, dans laquelle elles s'imaginent d'être, n'est qu'illusion et que mensonge. Je ne m'arrêterai pas d'avantage à parler de ces personnes. Qu'elles jouissent tant qu'il leur plaira de leur faux bonheur; j'espère de la miséricorde de Dieu qu'il ne se trouvera jamais parmi nous.

Le démon pourra commencer à nous nuire par une autre de ces>

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fausses paix qu'il nous fera trouver dans des choses qui ne semblent point être importantes ; et nous avons toujours, mes Ailes, tant que nous vivons, sujet de craindre. Lorsqu'une religieuse, après avoir commencé à se relâcher en des sujets peu considérables en apparence, continue d'en user de la même sorte, sans en avoir aucun repentir, celte paix est fausse et dangereuse, et le démon pourra, par ce moyen, lui faire beaucoup de mal. Ces sortes de fautes sont, par exemple, quelque manquement à ce qu'ordonnent nos constitutions, qui, en soi, n'est pas péché, et quelque négligence, quoique sans dessein, à exécuter ce que le supérieur commande, parce que, tenant à notre égard la place de Dieu, nous sommes obligées de lui obéir; que nous sommes venues pour cela en religion, et qu'il n'y a rien que nous ne devions faire pour lui donner sujet d'être satisfait de notre conduite. Il en est de même de quelques autres petites choses qui ne passent pas pour des péchés, et qui sont des imperfections auxquelles les femmes sont sujettes. Je ne prétends pas que nous n'y tombions jamais, mais je dis que nous devons les connaître, et en avoir du regret, puisque autrement le démon pourrait en profiter, et nous y rendre peu à peu insensibles. Soyez donc bien persuadées, mes filles, qu'il aura beaucoup fait, s'il gagne sur vous de négliger ces petites fautes. Elles peuvent causer un si grand mal dans la suite, que je vous conjure, au nom de Dieu, d'y prendre extrêmement garde. Comme nous avons, dans cette vie, une guerre continuelle à soutenir contre tant d'ennemis, nous ne saurions trop veiller sur notre intérieur et notre extérieur ; car, encore que Dieu nous fasse de grandes grâces dans l'oraison, nous ne laissons pas, au sortir de là, de rencontrer mille petites pierres d'achoppement, telles que sont celles d'omettre, par négligence, certaines choses ; de n'en pas faire d'autres assez exactement: de tomber dans quelques troubles extérieurs, et d'avoir des tentations. Je sais que cela n'arrive pas toujours, ni même ordinairement ; et tant s'en faut que je pense que l'on puisse être entièrement exempt de ces tentations et de ces troubles; je les considère comme de très-grandes faveurs de Dieu, et profitables aux âmes pour les faire avancer dans la vertu , puisque ce serait mal connaître la faiblesse de notre nature, que de nous croire capables d'agir ici comme des anges.

Ainsi je ne m'étonne point que quelques personnes souffrent de trèsgrandes tentations, parce que je suis assurée que si elles ont de l'amour / et de la crainte pour Dieu, elles leur seront fort avantageuses ; mais lorsque j'en vois qui sont toujours dans un grand repos, et ne sentent aucun combat en elles-mêmes : quoiqu'il ne me paraisse pas qu'elles offensent Dieu, j'appréhende beaucoup pour elles, et le démon ne les tentant point, je les tente autant que je puis pour les éprouver, afin qu'elles fassent réflexion sur leurs actions, pour connaître au vrai en quel état elles sont. J'en ai peu rencontré de celte sorle, et il se peut faire que Dieu élève quelques âmes à une si haute contemplation, bu'elles jouissent ordinairement de ci- calme el de re plaisir intérieur;

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mais je sui- persuadée qu'elles ne le connaissent pas, et ayant tâché de m'en éclaircir, j'ai trouvé qu'elles ont aussi leurs petites guerres, quoique rarement.

Pour moi, après y avoir fait une grande attention, je ne leur porte point d'eni ie, et je remarque que celles qui se trouvent engagées dans ces grands combats dont j'ai parlé, non seulement ne leur cèdent point eu ce qui regarde l'oraison et la perfection, mais s'avancent beaucoup davantage.

Je ne parle point ici des âmes qui, après avoir passé plusieurs années dans une si rude guerre, sont tellement mortifiées, qu'on peut les considérer comme mortes au monde; je nie contente de dire que les autres sont d'ordinaire dans le calme et dans la paix; mais non pas de telle sorte qu'elles ne connaissent point les fautes qu'elles font, et n'en aient pas beaucoup de déplaisir. Vous voyez donc, mes filles, que Dieu conduit I - âmes par divers chemins; et je ne saurais m'empècher de craindre pour celles qui n'ont point de regrets de leurs fautes, puisque, quand ce ne serait qu'un péché véniel, on doit en avoir du déplaisir, ainsi que je ne doute point que Dieu ne vous fasse cette grâce.

Si vous m'aimez, remarquez bien, je vous prie, ceci. N'est -il pris vrai que la moindre piqûre d'une épingle ou d'une épine se fait sentir à une personne vivante? Si donc nos âmes ne sont point mortes, mais sont .mimées d'un ardent amour de Dieu, ne nous fait-il pas une grande faveur de nous rendre très-sensibles aux moindres choses qui ne sont pas conformes à notre profession et à nos obligations ? Or ne peut-on pas dire que cette vigilance que nous devons avoir sur nous-mêmes, pour ne rien faire qui ne contenté sa divine Majesté, est comme parer une chambre de tant de fleurs, qu'elle ne saurait tôt ou tard n'y point \enir pour nous témoigner combien nos soins lui sont agréables? « Hélas ! Seigneur, pourquoi avons-nous quitté le monde, et nous soin « mes-nous renfermées dans ces maisons religieuses , si ce n'est pour « nous occuper sans cesse à vous préparer dans nos âmes, comme à « notre divin époux, un séjour qui vous puisse plaire, et nous acquitter « ainsi du vœu que nous avons fait de nous consacrer entièrement à son « service ? »

Les personnes scrupuleuses doivent remarquer que ce que je dis ne s'entend pas des fautes où l'on tombe quclquefois*sans y penser, et dont après on ne s'aperçoit pas toujours; mais de celles que l'on commet d'ordinaire, dont on ne tient compte, dont on n'a point de regret, et dont on ne tâche point de se corriger, parce que l'on s'imagine que ce n'est rien , et que l'on s'endort ainsi dans une fausse et très-dangereuse paix.

Que sera-ce donc des religieuses qui vivent dans un grand relâchement de leur règle? ce que Dieu ne veuille, s'il lui plaît, qui arrive jamais à aucune de nous. Le démon ne manque pas sans doute d'user de toutes sortes d'artifices pour les Eure tomber dans ce malheur, Dieu le

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permettant ainsi, pour punition de leurs péchés, et je ne crois pas nécessaire d'en dire davantage sur ce sujet.

• Je viens maintenant à 'cette paix et ces témoignages d'affection que Dieu commence à donner dans l'oraison. Je vous en dirai ce qu'il lui plait de m'en faire connaître ; mais il est bon, ce me semble, de vous parler un peu auparavant de celte autre paix que le monde et notre sensualité nous donnent, parce qu'encore qu'il y ait des livres qui l'expliquent mieux que je ne pourrai faire, vous n'avez pas moyen de les acheter, et qu'il ne se trouvera peut-être personne qui vous en fasse une aumône ; au lieu que vous pourrez vous en instruire dans cet écrit.

Il est facile de se tromper en diverses manières dans la paix que donne le monde. J'en rapporterai quelques-unes, pour faire connaître combien nous sommes à plaindre lorsque nous ne faisons pas tous nos efforts pour arriver à ce bonheur inestimable d'être beaucoup aimées de Dieu, mais nous nous contentons de l'être un peu. « Comment pour- « rions-nous, Seigneur, être si faciles à satisfaire, si nous considérons « quel est le prix des faveurs que nous pouvons, même dès celte vie, « espérer de vous, lorsque vous nous faites l'honneur de nous tant ai— « mer ? Et combien y a-t-il de personnes qui, pouvant arriver jusqu'au « haut de cette montagne sainte, à laquelle l'amour que vous portez se « peut comparer, demeurent au pied, faute de courage? » Je vous ai souvent dit, mes filles, dans quelques petits écrits, et je ne le répète pas seulement ici, mais je vous conjure d'avoir toujours des désirs si généreux, que Dieu en étant touché, il vous fasse la grâce d'y rendre vos œuvres conformes. Cet avis est plus important que vous ne le sauriez croire.

Il y a aussi des personnes qui rentrent dans les bonnes grâces de Dieu par leur repentir et une sincère confession de leurs péchés; mais à peine deux jours se passent sans qu'elles y retombent; et ce n'est pas là sans doute cet amour et celte paix que l'épouse demande dans le cantique. Efforcez-vous donc, mes filles, de n'avoir pas à vous accuser toujours dans vos confessions des mêmes fautes ; et puisque notre infirmité est si grande , que nous ne saurions éviter d'en commettre , tâchez au moins que ce ne soient pas toujours les mêmes, puisqu'elles pourraient jeter de si profondes racines , qu'il serait très-difficile de les arracher, et que ces racines pourraient en produire encore d'autres, ainsi qu'une plante qu'on arrose tous les jours croîl de telle sorte, qu'au lieu qu'il serait facile au commencement de l'arracher avec les mains , il faut y employer le fer. Je sais qu'en cela nous pouvons si peu , que le mal irait toujours en augmentant , si nous mettions notre confiance en nos propres forces ; mais il faut beaucoup demander à Dieu de nous assister dans ces occasions, que nous connaîtrons à l'heure de la mort et de son redoutable jugement être si importantes, principalement pour celles qui ont, comme nous , l'honneur d'avoir pour époux en celte vie relui qui alors sera leur juge.

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Ouel resport ne doit point nous donner cette suprême grandeur de Dieu? C'est un roi qui est immortel , c'est le souverain maître de l'uniwr». Ne pensez . mes tilles , qu'à le contenter, et considérez quel est le malheur des âmes qui, après avoir reçu tant de témoignages de son amitié, redeviennent ses mortelles ennemies. 11 faut que sa miséricorde suit bien extraordinaire pour oublier de telles offenses; et se trouvc-t-il des amis si patients? Lorsqu'ils sont une fois brouillés ensemble, ils s'en souviennent toujours, et leur union n'est plus la même. Dieu, au contraire, quoique nous l'offensions si souvent, attend durant des années entières que nous rentrions dans notre devoir? « Soyez-vous, Seigneur, « béni à jamais de nous supporter avec tant de bonté, qu'il semble que « vous vouliez oublier quelle est votre grandeur pour n'être pas obligé a de punir selon son mérite un aussi étrange crime qu'est celui de vous manquer de respect et de payer d'ingratitude les grâces sans nombre <. que veus nous faites. » Que les personnes qui se trouvent en cet état >oiit à plaindre, puisqu'encore que la miséricorde de Dieu soit si grande, on ne laisse pas d'en voir mourirplusieurssansconfcssion.Jele conjure , par son adorable clémence, de vous préserver d'un si grand malheur. Il y a dans le monde une autre paix moins dangereuse que celle dont je wens de parler; c'est la paix de ceux qui ont soin d'éviter les pèches mortels, ce qui encore n'est pas peu, vu la manière dont on vit aujourd'hui. Mais je suis persuadée qu'ils ne laissent pas d'y tomber de temps en temps , par le peu de compte qu'ils tiennent d'en commettre un si grand nombre de véniels , qu'ils approchent fort des mortels. Ces personnes ne craignent point de dire, et je l'ai moi-même entendu diverses fois : Quoi ! des péchés véniels vous semblent-ils si considérables ? Il ne faut que de l'eau bénite pour les effacer, et l'Église, comme une bonne mère, nous donne encore pour ce sujet d'autres remèdes. Qu'y a-t-il , mes filles , de plus déplorable que de voir que des Chrétiens osent tenir de tels discours ? Je vous conjure , par l'amour que vous devez avoir pour Dieu, de prendre bien garde à ne commettre jamais de péchés, quoique véniels, sous prétexte de ces remèdes. Il importe de tout d'avoir toujours une si grande pureté de conscience, que nous puissions prier sans crainte Notre-Seigneur de nous donner la parfaite amitié que l'épouse lui demande. Or cette amitié est incompatible avec une disposition qui nous doit être aussi suspecte que celle qui tend à désirer des consolations qui affaiblissent la vertu, qui portent à la tiédeur, et qui donnent sujet de douter si les péchés que l'on commet en cet état sont véniels ou mortels. Dieu nous délivre, s'il lui plaît , de ces sortes de- paix et d'amour de Dieu, qui ne produisent qu'une fausse paix, quand on se contente de ne pas tomber dans ces grands péchés que l'on voit commettre à d'autres. Ce n'est pas être dans une véritable humilité que de condamner les actions de son prochain. 11 se peut faire que ceux qui le jugent si coupable le soient plus que lui, parce qu'il est touché d'un véritable repentir et d'un si grand désir de plaire à Dieu, qu'il s'efforce

sur l'amour nr, dieu. 17

de ne le plus offenser en quoi que ce soit; au lieu que ceux qui le blâment si hardiment par la confiance qu'ils ont en ce qu'ils ne commet mettent point de péchés mortels, se laissent aller à prendre leurs plaisirs et leurs divertissements. Ils se contentent pour la plupart de bien réciter des oraisons vocales . et ne prennent pas garde de si près à ce qui peut les avancer dans la piété.

Il y a une autre sorte de paix et de témoignage d'amitié que Dieu commence de donner à ceux qui ne voudraient pour rien du monde l'offenser, mais qui, encore qu'ils soient assez réglés dans leurs heures d'oraison , et que leur amour pour lui leur fasse répandre des larmes , sont si éloignés de renoncer aux plaisirs de cette vie, qu'ils sont d'autant plus satisfaits de leur état, qu'ils le considèrent comme pouvant les maintenir dans le repos dont ils jouissent. Cet état est si peu assuré, que ce sera beaucoup si ces personnes ne reculent point dans le chemin de la vertu, parce que ne fuyant pas les occasions, et ne se privant point des plaisirs du monde , elles s'affaibliront bientôt dans cette voie du Seigneur, où tant d'ennemis s'efforcent de les empêcher de la suivre. Ce n'est donc pas là, mes filles, l'amitié que ce divin époux demande de vous ni que vous devez désirer d'avoir pour lui ; mais si vous voulez vivre en assurance et croître toujours en vertu, fuyez jusqu'aux moindres occasions qui pourraient vous porter au relâchement. Je ne saurais trop vous dire, afin de vous faire connaître combien il importe, pour se garantir du péril de tomber dans de grandes fautes, de renoncer entièrement et avec une ferme résolution à toutes les affections du monde.

DES MOÏENS DONT DIEU SE SERT POUR FAIRE AMITIÉ AVEC LES AMES , ET DE L'AMOUR QU'ON DOIT AVOIR POUR LE PROCHAIN.

Les moyens dont Dieu commence à se servir pour contracter amitié avec les âmes sont en si grand nombre , que je n'aurais jamais fait si je voulais rapporter tout ce que j'en sais , quoique je ne sois qu'une femme. Et que ne pourraient donc point dire sur ce sujet les confesseurs et les autres théologiens qui en ont une particulière connaissance? J'avoue que quelques-uns de ces moyens m'étonnent, parce qu'ils sont tels qu'il semble qu'il ne manque plus rien pour devenir les amis de Dieu, et je vais vous dire ce que je sais d'une femme avec qui j'ai traité depuis peu fort particulièrement. Elle communiait trèssouvent, ne parlait jamais mal de personne, avait de grandes tendresses dans l'oraison , demeurait chez elle dans une continuelle solitude , et était de si douce humeur, que quoi qu'on lui pût dire, elle ne se mettait point en colère , ce que je ne compte pas pour une petite vertu. Elle n'avait point été mariée, et n'était plus en âge de l'être , et elle avait souffert sans murmurer de grandes contradictions. La voyant en cet état sans pouvoir remarquer en elle aucun péché, et apprenant qu'elle veillait fort sur ses actions , je. la considérais comme une personne de

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grande oraison et comme une âme fort élevée. Mais après l'avoir connue plus particulièrement, je trouvai qu'elle n'était dans ce grand calme que lorsqu'il ue s'agissait point de son intérêt, et qu'aussitôt que l'on y louchait, elle n'y était pas moins sensible qu'on l'en croyait détachée ; que dans I.! patience avec laquelle elle écoutait ce qu'on lui disait, elle ne pouvait souffrir que l'on touchât pour peu que ce fut à son honneur, tant elle était enivrée de l'estime d'elle-même, et qu'elle avait une si grande curiosité de savoir tout ce qui se passait, et prenait tant de plaisir d'être à son aise, que je ne comprenais pas comment il était possible qu'elle put seulement durant une heure demeurer en solitude. Elle justifiait de telle sorte ses actions, que si on l'en eût voulu croire, on n'aurait pu, sans lui faire tort, en considérer aucune comme un péché, quoiqu'il n'y eût personne, excepté elle, qui ne jugeât que c'en était un, et peut-être ne le connaissait-elle pas. Ainsi , au lieu que presque tout le inonde la considérait comme une sainte , elle me faisait une grande compas ion, particulièrement lorsque je remarquais que les persécutions qu'elle me disait avoir souffertes lui étaient arrivées en partie par sa faute, et je ne portai point d'envie à sa sainteté. Cette personne et deux autres que j'ai vues comme elle se croire des saintes, m'ont plus fait appréhender que les plus grands pécheurs que j'aie connus.

Priez Dieu , mes tilles , de nous donner la lumière qui nous est nécessaire pour ne nous pas tromper de la sorte, et remerciez-le beaucoup d'une aussi grande faveur que celle de vous avoir amenées dans une maison consacrée à son service, où, quelques efforts que le démon fasse pour vous tromper, il ne lui est pas si facile d'y réussir que si vous étiez encore dans le monde. Car, bien qu'entre les personnes qui y sont, il s'en trouve qui , dans le désir qu'elles ont d'être parfaites , croient qu'il ne leur manque rien pour aller au ciel, on ne sait point si elles sont telles qu'elles se le persuadent. Mais dans les monastères il est facile de le connaître, et je n'y ai jamais eu de peine, parce qu'au lieu de faire ce qu'elles veulent, il faut qu'elles fassent ce qu'on leur commande; et qu'au contraire, dans le monde, encore qu'elles aient un désir véritable de plaire à Dieu , d'être éclairées dans leur conduite, et de ne se point tromper, elles ne peuvent l'éviter à cause qu'elles ne font que leur propre volonté, ou que si quelquefois elles y résistent, ce n'est pas avec une aussi grande mortification qu'est celle des religieuses. Il faut en exempter quelques personnes à qui Dieu a donné durant plusieurs années des lumières particulières, et qui, bien qu'elles soient savantes, le laissent pas de se soumettre à un directeur capable de les conduire, irce que la véritable humilité ne permet pas de se beaucoup confier en soi-même.

Il y en a d'autres qui, après que Noire-Seigneur leur a fait la grâce de connaître le néant de toutes choses d'ici-bas, ont renoncé pour l'amour de lui à leurs biens et à leurs plaisirs pour embrasser la pénitence : mais ils aiment tant l'honneur, et sont si discrets cl si prudents, qu'ils

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voudraient aussi ne rien faire qui ne fût agréable aux hommes. Ces deux choses ne s'accordent point, mes filles ; et le mal est qu'ils connaissent si peu leur erreur , qu'ils prennent toujours plutôt le parti du monde que celui de Dieu.

La plupart de ces personnes ne sauraient souffrir, sans se troubler, les moindres choses que l'on dit à leur désavantage, quoiqu'elles sachent en leur conscience qu'elles sont vraies. Cela n'est pas embrasser la croix, c'est la traîner. Et faut-il s'étonner qu'elle leur paraisse pesante ? Au lieu que si on l'aime, on trouve de la facilité non seulement à l'embrasser, mais à la porter. Ce n'est donc pas là non plus celte amitié que l'épouse demande ; et je vous conjure , mes filles , de bien considérer qu'ensuite du vœu que vous avez fait, et dont j'ai parlé au commencement, il ne doit plus y avoir de monde pour vous. Car comment, après avoir renoncé à votre propre volonté, ce qui est de toutes les choses la plus difficile , pourriez-vous conserver encore de l'affection pour cette fausse apparence de bonheur qui se rencontre dans les biens , les honneurs et les plaisirs? Qu'appréhendez-vous? Ne voyez-vous pas que, pour éviter que les gens du monde ne pensent ou ne disent quelque chose à votre désavantage, vous vous trouveriez obligées, pour leur plaire, à prendre des peines incroyables ?

11 y ad'autres personnes, et je finirai par là, dont, lorsque l'on examine les actions , on a sujet de croire qu'elles s'avancent beaucoup, et qui demeurent néanmoins à moitié chemin. Elles ne s'arrêtent point à ce que l'on peut dire d'elles, ni à ce faux point d'honneur, mais elles ne s'exercent pas à la mortification, ni ne renoncent pas à leur propre volonté. Ainsi elles sont toujours attachées au monde, et, quoiqu'elles paraissent disposées à tout souffrir et qu'elles passent pour des saintes , s'il se présente quelque occasion importante qui regarde la gloire de Dieu, elles préfèrent la leur à la sienne. Elles ne s'en aperçoivent pas néanmoins, et s'imaginent, au contraire, qu'elles ne considèrent que Dieu et non pas le monde, lorsqu'elles appréhendent les événements, et craignent qu'une bonne œuvre ne cause un grand mal. Il semble que le démon leur apprenne à prophétiser mille ans auparavant les maux à venir

Ces personnes ne se jeteraient pas dans la mer comme fit saint Pierre, et n'imiteraient pas tant de saints qui n'ont point appréhendé de perdre leur repos et de hasarder leur vie pour le service de leur prochain. Elles veulent bien aider les âmes à s'approcher de Notre-Seigneur, pourvu que cela ne trouble point la paix dont elles jouissent et ne les engage dans aucun péril. Ainsi leur foi ne produit pas de grands effets , parce qu'elles sont toujours attachées à leurs sentiments. Et j'ai remarqué qu'excepté dans les monastères , il y en a si peu qui n'attendent leur subsistance que de Dieu , que je ne connais que deux personnes qui aient cette entière confiance en lui, au lieu que celles qui ont embrassé la vie religieuse se tiennent assurées qu'il ne les abandonnera pas , et

si ce n'est que par le seul mouvement de son amour quelles ont re nome au monde, je ne crois pas même qu'elles pensent à ce qui est de leu.- subsistance. Vais combien peu y en a-t-il, mes filles, qui n'auraient pas laisse d'abandonner tout, encore qu'elles ne fussent point assurées d'avoir en le quittant de quoi vivre? Comme j'ai beaucoup parlé ailleurs de ces âmes lâcbes, que j'ai représenté le tort quelles se font à elles-mêmes, et que j'ai montré que, pour faire de grandes actions, il faut avoir de grands désirs , je n'en dirai pas ici davantage, quoique je ne me lasserais jamais de le répéter. Ceux que Dieu appelle à un état si élevé qu'es! celui de renoncer à tout pour se consacrer entièrement à son service dans la vie religieuse, ne doivent donc pas n'envisager que leur cellule, s'ils peuvent servir utilement leur prochain, mais brûler .lu désir de l'assister. Et les religieuses n'y sont pas moins obligées que les religieux , puisque Dieu permettra peut-être , soit durant leur vie ou après leur mort, que leurs prières seront utiles à plusieurs. Le saint frère Jacques nous en est une grande preuve. Ce n'était qu'un simple frère-lai, qui ne s'occupait qu'à servir ; et tant d'années après sa mori, Dieu le rend célèbre pour nous donner en lui un exemple dont nous devons beaucoup le remercier. Que s'il plaît à Nofre-Scigneur, mes filles , de vous mettre dans les dispositions dont j'ai parlé, auxquelles on ne peut arriver que par l'oraison , la pénitence, l'humilité et plusieurs autres vertus, il vous manque peu pour arriver à cet amour et à celle paix que souhaite l'époux, et vous ne sauriez par trop de soupirs et trop de larmes tâcher d'obtenir de la bonté de ce divin époux de vous faire jouir pleinement de celte grâce. Qu'il soit loué à jamais tomme étant la source éternelle de toute sorte de biens.

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